On compare souvent l'intelligence artificielle à une nouvelle ruée vers l'or, où les véritables fortunes se bâtissent en vendant des pelles. Dans ce domaine, les regards se tournent naturellement vers des géants de l'industrie comme Nvidia ou Samsung, qui enchaînent les bénéfices records.
Et le grand vainqueur (du jour) de l’intelligence artificielle est…
Pourtant, le boom de l'IA générative est aussi en train de donner naissance à une toute nouvelle génération de développeurs, portée par le vibe coding. En s'appuyant sur les modèles de langage comme Claude d'Anthropic ou ChatGPT d'OpenAI, de parfaits néophytes en programmation parviennent désormais à concevoir des applications de bout en bout.
Vibe coding : comment ils ont lancé leur app iPhone sans être développeurs
Chez Apple, le phénomène se mesure déjà très concrètement. Les délais de validation de l'App Store, qui se comptaient encore en heures il y a un an ou deux, s'étirent aujourd'hui sur plusieurs jours. Et l'onde de choc ne s'arrête pas là : la boutique d'applications de Cupertino, qui semblait avoir atteint un plateau de maturité ces dernières années, renoue avec une croissance spectaculaire de son catalogue.
Une explosion des soumissions, des téléchargements qui peinent à suivre
Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations du cabinet d'analyse Sensor Tower, le nombre de nouvelles applications lancées sur l'App Store a bondi de 30 % l'an passé, frôlant le cap des 600 000. Sur le seul premier semestre de cette année, le compteur s'emballe déjà avec l'arrivée d'environ 560 000 nouvelles venues.
Sur le papier, cette frénésie a tout d'une aubaine pour Apple. L'entreprise prélève sa sacro-sainte commission de 30 % (ou 15 % pour les petits développeurs) sur les achats intégrés et les abonnements. Plus le catalogue est fourni, plus les revenus potentiels sont censés grimper. Mais il y a un hic : la commission d'Apple n'existe que si les utilisateurs téléchargent ces apps et passent à la caisse. Or, de ce côté-là, la demande ne suit pas la courbe de l'offre. Toujours selon Sensor Tower, la croissance des téléchargements n'était que de 3 % l'an dernier (avec 35,4 milliards d'unités), et elle plafonne à 2 % sur le premier semestre (17,6 milliards).
Fidèle à sa communication, Apple tempère. Peter Ajemian, l'un des porte-paroles de la marque, souligne d'ailleurs que le volume de téléchargements n'est qu'un indicateur de valeur parmi d'autres. « Nous sommes ravis de voir une nouvelle génération de développeurs s'emparer des outils les plus récents pour concevoir et publier des applications plus rapidement que jamais », a-t-il déclaré dans un communiqué, tout en prenant soin de rassurer sur les garde-fous de la maison : « Toutes les applications sont soumises aux mêmes normes d'exigence en matière de qualité, de confidentialité et de sécurité, auxquelles nos utilisateurs sont habitués. »
Un parfum de 2008 et le retour du développeur millionnaire
Avec l'arrivée de ce nouveau profil de créateurs, on se croirait presque revenu aux premiers jours de l'App Store. Une époque où le mythe du développeur solitaire faisant fortune avec une idée toute simple faisait rêver la planète entière — impossible de ne pas repenser à Flappy Bird en 2013, qui rapportait en moyenne 50 000 dollars par jour à son créateur. Le vibe coding est-il sur le point de déclencher un nouvel âge d'or pour la boutique d'Apple, dont le pic historique de soumissions remonte à 2016 ?
Le jeu Flappy Bird à la tête de l'App Store grâce aux réseaux sociaux
En attendant, la tendance suscite déjà de véritables vocations. Comme le rapporte le New York Times, l'histoire de Marco Pérez en est l'illustration parfaite. Cet ingénieur logiciel de 27 ans basé à Chicago n'avait jamais mis les mains dans le cambouis d'une application mobile. Pendant cinq semaines cet hiver, il a bidouillé avec des outils d'IA pour concevoir le prototype d'une app regroupant ses sources d'information, avant de passer deux semaines supplémentaires à la peaufiner pour sa soumission. Résultat : InfoDrizzle a connu un succès modeste, s'écoulant à 1 300 téléchargements et générant environ 500 dollars de bénéfices.
Mais c'est son deuxième essai qui a fait mouche. En mai, après seulement une petite semaine de travail, il a lancé Stampa, une application de scrapbooking transformant les photos en timbres numériques. Le bilan est sans appel : 20 000 téléchargements et quelque 3 000 dollars de profits.
« J'ai l'impression que le secteur des applications mobiles était vraiment en ébullition il y a dix ans, puis qu'il est devenu un peu ennuyeux », explique le jeune développeur. « Aujourd'hui, c'est de nouveau le sujet brûlant, grâce à l'IA et au vibe coding, tout simplement parce que la barrière technique a sauté. » Marco Pérez a d'ailleurs prévu de quitter son emploi chez JPMorgan Chase le mois prochain pour se consacrer au développement à plein temps. « Je discute en permanence avec des gens qui ont une longueur d'avance colossale sur moi », s'enthousiasme-t-il. « C'est dingue de voir l'argent qu'ils gagnent, les opportunités qui s'offrent à eux et la vitesse à laquelle on peut avancer. Certains ont essuyé des échecs, ont créé cinq applications qui n'ont rien donné, et puis leur sixième app a explosé. »
Des ambitions aux simples passe-temps
Si certains voient dans ce phénomène un potentiel ticket de loto gagnant, d'autres y trouvent simplement un nouveau loisir du dimanche. C'est le cas de David Svensson, 44 ans, cadre dans une entreprise de technologies pour la construction en Suède. Il s'est plongé sérieusement dans le vibe coding en février, lorsque son employeur a encouragé ses équipes à intégrer l'IA dans leur quotidien.
Armé d'abonnements payants à ChatGPT et Claude, il développe depuis de « toutes petites apps qui résolvent un problème bien précis », à l'image d'un outil permettant de suivre les risques d'incendie et les restrictions en Suède. En l'espace de cinq mois, David Svensson a publié pas moins de onze applications sur l'App Store, totalisant près de 2 400 téléchargements. La plus populaire, Utkik, permet de suivre le trafic maritime et aérien. L'application intègre ce qu'il qualifie de « pot à pourboires », mais il n'envisage ni de s'enrichir avec ses créations, ni de se lancer dans le développement sur commande.
« Je veux que ça reste une passion », confie le quadragénaire. « Si l'une d'elles fait un carton, bien sûr, ce serait vraiment génial. Mais ce n'est absolument pas l'objectif de la démarche. » Reste à voir comment les équipes de l'App Store vont absorber ce déluge pour réduire leurs délais de validation.













