L’irrésistible ascension de Jeff Williams

Anthony Nelzin-Santos |

Comment peut-on ignorer que Jony Ive va quitter Apple pour fonder son propre studio ? La presse mondiale, et pas seulement les titres les plus spécialisés, a couvert cette annonce ad nauseam. Ce n’est pas étonnant : Sir Jony Ive, monsieur plastique transparent aux couleurs acidulées et bloc d’aluminium aux coins savamment arrondis, est un symbole.

Cette annonce est surprenante, mais elle n’est pas inattendue. Jony Ive avait pris du recul depuis plusieurs années, et son équipe historiquement immuable a connu quelques défections majeures. De fait, ce départ est moins intéressant que la place laissée vacante, qui consacre la fin d’une époque et le triomphe des opérations dans l’organisation d’Apple. Avec un visage tout aussi discret que central, celui de Jeff Williams.

Jeff Williams présente l’Apple Watch Series 2. Image Apple.

Sans pragmatisme logistique, le génie créatif n’est rien

« Le génial designer d’Apple », voilà comment Leander Kahney titrait sa biographie de Jony Ive. « La fin du génie », écrit Dieter Bohn chez The Verge. « Le légendaire designer d’Apple », ose même Business Insider. Le designer britannique n’a pas usurpé sa couronne de lauriers, mais le prétendu « génie » n’a pas enrayé la décadence d’Apple entre son embauche en 1992 et le retour de Steve Jobs, et laissé passer quelques atrocités ergonomiques et fonctionnelles ces dernières années. Le fait est que l’immense talent de Jony Ive, dont les produits ont défini des normes sociales et forment des étalons esthétiques, ne suffit pas.

L’adoption d’un modèle à flux tendu qui a contribué à sortir Apple de l’ornière ? Le premier succès de Tim Cook. La main basse sur la production de mémoire flash, qui a assuré le succès de l’iPod tout en asphyxiant la concurrence ? Un coup de maitre de la direction des opérations. La découverte du disque dur de l’iPod et de l’écran tactile de l’iPhone ? Le flair de l’ingénierie matérielle. Ces aspects très pragmatiques font moins rêver, mais sont tout aussi indispensables que l’accent britannique de la voix off des vidéos promotionnelles d’Apple.

Apple repose sur deux jambes, l’une qui conçoit avec un certain talent et l’autre qui construit avec une efficacité certaine. Retirez l’une, et les opérations sont incroyablement efficaces, comme une station d’épuration peut l’être. Retirez l’autre, et les designers sont extrêmement talentueux, comme le « barista » du café du coin peut l’être. C’est très bien, mais cela ne fait pas l’une des plus grandes sociétés du monde, capable de produire des icônes du design à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires.

Jeff Williams présente l’Apple Watch Series 3. Image Apple.

Ces deux facettes demandent des compétences si différentes qu’elles sont parfois antinomiques. Steve Jobs avait un gout remarquable, mais un mépris avéré pour l’administration et la législation. Tim Cook est un redoutable organisateur, mais semble découvrir les produits en même temps que ses clients. « Je pense que je suis un terrible homme d’affaires », confiait Jony Ive dans une interview au New Yorker, quand Tim Cook décrivait Apple comme un puzzle dont il faut assembler les pièces dans une interview à Fortune.

Le Tim Cook de Tim Cook

Voilà qui rend d’autant plus intéressantes les annonces concomitantes du départ de Jony Ive, la promotion de Sabih Khan à la vice-présidence des opérations et le glissement du poste de Jeff Williams. Le chief operating officer d’Apple, qui dirige les opérations mondiales comme l’assistance client, chapeaute aussi les ingénieurs responsables de l’Apple Watch et les équipes de recherche médicale, et gardera maintenant un œil sur le studio de design. Jony Ive lui-même souligne le rôle singulier joué par son « ami très proche » :

J’ai travaillé avec Jeff depuis les prémices de l’Apple Watch, et je pense qu’il représente une extraordinaire combinaison des talents indispensables à la création d’un produit incomparable. Il possède une intuition et une capacité de juger les produits hors du commun, combinées avec une compréhension extrêmement profonde des impératifs techniques posés par le développement d’un produit complexe.

Jeff Williams est, comme le dit le Wall Street Journal avec une petite pointe de condescendance, « un ingénieur en génie mécanique titulaire d’une maitrise en administration des affaires. » Celui qui a longtemps été décrit comme « le Tim Cook de Tim Cook » a suivi un parcours similaire à celui de son patron. Si Cook a obtenu un diplôme de génie industriel à l’université d’Auburn, alors que Williams a obtenu un diplôme de génie mécanique à l’université d’État de Caroline du Nord, les deux sont passés sur les bancs de la prestigieuse université de Duke.

