Chroniques numériques de Chine : Muraille ambulante et écosystèmes parallèles

Mathieu Fouquet |

La deuxième saison des Chroniques numériques de Chine se poursuit. Entre anecdotes personnelles et analyses de faits de société, Mathieu Fouquet continue son exploration des pratiques technologiques chinoises décidément bien étrangères.

Le saviez-vous ? La Grande Muraille de Chine est en réalité pourvue d’une multitude de petits pieds[réf. nécessaire] qui lui permettent de se déplacer où et quand bon lui semble. C’est assez problématique : vous pouvez l’apercevoir un jour à l’horizon pour la retrouver le lendemain au milieu de votre jardin, pile sur votre parterre d’hortensias favori.

C’est la pire théorie du complot que vous ayez jamais entendue ? Oui. Mais c’est aussi une allégorie assez juste du paysage numérique chinois, de ses transformations constantes et de ses frontières changeantes. D’un point de vue personnel, cette instabilité est angoissante : ma vie numérique (c’est-à-dire ma vie tout court, les deux étant aujourd’hui inextricables) dans ce pays dépend ni plus ni moins du bon vouloir du gouvernement chinois. Si Beijing trouvait demain le moyen de neutraliser tous les VPN sur son territoire, comment réagirais-je ? Pourrais-je concevoir de vivre sans accès direct aux sources d’information, aux sites de divertissement et aux réseaux sociaux occidentaux ?

Un homme au pied du mur (Chengdu, septembre 2016).

Sur ce point, il peut être tentant d’être alarmiste. Ne se murmure-t-il pas depuis au moins un an que le gouvernement aurait ordonné aux opérateurs chinois de bloquer les connexions de tous les VPN non approuvés ? Attention, peut-on lire ici et là, à partir de janvier c’est fini. À moins que ce ne soit février. Ou mars. Allez, sans aucun doute en avril. Rien de tel qu’un ultimatum à géométrie variable pour pimenter mon quotidien chinois.

Comme d’habitude, il est nécessaire de chercher les nuances de gris dans le tableau en noir et blanc que les gros titres sensationnalistes s’empressent de peindre. Les intentions de Beijing sont notoirement difficiles à interpréter et, si cette politique nébuleuse a forcément pour but de resserrer le contrôle du gouvernement sur l’internet national, il n’est pas dit que les VPN issus de sociétés étrangères soient cette fois-ci directement en ligne de mire. Les craintes d’une disparition des VPN dans l’empire du Milieu ne datent pas d’hier, ce qui n’empêche pas une poignée d’entreprises de poursuivre le jeu du chat et de la souris afin de vendre leurs solutions aux laowai (« étrangers ») assoiffés de tweets et de vidéos YouTube.

Mon iPad connecté à un VPN en avril. Survivra-t-il au mois de mai ? Sans doute.

Plus que les étrangers, ce sont les citoyens chinois qui ont des raisons de se plaindre : c’est leur App Store qui a été purgé d’applications de VPN et ce sont leurs données qui sont de plus en plus dans le collimateur du gouvernement. À ce propos, si je trouve ma position parfois inconfortable, j’envie encore moins celle d’Apple, qui doit jongler avec les exigences légales chinoises, l’importance stratégique de son troisième plus gros marché mondial et la nécessité croissante de protéger les données de ses utilisateurs. C’est un périlleux numéro d’équilibriste dont l’issue demeure floue : quelle décision Tim Cook prendrait-il si, par exemple, Beijing exigeait que Cupertino réduise délibérément la sécurité des données transitant sur ses serveurs chinois ?

À cloche-pied entre les App Store

Reste qu’à l’heure actuelle, l’écosystème d’Apple est un rare miraculé parmi les victimes du « Grand Firewall de Chine » (si l’on exclut iBooks). Nul besoin, par exemple, de recourir à un VPN pour utiliser iMessage, qui est pourtant chiffré de bout en bout. Une chance que ne partagent pas Facebook Messenger, WhatsApp et une ribambelle d’autres messageries instantanées bloquées depuis longtemps. Combien de temps cet état de fait peut-il durer au royaume de WeChat et de sa censure automatique de sujets sensibles ? Le mystère reste entier.

En outre, à l’heure des serveurs iCloud chinois et du tri très sélectif effectué par Cupertino sur l’App Store national, peut-être est-il temps d’admettre qu’il n’existe pas un écosystème Apple mais plusieurs. Un fait qui me revenait fatalement en tête à chaque fois qu’il me fallait changer de compte pour mettre à jour mes applications chinoises ou françaises (le merveilleux iOS 11.3 a depuis aboli cette restriction).

