Apple Store français : tensions, évaluations, négociations… et solution ?

Anthony Nelzin-Santos |
Suite à la médiatisation des tensions au sein des Apple Store français et en parallèle aux négociations salariales annuelles, plusieurs réunions ont eu lieu cette semaine entre la direction d'Apple Retail France et les employés et représentants d'employés. L'occasion de faire le point et de mieux comprendre les aspirations des uns et les contraintes des autres.

grand-central
L'Apple Store Grand Central.


Le contexte
Le début de l'été est synonyme, chez Apple Retail, d'évaluation des employés. Chaque salarié doit d'abord remplir une fiche d'auto-évaluation, puis s'entretient avec les managers ou les ressources humaines. Les performances générales et les affinités donnent lieu à l'attribution d'une note de 1 à 5 :


  • 1 : employé constamment en dessous des attentes ;

  • 2 : employé parfois en dessous des attentes ;

  • 3 : employé solide — c'est la note obtenue par la majorité ;

  • 4 : employé souvent au-dessus des attentes ;

  • 5 : employé constamment au-dessus des attentes — c'est une note rarissime.



Cette note conditionne le niveau d'augmentation, qui est lui-même calculé à partir d'un pourcentage des bénéfices d'Apple Retail France. C'est un premier problème : les montages fiscaux, classiques dans les sociétés à filiales, minimisent les résultats de la société. Les employés du niveau 1 ne perçoivent pas d'augmentation ; l'an dernier, la plupart des employés ont perçu une augmentation de l'ordre de 4 %.

La rumeur d'un coup de pouce supplémentaire dans les Apple Store américains a mis le feu aux poudres, alors que la situation dans les boutiques françaises n'est pas toujours de tout repos. Les enjeux ne se limitent néanmoins pas à des revendications salariales : comme dans tout conflit du genre, il ne faut pas oublier les enjeux de pouvoir. Les syndicats sont encore jeunes au sein d'Apple Retail : leur montée au créneau est aussi conçue comme une démonstration auprès des employés, mais aussi de la direction, qui ne s'embarrasse parfois pas de ces représentants qu'elle estime souvent comme « improductifs ».

Trois canaux de communication sont donc en concurrence. Celui des employés eux-mêmes, que nous avons capté en travaillant de manière large sur le sujet : ceux qui s'expriment le font aussi parce qu'ils souhaitent continuer à travailler dans les Apple Store — mais avec de meilleures conditions. Celui des syndicats et en particulier du Cidre (CFTC), qui représentent les employés comme ils se représentent eux-mêmes. Celui de la direction enfin, dont nous ne captons que les échos, et qui doit trouver le juste milieu entre apaisement et poursuite des opérations. Nous avons par ailleurs contacté Apple Retail sur le sujet, qui n'est pas (encore) revenu vers nous.



Pourquoi ces trois canaux se rencontrent-ils maintenant ? L'augmentation annuelle est un bon prétexte, mais le reste de l'agenda annuel explique aussi le timing du mouvement. Depuis l'an dernier ont lieu en septembre les négociations annuelles obligatoires, grand moment de rencontre entre la direction et les syndicats — en 2011, la discussion a porté sur les jours de congé. Cette année, les syndicats veulent imposer un ordre du jour très précis, articulé en plusieurs points, et censé répondre aux attentes des employés. À un certain échelon de responsabilité, on nous a confié que la direction préférait procéder par tables rondes avec les employés, au risque de court-circuiter les syndicats : « il faut que cela se passe normalement. Il y a beaucoup d'excitation et d'incompréhension. » Du côté des représentants des salariés, on craint justement que les tables rondes n'éparpillent les revendications et que la somme soit inférieure aux parties : « il n'y a pas d'activité syndicale en août. Il faut discuter en juillet, et parvenir à un ordre du jour clair : les employés sont exaspérés et prendre des mesurettes ne fera que repousser le problème. »

Impossible de rater les enjeux de politique interne qui sont la trame de fond de ce mouvement. Impossible aussi de rater la réalité des problèmes, que nous avons déjà exposé, qui punaise cette trame au mur.

Les revendications
Un document publié dans les arrières-boutiques et que nous nous sommes procuré liste neuf points d'achoppement. Le premier traite des dysfonctionnements du système de pointage et de planning, qui entraîne des problèmes de relevés des heures et donc de paye. Les ressources humaines semblent reconnaître le problème et demandent depuis plusieurs mois aux employés de pointer par mail, une solution considérée comme « précaire » par le Cidre.



