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Rencontre avec le designer Neil Poulton

Paul Tabéry | | 13:00 |  18

Dix Red Dot Design Awards, six réalisations intégrées à la collection permanente du Centre Pompidou, sept étoiles de l'Observeur du Design… On pourrait continuer la liste pendant longtemps. Du zesteur pour Glenmorangie aux produits iconiques de LaCie, Neil Poulton, designer écossais résidant à Paris depuis 1991, collectionne les succès. Nous l'avons rencontré près de ses bureaux, dans le onzième arrondissement de Paris, pour une discussion à bâtons rompus à propos de son travail. Compte-rendu…

Peux-tu retracer brièvement ton parcours ?

Après mes études à Edinburgh, où j'avais remporté le prix du meilleur étudiant du Royaume-Uni en design, je suis allé à Londres. Il n'y avait pas de travail en Écosse. Au bout de trois ans, j'étais en train de dessiner des appareils ménagers pour Sindy, une réplique britannique de Barbie. Je les dessinais en taille réelle, comme s'ils étaient vrais, notamment tout un ensemble de cuisine de plus de 300 pièces… Tout à l'échelle 1:1. Et en voyant les petits bouts de plastique qui sortaient au bout, sans aucun détail, je me suis dit : « OK, je suis en train de gâcher ma vie ».

C'est à ce moment-là que j'ai entendu parler d'une université en Italie [NdR : la Domus Academy] qui parlait d'utiliser le design pour régler les problèmes de l'homme. Un bon design pouvait par exemple aider à déstresser les gens, à réduire l'antagonisme entre eux. C'était une vision très différente du travail que j'effectuais à ce moment-là. J'y suis allé, et j'ai réalisé un projet qui s'appelait « ageing pens », des stylos d'abord identiques qui évoluent selon l'usage, chacun d'une manière différente. C'était une façon de personnaliser un objet de consommation de masse sans qu'on s'en rende compte. Les matières naturelles prennent de la qualité en vieillissant, et les matières synthétiques en perdent. Je voulais vraiment trouver une matière synthétique qui prenne de la qualité avec le temps, une patine, un peu comme le bois, ou le marbre.

Après plusieurs expos et d'autres travaux, je suis venu en France et j'ai collaboré avec Électronique d2. À l'époque, Apple faisait fabriquer des produits sous licence en OEM, et j'ai dessiné un chargeur pour un PowerBook. C'était une commande pour Apple Europe, qui avait alors beaucoup plus d'autonomie que maintenant, et qui pouvait lancer ses propres projets. Le chargeur n'a jamais été vendu finalement, mais nous nous sommes bien entendu avec d2, et j'ai dessiné mon premier disque dur pour eux, le Coq.

Le Coq fait maintenant partie de la collection permanente du Centre Pompidou.
Le Coq fait maintenant partie de la collection permanente du Centre Pompidou.

C'est aussi à cette époque que j'ai commencé à proposer mes projets à des éditeurs, plutôt que de systématiquement accepter des offres de fabricants. d2 est resté un partenaire constant. Aujourd'hui, 30 % de mon travail sont des commandes, et 70 % sont des projets personnels.

Comment expliques-tu cette répartition ?

Souvent, les gens du marketing qui me proposent du travail sont assez peu visionnaires. Ils se basent sur les réponses d'études pour créer des produits. L'exemple d'Apple avec l'iMac est à l'opposé de ce principe. Au début, Apple avait demandé aux gens s'ils étaient prêts à acheter un ordinateur avec une poignée, translucide, tout-en-un… Et à chaque fois la réponse était « non ». Et puis Apple s'est rendu compte qu'elle posait les mauvaises questions. Les gens ne pouvaient pas s'imaginer acheter ce produit, parce qu'il n'existait pas encore.

Je crois que lorsque les équipes de design sont commandées par le marketing, la vision est moins bonne sur les produits. Ils n'ont pas assez d'imagination pour poser les bonnes questions. Un nouveau produit crée un nouveau marché. C'est pour ça que je préfère généralement proposer mon travail, parce que je vois des opportunités et que je veux y répondre. C'est rarement finalisé à 100 %, mais j'arrive avec mon idée et on en discute.