Mon écran d’accueil sino-français. Si la majorité des applications chinoises sont téléchargeables sur le Store français, je préfère par habitude me les procurer sur leur boutique d’origine. À croire que moi aussi, j’aime les murs.

Internet a peut-être aboli les frontières (en tout cas, il a essayé), mais un Français venu habiter en Chine réalise bien vite qu’il est virtuellement impossible de se débrouiller avec un seul compte. Sans compte français, point d’applications de VPN. Sans compte chinois, adieu les logiciels exclusifs ou obscurs. Adieu aussi les écarts de prix parfois bien sympathiques d’une boutique à l’autre…

La même application sur la boutique française (à gauche) et de l’autre côté de la Muraille (à droite). L’app chinoise est environ 7 € moins chère.

Loterie numérique

Devoir activer son VPN pour tweeter une bêtise ou aller vérifier un article Wikipédia, c’est toujours irritant. Étrangement, pourtant, ce n’est pas l’aspect le plus inconfortable de ma vie numérique ici. C’est bien plus confortable, certainement, que de ne pas savoir quand il est nécessaire de contourner la Muraille, ni même si cela va fonctionner correctement.

En ce qui concerne l’emploi d’un réseau privé virtuel en Chine, il existe plusieurs cas de figure. Le plus classique est celui du service étranger bloqué qui requiert obligatoirement l’utilisation d’un VPN. Cas un peu plus insidieux, certains sites ou applications sont accessibles depuis la Chine mais extrêmement lents… à moins d’employer un VPN. Ce dernier cas, que j’ai souvent rencontré en voulant télécharger des applications macOS sur des sites de développeurs, est le plus frustrant de tous, car le plus aléatoire. Je ne compte plus les fois où j’ai voulu lancer un podcast ou télécharger un livre audio pour finalement observer une barre de chargement qui avance kilooctet par kilooctet.

Ma méthode totalement pratique pour télécharger un livre audio sur mon iPad avec des débits acceptables depuis le fin fond du Sichuan : brancher un dongle Lightning + USB, y insérer un adaptateur Ethernet, y brancher un câble et finalement activer mon VPN.

Certes, au bout de deux ans dans ce pays, j’ai fini par plus ou moins appréhender le comportement des réseaux chinois. Il s’agit d’un véritable livre de règles rempli d’exceptions qui varient en plus d’un lieu et d’un opérateur à l’autre (j’ai souvent plus de chance dans les provinces les plus développées ou en utilisant ma connexion cellulaire).

S’il est généralement possible de discerner une certaine logique derrière chaque cas, certaines situations demeurent à ce jour mystérieuses. Pièce à conviction principale : les fonctionnalités en ligne de la Nintendo Switch qui fonctionnent sans souci, à part quand elles ne fonctionnent pas.

Splatoon 2 marche dans le Jiangsu mais pas dans le Sichuan.
Rocket League ne marche, de ce que je sais, nulle part à moins d’utiliser un VPN. En ce qui concerne les consoles, mieux vaut sans doute investir dans un routeur directement muni d’un réseau privé virtuel.

Plus horripilant encore, il existe aussi l’effet inverse : les services chinois qui refusent de fonctionner si on y accède depuis l’étranger (ce qui est techniquement le cas lorsque l’on utilise un réseau privé virtuel). Horripilant et plutôt comique, il faut le reconnaître. Rien de tel qu’accéder à tous les services de Google pour finalement buter sur la première application locale venue et devoir désactiver son VPN.

QQ Music refuse de lire mes morceaux parce que m’y connecte via Hong Kong. Un territoire qui, comme chacun le sait, ne fait pas partie de la République Populaire de Chine. (Pardon.)

« Nous allons construire un mur… »

En matière de maçonnerie, la Chine n’a pas attendu certains démagogues outre-Atlantique (ici ce serait plutôt outre-Pacifique) pour se distinguer. On peut même dire que cela fait un millénaire ou deux que c’est une sorte de spécialité locale : hier les briques, aujourd’hui des lignes de code qui, elles, ne finiront probablement pas au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Ce qui ne signifie pas pour autant que les murs numériques chinois vont s’effondrer dans un avenir proche. Avec le sacre de Xi Jinping, qui n’a donné aucun signe de vouloir assouplir les règles entourant l’internet national, il faudra attendre encore longtemps avant de guetter les premières fissures. Attention à la Muraille ambulante, elle ne se soucie guère d’où elle s’arrête !

Les précédentes chroniques

Première saison

La première saison est aussi disponible sous la forme d'un livre numérique en vente à 4,99 € qui comprend un chapitre exclusif.