Le cœur du problème est la grille salariale. À l'ouverture des Apple Store français, Apple Retail n'hésitait pas à recruter des profils techniques, en s'alignant sur la précédente rémunération : il n'était ainsi pas rare qu'un Genius puisse prétendre à une rémunération de 35 à 40 000 € bruts par an. Alors qu'il y a aujourd'hui environ 12 fois plus de demandes que d'offre, Apple Retail a l'embarras du choix et la grille salariale est plus resserrée. Les chiffres que nous nous sommes procurés fin 2011 (en brut) montrent une grille classique pour le commerce de détail :


  • un vendeur / spécialiste perçoit entre 14 et 27 000 € par an ;

  • un créatif ou un Genius perçoit entre 22 et 30 à 32 000 € par an ;

  • un « lead » créatif ou un « lead » Genius perçoit entre 35 et 50 000 € par an ;

  • un FRS perçoit entre 18 et 28 000 € par an ;

  • enfin, les managers sont rémunérés à hauteur de 35 à 60 000 € par an.



Cette grille fait face à deux problèmes. Le premier tient à la disparité des rémunérations pour un même poste : les négociations à l'embauche, les niveaux d'augmentation et les affinités entraînent une variance assez forte. Le deuxième tient à la disparité des niveaux de vie à travers la France : alors que les employés montpelliérains sont très discrets sur le sujet, les Parisiens n'hésitent pas à donner de la voix — les uns se contentent de leur paie, les autres comptent les jours avant la fin du mois. L'absence de bénéfices sociaux et les problèmes de paye ne font qu'accentuer ces deux problèmes.

Pendant un temps, il a été envisagé de demander deux grilles salariales, une pour Paris et une pour la Province, une hypothèse bien vite écartée : « c'est tout simplement impossible d'un point de vue légal » résume un manager. Aujourd'hui, les syndicats proposent de fortement relever le niveau de base de rémunération : 24 000 € annuels pour les spécialistes et FRS, 31 000 € pour les Genius et créatifs. Ils demandent aussi plus de transparence sur le dispositif de progression dans la grille salariale.



Au-delà de cette augmentation du palier de base, les représentants du personnel demandent aussi une augmentation de 20 % des salaires des employés ayant plus de six mois d'ancienneté. Enfin, ils demandent l'instauration d'un 13e mois : c'est une pratique somme toute commune, mais complètement ignorée chez Apple Retail.

Les avantages sociaux sont pour ainsi dire inexistants : afin d'améliorer le quotidien des employés, le Cidre propose la mise en place de tickets restaurant (à hauteur de 9 €, sachant que la moyenne est à 6,87 €), ainsi que celle de chèques vacances.

Enfin, certaines revendications portent sur les conditions de travail : on y trouve pêle-mêle la souffrance d'un manque de reconnaissance, la nécessité de régulariser le fonctionnement des temps de pause, et la mise en place de fontaines à eau fraîche dans l'arrière-boutique.



L'ensemble de ces revendications devrait être à l'ordre du jour des négociations de septembre si les syndicats gardent la main. L'enjeu de l'été sera celui de la communication entre ces parties : c'est par un manque de discussions que les dysfonctionnements se sont accumulés et que la pression a fini par être trop forte. Cette polémique interne rappelle en tout cas une nouvelle fois que derrière la façade, Apple est une société comme les autres, avec sa direction parfois sourde, ses syndicats parfois ambitieux, ses employés souvent fatigués, et son lot de petits problèmes. Mais beaucoup de salariés qui ont témoigné disent aussi donner de la voix… parce qu'ils veulent continuer à travailler chez Apple.

Au-delà donc des problèmes, l'aura de la société est son plus formidable atout, le garant même de sa cohésion.