Comment conçois-tu un produit ?

Aujourd'hui, je travaille sur un produit avec MobiRider. C'est une « boîte magique » dans laquelle tu mets ton téléphone, et au bout de 5 secondes, tu récupères des promos, une app, des points bonus… Là, on a pas mal de problèmes techniques avec la technologie employée pour ça. Mais c'est intéressant pour les enseignes par exemple : tu passes à la caisse, et tu obtiens une réduction, un code promo…

Ce qui me plaît beaucoup avec ce projet, c'est que c'est un produit qui n'a jamais existé. À quoi ça devrait ressembler ? On est partis sur un objet qui tient du coffre à bijoux, de l'écrin à diamants, avec un coussin noir, en velours… Pour rassurer surtout, puisque tu laisses quand même ton téléphone à 600 € dedans. On a aussi mis des LED qui changent de couleur pour savoir où en est le processus.

Au début on avait imaginé un genre de boîte postale, ou de sac électronique… J'essaie de trouver des métaphores dans le monde réel pour expliquer le produit. Ici, c'est lié au téléphone, mais ce n'est pas un téléphone ; c'est lié à l'informatique, mais ce n'est pas un ordinateur… C'est une boîte, mais qui reste fermée quelques secondes seulement… Je cherche des représentations physiques. Je dois faire appel à des connaissances communes aux gens, et les retranscrire sur le produit, pour que le design explique par lui-même l'utilisation du produit.

Est-ce que tu as d'autres projets du même genre ?

Je ne peux pas trop parler de ce que je fais à côté, mais ça tourne autour des objets connectés. Là aussi, ce sont des objets qui n'existaient pas avant. Aujourd'hui, les objets connectés n'ont pas de bouton, pas d'interface sur eux. C'est comme une antenne, un satellite, qui fait quelque chose dans la maison ou sur le corps, et tout se passe sur ton téléphone.

Avant, il y avait un bouton, un écran… Le point d'interface, c'était l'objet. Puis c'est devenu la télécommande : les TVs ont des boutons mais personne ne les utilise, on prend la télécommande pour les contrôler. Et là, le téléphone rassemble les fonctions de télécommande et d'affichage d'informations. Le design technologique évolue de plus en plus vers des objets que tu poses et que tu « oublies ». C'est quand, la dernière fois que tu as regardé ton routeur internet ? C'est plein de diodes, c'est super énervant, tu le mets dans ton placard et tu l'oublies.

Est-ce qu'il y a un domaine dans lequel tu voudrais expérimenter ?

Il y a quelque temps, j'ai dessiné un drone pour une entreprise, pour vérifier l'urbanisme, les installations électriques… Bon, il y a eu une utilisation un peu différente du drone après coup ; on s'est rendu compte que certaines personnes l'achetaient et s'en servaient pour espionner les villas des célébrités. C'est devenu un drone-paparazzi. Là je me suis demandé si c'était une bonne idée d'avoir mis mon nom dessus… (Rires). Mais ça a été très intéressant pour moi, de découvrir que je pouvais refaire le design de l'aile comme je voulais — basiquement le drone était une aile en « V » — et que par contre, ajouter trois grammes d'un côté rendait le décollage impossible. J'ai été très étonné d'avoir à la fois autant et si peu de liberté.

Sinon, j'ai dessiné beaucoup de lampes, de disques durs… J'aimerais bien faire autre chose. C'est encore un peu secret parce que je suis en prospection, mais ça resterait dans la technologie… J'aimerais aussi faire des meubles, ça fait très longtemps que je n'en ai pas fait. Je travaille avec un éditeur italien sur des meubles avec des matières high-tech, pour faire des choses qu'on ne pouvait pas faire avant… Des meubles ultra-fins, très résistants. C'est de la technologie « silencieuse » : le meuble n'a pas de LED qui clignotent, il n'y a pas de rapport avec internet : la technologie est dans la structure de l'objet. Beaucoup de wearables fonctionnent comme ça : j'ai vu un t-shirt de sport, qui ouvrait des ailettes pour laisser passer la transpiration. C'est un peu ça que je voudrais faire.

