L’hypothèse d’un départ de Tim Cook n’est plus un scénario de science-fiction. Les révélations récentes du Financial Times ont sans doute rappelé que le successeur de Steve Jobs n’est pas éternel. Depuis, la question de sa succession s’invite régulièrement dans les couloirs de l'Apple Park comme dans les notes des analystes. Et un nom revient avec insistance : John Ternus.
Discret, méthodique, gardien du temple de la culture Apple et ingénieur jusqu’au bout des ongles, Ternus coche toutes les cases — ou presque — du profil idéal. Pourtant, l’homme reste une énigme pour le grand public. À l’image de Tim Cook, dont la vie personnelle a longtemps été une forteresse, Ternus cultive une invisibilité paradoxale pour un dirigeant de ce rang. Qui est vraiment celui qui pourrait devenir le troisième CEO de l’ère moderne d'Apple ?
De la natation à la réalité virtuelle
Avant de devenir l'un des cadres les plus puissants de la Silicon Valley, John Ternus a d’abord été un athlète. Étudiant à l’Université de Pennsylvanie (UPenn), il s’illustre dans les bassins, remportant le 50 mètres nage libre et le 200 mètres quatre nages lors des championnats universitaires au début des années 90. Mais l’exploit réside ailleurs : Ternus est un "all-time letter winner", c’est-à-dire l’un des sportifs ayant représenté le plus souvent l’équipe universitaire de natation de Penn. Un record qui témoigne autant de son endurance que de sa constance.
La natation n’est pas qu’un détail biographique, c’est une clé de lecture. On y décèle déjà cette combinaison d’endurance, de rigueur solitaire et de discipline qui imprègne sa carrière. Comme souvent chez ces dirigeants, c'est le seul pan de sa vie privée qui affleure : le reste est sous scellés.
En parallèle des bassins, Ternus suit un cursus exigeant en ingénierie mécanique, diplômé en 1997. La mécanique, les matériaux, la dynamique : il se passionne pour la transformation de l'abstrait en objet tangible. À sa sortie, il ne file pas chez un géant, mais chez Virtual Research Systems, une société pionnière dans les casques de réalité virtuelle. Nous sommes en 1997, l’âge de pierre de la VR. Il y apprend l’ingénierie « bas niveau », l’ergonomie et la miniaturisation. Trois compétences qui contribueront à sa réussite quelques années plus tard.
L’obsession du détail
Quand John Ternus rejoint Apple en 2001, la société est en pleine reconstruction post-retour de Steve Jobs. Il n'est alors qu'un jeune ingénieur parmi d'autres. Il confiera avoir ressenti à ses débuts une forme de syndrome de l’imposteur, impressionné par la concentration de talents autour de lui.
Si cela a pu le déstabiliser, il gardera cet adage en tête : « Partez toujours du principe que vous êtes aussi intelligent que n'importe qui dans la pièce, mais ne présumez jamais que vous en savez autant qu'eux ». Voilà qui permet sans doute de mieux cerner le personnage.
On lui confie vite un projet symbolique : l’Apple Cinema Display. À une époque où le LCD est encore un luxe et où l’iPod existe à peine, c'est un chantier important. Un épisode résume le personnage. Ternus raconte s'être retrouvé à batailler avec un fournisseur pour un détail invisible : des vis. Le cahier des charges exigeait une tête avec exactement vingt-cinq stries. Le fournisseur en proposait trente-cinq. Pour le commun des mortels, c'était un détail. Pas pour Ternus.
« Je me souviens m’être arrêté une minute en me demandant : qu’est-ce que je suis en train de faire ? », confiait-il en 2024 lors d’un discours à son ancienne université. « Puis j’ai compris que ce n’était peut-être pas normal, mais que c’était juste. Si vous passez des mois sur un produit, vous devez y mettre le meilleur de vous-même. Peut-être que personne ne le verra. Mais moi, chaque fois que je croisais un de ces écrans, je savais que nous avions pensé à tout. »
Ce perfectionnisme tranquille devient sa signature. Il gravit les échelons sans bruit, contribuant à l’iMac, à l'iPad, puis au succès phénoménal des AirPods. Le constat est simple : chaque fois que le hardware d’Apple franchit un cap technique, Ternus est dans la pièce.
Le tournant s’opère au milieu des années 2010, quand il commence à superviser des projets plus lourds. En 2013, il est promu vice-président de l’ingénierie matérielle. C’est sous son mandat que l’iPad Pro voit le jour. Une machine charnière : pour la première fois, une tablette d’Apple rivalise en puissance brute avec de nombreux ordinateurs portables. Sans le savoir, ou peut-être en le prévoyant déjà, Ternus et ses équipes posent alors les briques techniques qui permettront, quelques années plus tard, la grande évasion d’Intel vers l’Apple Silicon. Avec les AirPods qui viendront par la suite, c’est l’une des deux grandes réussites mises à son crédit.
En 2020, Apple lui confie l’ingénierie de l’iPhone. L’année suivante, il remplace Dan Riccio à la tête de tout le hardware et rejoint l’équipe de direction.
Le grand architecte du matériel
Aujourd’hui, John Ternus est le « SVP of Hardware Engineering ». En clair : tout ce qui est matériel chez Apple passe par lui. L’iPhone, le Mac, l’iPad, les AirPods, et depuis 2022, l’Apple Watch. Dans une entreprise où 75 % du chiffre d’affaires repose sur la vente d’appareils, son périmètre est tout simplement colossal.