Sur le même sujet :
- Les Apple Store français à deux pas de la grève
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avatar Domsou | 
Merci pour cet article détaillé.
avatar anti2703 | 
J'espère que ça va bouger, ça serait dommage qu'apple perde son image de marque pour des gestes qu'elle pourait très bien faire sans perdre (trop) d'argent. De plus, réservé la récente augmentation de salaire uniquement au US, franchement je trouve ça dégueulasse. Bon courage au salariés français :)
avatar damien83 | 
@anti2703 +1
avatar jeserlecter | 
Aaah les grands groupes. J'en ai beaucoup parler dans le premier sujet. Les maisons se régalent et soient les filiales récupère moins que des miettes.
avatar macbookeur75 | 
On répète sans cesse qu'il faut l'excellence pour les clients...dommage que ce ne soit pas de même pour les employés...
avatar Wolf | 
Encore les syndicats qui vont fourrent la merde. Franchement, ils ne représentent même pas 2% des gens qui travaillent et ils ont un pouvoir surdimensionné !
avatar Elrifiano | 
Faut passer par qui pour postuler dans un Apple Store? Et peut on y graver les échelons avec l'expérience ? Comme passer de simple vendeur à Genius ou "Créatif" par exemple.
avatar damien83 | 
@elrifiano Il fait remplir une demande sur le site d'Apple au niveaux encomptence qui te correspond ... Après je crois que ce n'est pas très évolutif comme job...
avatar Anonyme (non vérifié) | 
@wolf : Pour les côtoyer r"gulièrement, les salariés du cidre sont justement tout sauf des syndicalistes véreux. ils ont fait le choix d'avoir une étiquette pour bénéficiez d'une assistance juridique mais semblent indépendants. D'ailleurs la cftc a plutôt l'image d'un syndicat modéré. renseigne-toi !
avatar Mathias10 | 
Le groupe fait des bénéfices DONC les employés doivent avoir 20% de hausse des salaires, un treizième mois (soit 30% (20 + 10) de hausse ndlr)....+ 9€/ jour de ticket resto cela fait une hausse de 30 + (180/1300€) soit +43% de salaire et/ou avantages...ils abusent sur la fumette! Cela ne choc visiblement personne! Le confort va nous tuer, nous les patrons et vous autres les employés!
avatar Steeve J. | 
@mathias10 : C'est vrai que vu comme ça c'est chaud ! La semaine dernière MacGé titrait "Grève la semaine prochaine dans les AppleStore" et aujourd'hui on apprend que les syndicats demandent des augmentations dans tout les sens ! Mdr
avatar SugarWater | 
Bizarre cette article, on dirait que vous bosser pour apple.
avatar SugarWater | 
Ok macgé est un site atirant les entrepreneurs qui deteste les syndicats. Normal en meme temps faut pouvoir se les payer les ibidules.
avatar Domsou | 
@sugarwater : Pourquoi dites vous cela ?
avatar diegue | 
Apple représente pour certains doctrinaires le capitalisme américain : l'ennemi du peuple. C'est certainement le modèle que nos politiques veulent prendre en exemple. Apple fait "trop" de bénéfice pour le modèle français : ça ne peut être que sur le dos des salariés . Etc. Dans une période où les syndicats commencent à reprendre du poil de la bette, c'est normal qu'ils essaient de stigmatiser Apple. Le modèle français à du mal avec Apple, à croire qu'il préfère France Telecom !!
avatar Fabibi29 | 
Certaines personnes semblent nier les pratiques pourtant réelles et soulignées dans l'article. Le problème "maison mère - filiales" n'est pas réservé aux Apple store et n'est pas nouveau. J'ai quitté un groupe, écœuré de voir les 25 personnes de la "DR" toucher 2,5 mois de salaire de participation quand les employés des filiales touchent 0,09 % (sic, calculs de la boite - et malheureusement justes - à l'appui) de leur salaire annuel en participation. Que ladite "DR" demande des photocopies en noir en blanc - uniquement - parce que les temps sont durs, et que pendant ce temps, le "comité des œuvres sociales" de cette même "DR" offre 300€ d'abonnements (cumulables) à - un abonnement sportif - un abonnement culturel (cinéma, théâtre), un abonnement média (journaux, bouquets TV), et j'en oublie sûrement. Ah oui, ça c'est sûr, nous autres, nantis d'employés que nous étions avions le droit à 1,5€ de réduction sur un maximum de dix (10) places de cinéma par mois. On s'étonne que les "patrons" n'aient pas bonne presse après...