Leur MBA en poche, ils ont tous les deux débuté leur carrière chez IBM, Cook trois ans avant Williams. Tim Cook a quitté IBM en 1994, pour prendre la direction des opérations du revendeur Intelligent Electronics, puis la vice-présidence de la production de Compaq. Jeff Williams est resté chez Big Blue jusqu’en 1998 et son embauche au poste de responsable des achats internationaux d’Apple. Il a alors retrouvé Tim Cook, qu’il a suivi comme son ombre, reprenant successivement ses titres de vice-président des opérations et de COO.

Jeff Williams présente l’Apple Watch Series 4. Image Apple.

Mais l’ombre est passée à la lumière avec l’Apple Watch. Jony Ive s’est jeté corps et âme dans la conception de ce produit, mais a parié sur la mode et le luxe, une stratégie fascinante mais finalement perdante. Jeff Williams a orchestré le grand tournant de l’Apple Watch vers le bien-être et la santé, à cette intersection entre la biologie et la technologie anticipée par Steve Jobs, qui intéresse Tim Cook depuis bien longtemps. C’est aujourd’hui l’un des principaux axes de développement d’Apple (lire : Apple, futur service de santé privé).

Un pied dans le produit, une main dans le cambouis

Jeff Williams apparait maintenant sur scène, et intervient dans le cadre de conférences qui avaient accueilli Steve Jobs et Tim Cook. Ce n’est plus simplement le patron des opérations, une éminence grise qui assure le bon fonctionnement de la machine, mais l’un des visages de l’entreprise. Encore au début de l’année, sa biographie officielle accordait une large place à son expérience de gestionnaire. Aujourd’hui, elle s’attarde plus longuement sur sa contribution au développement de l’Apple Watch :

Il supervise l’intégralité des opérations d’Apple à travers le monde, ainsi que l’assistance et le service aux clients. Jeff a dirigé la conception de l’Apple Watch, en collaboration étroite avec l’équipe design, et supervise les équipes d’ingénieurs responsables de l’Apple Watch. Il pilote aussi les projets de l’entreprise dans le domaine de la santé, qui visent à concevoir de nouvelles technologies et à faire progresser la recherche médicale, afin de permettre aux gens de mieux comprendre et gérer leur forme et leur santé.

Une courte sentence sur les opérations, deux longues phrases sur l’Apple Watch et la santé, tout est dit. Ou presque : ce texte a été écrit avant la réorganisation de l’Industrial Design Group, l'équipe que dirigeait Jony Ive, qui ne sera pas remplacé au poste de designer en chef. Alan Dye, qui supervise la conception des interfaces, et Evans Hankey, qui dirige le design industriel, sont désormais placés sous l’autorité de Jeff Williams. Voilà une véritable rupture : jamais le design n’avait été soumis aux opérations.

Au contraire ! Les ingénieurs ont toujours dû répondre aux exigences — voire aux caprices — des designers, jusqu’à l’excès, comme le tapis de charge AirPower l’a encore récemment prouvé. Ce renversement vaut bien quelques explications, que l’on trouve dans un mémo envoyé par Tim Cook à l’ensemble des salariés, à la fin de la semaine passée :

Evans et Dye dépendront de Jeff Williams. Comme beaucoup d’entre vous le savent, Jony et Jeff collaborent et coopèrent étroitement depuis plusieurs années. Jeff a notamment mené le développement de l’Apple Watch, et assemblé une équipe transverse sans précédent, pour produire l’appareil le plus personnel de l’histoire d’Apple. C’est le meilleur d’Apple : dépasser les limites supposées d’une catégorie de produits, révéler comment un seul produit peut être supérieur à la somme de ses parties.

Autrement dit : le design n’est pas vraiment soumis aux opérations, puisque le directeur des opérateurs est un designer dans l’âme. Jeff Williams est au cœur de la « machine Apple » comme COO, au cœur de la stratégie de l’entreprise avec la santé connectée et l’informatique vestimentaire, au cœur du développement des produits quand il passe une tête dans le studio de design.

Le portrait officiel de Jeff Williams. Image Apple.

Sommes-nous en train d’assister à la formation d’un futur CEO ? L’avenir nous le dira. Steve Jobs avait longuement préparé sa succession : avant de lui confier la direction générale, il avait envoyé Tim Cook à la direction des ventes, mais aussi et surtout à la tête de la division Macintosh. Secondé par Sabih Khan aux opérations, Jeff Williams pourra consacrer son énergie au développement des produits. Il est difficile d’en faire le prochain Steve Jobs à la lumière de la seule Apple Watch, il sera peut-être facile d’en faire le prochain Scott Forstall à la lumière d’un futur échec.