Sinon je continue avec LaCie, on a complètement redesigné le d2 ; ça devrait sortir d'ici un mois, je crois. Je suis très content du résultat.

Quelles sont tes contraintes principales en design ?

C'est surtout au moment de la production que les choses peuvent prendre du temps. Quand on a mis au point le 8big, il a mis ensuite quatre ans à sortir. On a eu des problèmes colossaux sur les coûts de production. Vu qu'il y a 8 fois le même système d'éjection de disque, déjà que le modèle coûte cher à la base, tu le multiplies par huit… Ça a mis beaucoup de temps pour arriver à un prix raisonnable.

Le problème, c'est qu'en 4 ans, on a eu le temps d'envisager de nouveaux designs pour les autres disques de LaCie. À l'époque, on voulait changer un peu de direction par rapport à l'œil bleu, du coup toutes les LED sur le 8big sont carrées avec des côtés arrondis. Le d2 aurait dû être comme ça, mais entretemps Seagate a acheté LaCie, donc on a préféré rester sur le même design… Du coup le 8big est un peu tout seul avec ce style, mais en même temps c'est un produit un peu à part : c'est le seul rack de LaCie. Finalement c'est une bonne chose pour ce produit en particulier, mais parfois ça peut poser d'autres problèmes.

Le 8big, première incursion de LaCie dans les racks post-Fiber Channel.
Le 8big, première incursion de LaCie dans les racks post-Fiber Channel.

Une autre contrainte, c'est aussi lié à la production, ce sont les logiciels sur Mac. Historiquement, j'utilise FreeHand sur Mac, mais ce n'est même pas la dernière version : on ne cherche pas à avoir les meilleures performances dans ce cas-là, plutôt l'outil le plus adapté. Et maintenant FreeHand ne fonctionne plus qu'avec Rosetta sur Mac, donc après Snow Leopard, je fais quoi ? Je suis censé perdre mes 15, 20 ans d'archives ? J'ai tous mes gabarits prédéfinis sur FreeHand, qui me font gagner énormément de temps. Et l'export Illustrator n'est pas fiable… En attendant de trouver une autre solution, j'ai un Mac au studio, un deuxième en backup, tous les deux sur Snow Leopard. Et depuis des années, mon logiciel principal est Rhinoceros sur PC, avec beaucoup de plug-ins.

Je trouve que depuis qu'Adobe a racheté FreeHand, Illustrator s'améliore beaucoup moins que lorsqu'ils étaient en concurrence. C'est pour ça que je mets beaucoup de temps à me mettre à jour en général, parce que je ne peux pas me permettre d'essuyer les plâtres et de perdre du temps à débugger mon matériel. Le changement de système est généralement un mauvais moment pour moi. J'ai tout de même un MacBook Air avec Mavericks, qui me sert aussi de machine virtuelle pour Windows, Linux… Je regarde ce qui se fait à côté.

Cliquer pour agrandir FreeHand pour Mac. Le logiciel n'a pas survécu au rachat de Macromedia par Adobe - Ici, le dessin de la clef USB RuggedKey

Ça me fait penser à ce que disent les écrivains de science-fiction : qu'on ne laissera pas de trace, pas d'héritage, puisque toute notre culture aura été numérisée.

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18 Commentaires Signaler un abus dans les commentaires

avatar Cafeaulait 11/07/2014 - 13:24 via iGeneration pour iOS

Tres bel article bravo a la rédaction et aux anedcotes du Designer

avatar thierry37 11/07/2014 - 13:34

MacG, vous pouvez redimensionner le screenshot en page 1, de Freehand.
Dur de lire l'article, même sur un 24", c'est trop large. :-)
Merci

avatar Anthony Nelzin-... macG 11/07/2014 - 13:45

@thierry37 : je suppose que tu utilises Firefox :) Je viens de mettre un « clic pour agrandir », ça devrait mieux aller.


avatar thierry37 11/07/2014 - 22:29 via iGeneration pour iOS

@Anthony :
Merci.
J'étais bien sur Firefox.
Au final j'ai lu sur iPhone

avatar FahirN 11/07/2014 - 13:49 via iGeneration pour iOS

Le design du Cock, pardon, du Coq, m'a fait beaucoup rire. Comme quoi, humour et design ne sont pas antinomiques. Bref, merci pour entretien, intéressant.