avatar tipoli | 
2 fois le sujet en 2 semaine... Si macg devient CGT-Magazine va falloir que je me trouve un autre site de news...
avatar Hoshi26 | 
Pourrait on indiquer en moyenne, pour un Apple Store, de combien de personnes se compose chaque tranche citee svp?
avatar cravendish | 
@tipoli : ce serait une lourde perte.
avatar tatouille | 
NDLR : tatouille t'es lourd
avatar Kinky | 
Sauf pour un mi-temps, 14 000 € annuels pour le vendeur de base, c'est pas possible. Ça peut pas être du brut ? Ça ferait un salaire net de 840 € mensuel, environ le prix d'un iPad, soit seulement 2 ou 3 fois ce que touche un ouvrier chinois chez Foxconn (qui fait plus d'heures certes), avec un coût de la vie autrement plus cher en France (surtout à Opéra, Le Louvre, où sans ticket resto, un sandwich dégeu coûte un bras ...). Si c'est un mi-temps, c'est basé sur le SMIC ? Les mi-temps sont-ils imposés comme chez Franprix ? Comment font-ils pour acheter du matos Apple, même avec une ristourne (j'imagine que si tu sors le Nokia à 1 € t'es mal vu par ton boss). Même en net, ça reste la dèche. Ils vendent pas des tee-shirts H&M à 5 €, il y a un vrai travail de conseil et d'argumentation auprès des clients pas forcément acquis d'avance. À ce tarif, je préfèrerai bosser chez Mac Do, au moins eux, ils mangent gratos. @ tipoli : C'est un sujet de société concernant Apple, qui a donc sa juste place sur un site mac un minimum crédible, sur macbidouille également (pour le reste, il un a apple.com). Si le sort de tes semblables t'est égal, essaie au moins de ne pas leur infliger ton indifférence à travers le visage. Un jour ça pourrait être ton tour. @ diegue : Le modèle Français a surtout du mal avec une entreprise ultra rentable qui ne paie pas d'impôts, grâce à des combines avec sa maison mère aux USA qui facture à ses filiales, les produits aux prix maximums pour délocaliser la taxation sur les bénéfices. Vu qu'avec ces arrangements Apple Retail France sont quasi "déficitaires", ils ont plus de sous pour bien payer les commerciaux ? Vu le prix du matos, le terme "vendeur" est limite déplacé. On est perdant sur tous les tableaux, ça supprime des emplois ailleurs pour des postes Mac Do, ça rapporte que dalle à notre économie en impôts, et ça vend la peau du cul des produits made in china. Et la France elle dépose quand son bilan avec ce genre d'entreprises ?
avatar bratak67 | 
un vendeur / spécialiste perçoit entre 14 et 27 000 € par an " 14000 euros pour un temps plein ? en dessous du smic ? ah bon ... Pour le reste, est-ce si mal payé pour rester la journée dans une boutique climatisée et au chaud l'hiver par rapport à d'autres boulots en temps de crise ? je ne sais pas. Je connais quelques personnes qui sont intéressées malgré ces honteuses conditions de travail par le futur Store à Strasbourg ...des masochistes sans doute ...
avatar Kinky | 
@ bratak67 : Quand tu te tapes chaque jour, dans le bruit, debout, les clients à la chaîne, avec l'obligation de [s]grimacer[/s] sourire du matin au soir, la déco est plutôt secondaire (c'est pas le Club Med). Surtout qu'à part les 2 boutiques parisiennes, la déco entrepôt chic à l'éclairage artificiel ... Les clients sont souvent à la limite de la courtoisie, j'en ai vu à l'œuvre, certains se croient tout permis quand ils claquent 1500 €, y compris de se lâcher sur le vendeur qui doit tout encaisser même si le client est en tort (sinon c'est la porte direct selon le témoignage d'un vendeur sur ce site même). À 1000 €/mois, voir moins, ça fait rêver. Quant à la crise, en quoi Apple est concerné ?
avatar Domsou | 
@Kinky : 'Les clients sont souvent à la limite de la courtoisie, j'en ai vu à l'œuvre, certains se croient tout permis quand ils claquent 1500 €, y compris de se lâcher sur le vendeur qui doit tout encaisser même si le client est en tort' Le comportement de certains acheteurs d'applications également... Pourtant après avoir claqué quelques euros !
avatar albedo83 | 
Le 13ème mois : une pratique somme toute commune !! Vous avez vu ça ou ? En plus de 20 ans et de nombreuses boites, jamais vu. Les tickets resto ok, les miens sont à 6 euros, cheques vacances, jamais connu non plus.

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