On aurait pu consacrer un chapitre entier de notre livre à l’action Apple. Mais avant de plonger dans les chiffres, une précision chronologique s’impose : si la firme de Cupertino fête ses 50 ans, son titre boursier, lui, est un peu plus jeune. Apple a fait ses premiers pas sur le Nasdaq le 12 décembre 1980 sous le célèbre ticker AAPL. Pour souffler les 50 bougies de l'introduction en Bourse, il faudra donc patienter jusqu'en 2030.
À l’époque, le prix d’introduction était fixé à 22 dollars. En tenant compte des multiples divisions de l’action (les fameux splits), cela représenterait environ 0,10 $ aujourd’hui. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que le titre a clôturé la séance d’hier à 252,82 €.
Dès le départ, l'histoire ressemble à un conte de fées pour la Silicon Valley. À seulement 25 ans, Steve Jobs voit sa fortune dépasser les 200 millions de dollars en une seule journée. Son alter ego, Steve Wozniak, devient lui aussi multimillionnaire. "Woz" fera d'ailleurs preuve d'une générosité restée célèbre en distribuant une partie de ses propres titres aux employés de la première heure, la répartition officielle ayant été jugée très inéquitable au sein des équipes, ce qui ne manqua pas de laisser des traces. Quoi qu’il en soit, ce fut la plus grande introduction en Bourse américaine depuis celle de Ford en 1956.
Le mystère des « 800 dollars » de Ron Wayne
Avant le faste du Nasdaq, il y eut la genèse. Apple a été fondée par les deux Steve et Ronald Wayne, un homme plus expérimenté censé apporter un cadre aux deux jeunes loups. La répartition initiale était claire : 45 % pour Jobs, 45 % pour Wozniak et 10 % pour Wayne. Mais l'aventure de ce dernier ne durera que douze jours.
La légende, solidement ancrée, racontait que Wayne avait revendu ses parts dans la foulée pour la modique somme de 800 $. Pourtant, lors d'un récent événement lié au cinquantenaire d'Apple au Computer History Museum, le troisième cofondateur (qui a attendu 2011 pour posséder son premier iPad !) a tenu à rétablir sa vérité.
Wayne affirme n'avoir jamais formellement « vendu » ses 10 %. Selon lui, le chiffre de 800 $ provenait d'un agent juridique qui avait besoin d'inscrire un montant arbitraire pour finaliser son retrait du partenariat. Deux mois plus tard, il recevait une enveloppe de Steve Jobs, sans un mot d'explication, contenant un chèque de 800 $. « Pour être honnête, j'ai pris ça pour un pourboire », s'amuse-t-il aujourd'hui, « et un pourboire plutôt pingre ». Ce n'est que plus tard, quand Mike Markkula a transformé Apple en société par actions, que Wayne a reçu un second versement pour solde de tout compte. Que ce soit par le chèque de Jobs ou celui de Markkula, la déconnexion était actée : Wayne venait de laisser filer ce qui serait devenu l'un des plus grands trésors de l'histoire financière.
Interview de Ronald G. Wayne : le troisième mousquetaire d'Apple
Comment un pari sur ARM a sauvé la Pomme
Si Apple survole aujourd'hui les marchés, elle a bien failli disparaître dans les années 90. En octobre 1997, Michael Dell lançait sa célèbre pique : « Je fermerais la boîte et je rendrais l'argent aux actionnaires. » À l'époque, Apple venait de racheter NeXT pour 400 millions de dollars. Une somme dérisoire en 2026, mais colossale pour une entreprise dont les finances partaient à vau-l'eau.
Dans son ouvrage Apple: The First 50 Years, David Pogue révèle que cette acquisition n’aurait pas été possible sans un investissement providentiel réalisé quelques années plus tôt sous l'ère John Sculley. Souvent décrié, l'ancien CEO avait misé 3 millions de dollars sur une petite pépite britannique : ARM.
Ce pari s'est avéré être le coup de maître du siècle. Au moment où Apple frôlait la banqueroute, cet investissement avait bondi, atteignant une valeur de 800 millions de dollars. Sans cette bouffée d'oxygène financière, Gil Amelio n'aurait jamais pu racheter NeXT, et Steve Jobs n'aurait jamais remis les pieds à Cupertino. C’est la revente de ces actions ARM qui a littéralement financé le « second acte » d'Apple.
Pourtant, un scénario bien plus radical aurait pu s'écrire. Larry Ellison, patron d’Oracle et ami intime de Steve Jobs, a maintes fois œuvré en coulisses pour monter un groupe d'investisseurs capable de lancer une OPA sur Apple. L'idée était simple : racheter la société pour en prendre le contrôle total et réinstaller Steve Jobs sur le trône. Si cette tentative n'a jamais abouti, elle montre à quel point le sort d'Apple ne tenait qu'à un fil — et à quelques amitiés haut placées.
Le coup d'éclat boursier de Steve Jobs
En 1997, malgré le rachat de NeXT, l'action se traîne à un niveau historiquement bas (autour de 7 $). Le retour de l’enfant prodigue ne rassure pas encore les marchés : Apple perd de l'argent et ses ressources s'amenuisent.
C’est alors que Steve Jobs, qui possédait un lot d'actions issues de la transaction NeXT, décide de tout vendre, n'en conservant qu'une seule. Simple coup de blues ? Bien au contraire. Ce geste radical visait à créer un électrochoc, à miner la confiance envers le CEO Gil Amelio, et à précipiter son départ. La stratégie fonctionne. Une fois seul aux commandes, Jobs signe un accord historique avec Microsoft. Le cours s’envole immédiatement. Ironie de l'histoire : en vendant ses parts trop tôt pour provoquer ce putsch, Steve Jobs fut longtemps moqué pour avoir été un « mauvais investisseur » personnel.
Ce keynote de 1997 montre le fossé entre l'Apple des années 90 et celui des années 2020
De la survie à l'hégémonie mondiale
Les années qui suivirent le retour de Jobs firent de l'action Apple le baromètre ultime de la tech. Malgré le redressement spectaculaire, les débuts furent rudes. Lors de l'explosion de la bulle Internet en 2001, Apple perdit 25 millions de dollars — une paille comparée à ses concurrents de l'époque, mais un signe de la fragilité persistante.
Puis vint l'ère des succès planétaires : iPod, iPhone, iPad. Le titre AAPL entame alors une ascension verticale. Si Steve Jobs affectait en public un certain désintérêt pour le cours de Bourse, il savourait en privé chaque étape symbolique, notamment lorsque la capitalisation d'Apple dépassa celle de Dell, puis celle d'Intel.
Aujourd'hui, Apple reste l'un des piliers de l'économie mondiale. Si la vague de l'intelligence artificielle a permis à Nvidia de lui ravir la première place des capitalisations boursières avec une ascension spectaculaire, la Pomme apparait aujourd’hui comme une valeur stable. Un destin hors norme pour une entreprise qui, il y a trente ans, était à deux doigts de mettre la clé sous la porte.