Une chose est sure : nous ne lui avions accordé qu’une parenthèse en 2011, nous devons désormais lui accorder toute notre attention. Un pied dans le produit et une main dans le cambouis, Jeff Williams pourrait être le point d’équilibre d’une entreprise qui a semblé en manquer. Reste à savoir si « un ingénieur en génie mécanique titulaire d’une maitrise en administration des affaires » peut dépasser les préjugés. C’est peut-être une certaine idée du design qui pourrait sinon en souffrir.

avatar NEWIPHONE76 | 

Très bel article merci

avatar reborn | 

Merci pour cet article qui synthétise enfin l’importance de la chaine logistique chez Apple. 🙏

@marenostrum
Non Cook et sa garde rapprochée ne sont pas de vulgaire financiers 🙃

Bonne journée à tous 🙋‍♂️

avatar Benitochoco | 

@Anthony Nelzin-Santos

Enfin un article sympa !

avatar Anthony Nelzin-Santos | 
@Benitochocho : « enfin » : après dix ans chez MacG, il était temps !
avatar macbook60 | 

@Anthony

😅 lol

avatar Tchobilout23 | 

Merci pour ce super article

avatar Doctomac | 

Bon article mais toujours pas d’accord avec cette affirmation :

« il sera peut-être facile d’en faire le prochain Scott Forstall à la lumière d’un futur échec. »

Forstall n’a pas été écarté du fait du simple « échec » de Plan, c’est bien plus compliqué que ça. Ive, qui n’avait pas de sympathie pour lui, a d’ailleurs été très actif dans sa mise à pied.

avatar stemou75 | 

@Doctomac

Exactement. Ça s’appelle un prétexte.
Un concurrent pour Tim Cook. Surtout que c’est pas comme si Plan était devenu prioritaire et avait dépassé Google en 7 ans .....

Forstall était un ancien de Next. Donc proche de Steve Jobs. A l’origine de « Aqua » dans MacOSX.

avatar reborn | 

@Doctomac

Et Scott s’impliquait aussi dans des projets qui n’était pas les siens.

avatar Anthony Nelzin-Santos | 
@Doctomac : « Forstall n’a pas été écarté du fait du simple "échec" de Plan » : ce n'est pas ce que je dis, vous remarquerez.
avatar Doctomac | 

@Anthony

Bien, vous associez la situation de Forstall (donc son éviction) avec un échec (j’imagine de Plan).

avatar Malvik2 | 

Je ne sais pas si on vous le dit assez souvent, mais vos articles sont vraiment d'une qualité assez remarquable. C'est précis, détaillé, avec un vocabulaire soutenu...bravo ;-)

avatar iMotep | 

@Malvik2

👍🏻

avatar Amaczing | 

On est déjà dimanche ??!!

avatar Lucas | 

@Amaczing

J’ai pensé la même chose ^^

avatar pat3 | 

Merci pour cet article de synthèse qui permet de mieux comprendre les trajectoires à long terme. Mais quelque chose me chiffonne. J’ai le souvenir d’avoir vu assez longtemps Tim Cook tenir les comptes de la boutique et faire les conference call des comptes-rendus financiers, c’est-à-dire tenir exactement le rôle que tient aujourd’hui Luca Maestri. Or,ce rôle apparaît pour la première fois dans votre récit et il semble considéré comme minime.
J’ai rêvé, ou bien cette dimension ne rentre pas dans votre équation ?

avatar reborn | 

@pat3

Il me semble que même sous Jobs c’était Cook qui s’occupait des conference call avec les actionnaires

avatar pat3 | 

@reborn

Et il était bien directeur financier ?

avatar reborn | 

@pat3

Non COO

avatar Anthony Nelzin-Santos | 

@pat3 : j'ai du mal à voir où vous voulez en venir, mais :

  • « J’ai le souvenir d’avoir vu assez longtemps Tim Cook tenir les comptes de la boutique » : c'est le rôle du directeur financier, Tim Cook ne l'a jamais été.
  • « faire les conference call des comptes-rendus financiers » : Steve Jobs n'était pas particulièrement friand de l'exercice, même s'il s'y est régulièrement plié, ce qui rendait les soirées plus pimentées. Quand Jobs ne participait pas, Tim Cook y présentait les conclusions générales, avant de laisser la parole au directeur financier pour le bilan comptable.
  • « le rôle que tient aujourd’hui Luca Maestri » : Luca Maestri est le directeur financier, et intervient donc chaque trimestre pour présenter les éléments comptables. Tim Cook, bien sûr, participe en tant que CEO pour présenter les conclusions générales et répondre aux questions des analystes.
avatar tempest | 

Top article. Nous ne regrettons pas le support financier lors de la levée de fond. Bravo Anthony.

avatar Olivier Berard | 

@Anthony Nelzin-Santos
Merci pour cet article

avatar pat3 | 

C’est donc que je me suis trompé, en confondant un rôle épisodique avec une fonction. Je ne comprenais pas pourquoi, sinon, vous n’en parliez pas en résumant le parcours de Tim Cook.

avatar Glop0606 | 

Merci pour l'article! Perso je suis pour le pragmatisme de Tim Cook et pour un juste millieu entre les corps de métiers. Le Design seul ne fait pas un bon produit, et l'ingénieurie seule ne fait pas un produit à succès.

avatar lepoulpebaleine | 

@Glop0606

Tout à fait d’accord. Il faut trouver un point d’équilibre entre design et ingénierie.
Steve Jobs était vraiment bon dans ce rôle de chef d’orchestre. Tim Cook n’est pas si mauvais, mais son problème est qu’il pense trop aux actionnaires.

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