C’est lui qui arbitre les compromis impossibles entre design, autonomie, puissance et coûts de production. Il fonctionne aux antipodes d’un Steve Jobs : pas de colère homérique, pas d'intuition mystique. Comme Tim Cook, il écoute, consulte, et tranche froidement. En interne, on dit de lui qu’il « colle parfaitement à l’ADN d’Apple ». Une fiabilité à toute épreuve qui rassure les investisseurs autant que les équipes.
La montée en puissance médiatique
Longtemps, John Ternus a été un ingénieur de l'ombre. Seuls les observateurs les plus pointus connaissaient son nom avant octobre 2015, date à laquelle il commence à apparaître timidement, notamment pour présenter l'Input Design Lab, où sont conçues les souris et claviers d’Apple. Quelques jours plus tard, il accompagne Phil Schiller pour faire la promotion du tout nouveau MacBook.
Phil Schiller : « le goût pour du bon et beau matériel n'a pas disparu »
Nouveaux Mac : « Suer sur les détails »
C’est en 2017 qu’il subit son véritable baptême du feu médiatique, à l’occasion du fameux mea culpa sur le Mac Pro. Apple, alors accusée d'avoir tourné le dos aux professionnels, convoque une table ronde de crise. Encadré par les poids lourds que sont Craig Federighi et Phil Schiller, John Ternus est là pour incarner le changement de cap : fini le dogme, place à l'écoute et à la modularité. Une opération séduction réussie, même si, à l'époque, il reste encore sagement dans l'ombre de ses aînés.
Mac Pro, clients professionnels… le grand mea culpa d'Apple
Mais si Ternus reste discret en public, il a déjà gagné ses galons en coulisses. Ce qui force le respect en interne, c'est sa capacité à encaisser les coups sans se défausser. L'épisode du clavier papillon, introduit en 2015 et devenu le cauchemar du SAV d'Apple, en est la preuve. Alors que la grogne montait, Ternus n'a pas cherché à noyer le poisson lors d'une réunion au sommet avec l'état-major. Il a pris sur lui, assumant pleinement les errements d'ingénierie à l'origine du fiasco. Une probité intellectuelle rare à ce niveau de responsabilité, qui a solidifié sa réputation de leader fiable, même dans la tempête.
Fort de cette crédibilité, en 2018, il franchit une nouvelle étape en montant sur scène pour dévoiler l’iPad Pro. S'il n'a pas (encore) l'énergie débridée d'un Craig Federighi, il impose un style très "Apple" fait de calme, de maîtrise et de précision chirurgicale. Dès lors, il devient une figure incontournable des keynotes, de l'iPhone au Mac, accompagnant la transition historique vers Apple Silicon. John Ternus s'installe peu à peu comme le visage rassurant de l'ingénierie de Cupertino.
Mais ces dernières années, la machine s'emballe. Tim Cook semble avoir enclenché la vitesse supérieure pour tester son poulain. Le point de bascule ? Ce tour d'Europe en 2023 aux côtés de Lisa Jackson. En l'envoyant prêcher la bonne parole sur l'environnement et la durabilité — les chasses gardées du CEO —, Apple envoie un message clair : Ternus ne se cantonne plus à la salle des machines. Il est désormais habilité à porter la stratégie et les valeurs de la marque.
Une montée en puissance confirmée en mai 2024. Lors du lancement des nouveaux iPad, sa prestation aurait fait forte impression dans les couloirs de l'Apple Park. Ajoutez à cela des contacts de plus en plus fréquents avec la clientèle, comme lors de son récent passage à l'Apple Store de Londres, et le doute n'est plus vraiment permis. Si ce n'est pas une campagne électorale, cela y ressemble furieusement.
Le candidat de la continuité ?
Si John Ternus devait succéder à Tim Cook, Apple changerait de visage, mais pas de nature.
Sa force réside dans son profil d’ingénieur pur jus. Sous son impulsion, on imagine une Apple recentrée sur le produit, sur l'excellence manufacturière et l’intégration verticale. Ternus pourrait remettre la technique au centre du jeu, tout en garantissant la stabilité opérationnelle chère à Cook.
Sur le plan des valeurs, la continuité semble assurée. De retour sur les bancs de son ancienne université, Ternus insistait sur la nécessité d'aligner les produits avec des convictions fortes, l'environnement en tête. Dans la plus pure tradition Apple, il a d'ailleurs exhorté les jeunes diplômés à « laisser une trace dans l'univers ».
Plus récemment, il ne cachait pas sa fierté d'avoir œuvré sur la quasi-totalité du catalogue de la Pomme. Sa philosophie ? Elle repose sur une intégration totale entre le matériel et le logiciel, qu'il considère comme le seul véritable moteur de l'innovation. Une maxime qu’il a très probablement empruntée à un certain Steve Jobs.
Son talon d'Achille ? Le charisme. Ternus n’a pas la flamme de Jobs, ni même l'autorité bonhomme de Cook. Ses emails sont pesés au trébuchet, sa prudence est légendaire. Certains y voient un atout pour le secret industriel, d'autres craignent un manque de vision inspirante.
Mais après l'ère de l'hyper-croissance gérée par le logisticien Cook, Apple a peut-être besoin de cela : un retour au produit. Un leadership rigoureux et humble, où l’innovation naît moins d’un grand discours marketing que d’un souci maniaque du détail. Celui-là même qui poussait cet ingénieur à se battre tard dans la nuit pour une vis à 25 rainures.