avatar Florian Innocente macG 11/07/2014 - 14:03

Je me souviens que le Coq/Cock avait fait causer sur son profil a priori plein d'arrière pensées :-D

avatar Paul Tabéry 11/07/2014 - 14:23 (edité)

En fait ça vient vraiment de là. Il a dessiné le disque, proposé ça à d2, qui lui a fait comprendre, horrifié, que ça ressemblait à une b... . Et Neil, sans se démonter : "OK, it looks like a cock ; is there a word like that in French ?". Et voilà.

avatar FahirN 11/07/2014 - 15:29 via iGeneration pour iOS (edité)

@Paul Tabéry :
Génial. Merci pour le complément d'information.

avatar lillegubben 11/07/2014 - 13:49

Le design est génial, cela permet d'imaginer une boite pour mettre son téléphone et devenir injoignable alors qu'il suffirait d'éteindre ce "maudit" smartphone.
Le marketing c'est génial, cela permettra de vendre cette boite en vantant les qualités d'un produit inutile, du genre "avec cette boite plus besoin d'attendre un long démarrage, une fois sorti de la boite le smartphone est fonctionnel"

COOOOL j'en veux une !!

Sinon article très intéressant, j'apprécie la remarque sur la pauvre qualité du réseau dans le métro.

avatar pim 11/07/2014 - 13:49 via iGeneration pour iOS

Superbe design mais pas assez jusqu'au boutiste : il n'est pas rare de se voir affublé d'un transformateur tout à fait laid et ordinaire sur les meilleures créations, y inclus le fameux Little Big Disk ! Même Apple a caché le transformateur dans ses iMacs, Mac mini et Apple TV, voici la voie tracée (ou ça une église ?! Lol !)

avatar benjaminhparis12 11/07/2014 - 13:57 via iGeneration pour iOS

Bravo a Neil ,
Que je connais un peu !

avatar Florian Innocente macG 11/07/2014 - 14:11 (edité)

Un truc assez épatant avec les disques durs de Poulton pour LaCie c'est qu'au fil des années et des nouvelles version on se dit qu'il ne se casse pas trop la tête, leur design n'évolue pas à mort. Mais à la base il sont très bons, même les lignes d'un HD vieux de quelques années restent tout à fait dans coup aujourd'hui. C'est un peu moins vrai sur les anciens modèles plastiques mais les aluminium ne prennent pas trop rides. Le Rugged aussi, il est vachement typé pourtant il tient bien dans le temps. Et au passage, on voit la différence entre un design Poulton et les plagiats du vendeur alsacien de disques durs…

avatar Yohmi 11/07/2014 - 14:15

Excellente interview sans langue de bois, c'est du vrai :D

avatar RBC 11/07/2014 - 14:56

Très bonne interview mais il faudrait lui expliquer la fonction "Ne pas déranger" quand il veux disparaître... (:

avatar Paul Tabéry 11/07/2014 - 15:44

Même avec un téléphone éteint, tu es repérable. Le "side project" de Mobirider aurait permis d'être totalement invisible — les hackers et les FARC apprécieraient. Le lien vers le projet Kickstarter équivalent : https://www.kickstarter.com/projects/offpocket/off-pocket

avatar RBC 11/07/2014 - 16:03

Mais même sans téléphone on peut être pisté ?

avatar stéphane83 12/07/2014 - 10:32

Je confirme que les disques durs Lacie sont faut le dire assez uniques.
Possédant un 2 Big Thunderbolt c'est un drôle de spécimen : on peut réellement dire qu'il possède une sorte d'aura ou présence c'est marrant.
Je l'ai installé sur une étagère bien au dessus de mon mac pour éviter d'un côté le bruit de son ventilateur mais aussi pour le mettre en valeur.
On peut critiquer en effet le bruit mais bon, les performances sont là et il a bien de l'allure!
Moins les derniers modèles je trouve un peu trop "carrés" peut être...

avatar stéphane83 13/07/2014 - 13:52

En tous cas ils ont tous un objet en commun : des couilles en or :)