Deuxième saison

avatar namlook | 

Ces articles, c’est vraiment le petit plaisir du dimanche matin 😎 Merci !

avatar Malvik2 | 

La différence entre la Chine et la Corée du Nord ? Le pognon. Rien de plus.
Pour le reste ces gouvernements veulent un peuple lobotomisé à la gloire du régime.
Et ce n’est que le début, le système de notation des citoyens arrive dès cette année en Chine...

avatar Moumou92 | 

@Malvik2

Le genre de commentaire digne d’un tweet de Trump...

avatar en ballade | 

@Malvik2

Ah oui un commentaire sinophobe de plus....balayons devant notre porte et de la ‘liberté ‘ du net en France

avatar Malvik2 | 

@en ballade

Non mais ce qu’il ne faut pas lire comme connerie je te jure...

avatar anton96 | 

@Malvik2

En plus si on s’y tiens littéralement, tu n’as fait que comparer deux pays sans dire que c’était mal :p

Alors si ça fait de toi un sinophobe ça fait aussi de toi coréophobe (est-ce le mot qui convient ? ) .

avatar en ballade | 

@Malvik2

🤫🤫🤐🤐

avatar gabou009 | 

Où est la sinophobie ici? Je cherche, je cherche... C'est une comparaison entre deux dictatures autoritaires qui briment les libertés des citoyens. Un peu grosse, oui, mais tout de même valable.

Vivant dans le 6e pays le plus démocratique et libre sur terre (https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Indice_de_démocratie), je ne peux qu’être effrayé par ces systèmes de surveillance et de censure à tout va, y compris ceux français (HADOPI n’existe pas ici).

Alors oui, la comparaison est grossière (la Chine ne tue plus ses citoyens à coup de famines et de coupures aléatoires de courant), mais elle reste autoritaire, à parti unique et sans possibilité de remettre le système en question, surtout pas en ligne. Le système de notation des citoyens ne fait qu’empirer les choses.

avatar en ballade | 

@gabou009

La France fournit des armes qui tuent et continue son impérialisme en Afrique de l’Ouest. Bref la liberté ici et la misère ailleurs. Au fait le genocide au Rwanda et la responsabilité française est confirmée.

avatar gabou009 | 

Est-ce le sujet du débat? Personne dans ce thread, mais je dis bien personne, n'a affirmé que la France était parfaite, ni que la Chine était l'enfer sur Terre.

Je crois que c'est très pertinent de critiquer la Chine sur son non-respect des libertés et des droits humains, tout comme ça l'est de critiquer nos gouvernements et nos idées de croisades faussement démocratiques. Mais ce dernier n’était aucunement le sujet ni de l’article, ni du commentaire original.

avatar en ballade | 

@gabou009

Non mais la critique virulente quand il s’agit de Chine, Turquie ou autres pays du Sud dans ce forum est juste désopilante et quelque peu condescendante. J’en fais autant, un soucis?

avatar en ballade | 

@gabou009

Au fait ta critique Très pertinente ne changera rien, la Chine n’est pas un ‘shithole country ‘

avatar YAZombie | 

@en ballade: comme à l'accoutumée tu déplaces la question pour ne surtout pas te confronter à la critique valide de tes commentaires, et en bon petit démagogue utilises l'un des outils de logique fallacieuse les plus paresseux à savoir l'homme de paille.
Comme il est bon de voir en toi cette constance.

avatar en ballade | 

@YAZombie

"Comme il est bon de voir en toi cette constance."

Elle te manquerait si je m’abstenais. Dommage que tu n’es pas lu à quoi je répondais aussi 🤫🤫🤐🤐

avatar YAZombie | 

@en ballade:
"Elle te manquerait si je m’abstenais"
Oui, c'est le sens de "comme il est bon". C'est fou que le sens d'une phrase même aussi courte puisse t'échapper, mais ça éclaircit beaucoup de choses.

"Dommage que tu n’es pas lu à quoi je répondais aussi"
Au contraire, ce qui est dommage que j'ai (une méthode linguistique très pratique pour ne pas faire ce type de faute grammaticale grossière, quand on en a besoin, c'est la substitution; je pensais pourtant que ça s'apprenait en primaire mais bon…) bien lu ce à quoi tu répondais, et que c'est bien toi le démagogue du fil.

avatar en ballade | 

@YAZombie

🙄🙄💩💩🤫🤫🤐🤐

avatar YAZombie | 

@en ballade: oh la, largement au-dessus de ton niveau habituel dis donc 🤔

avatar sebas_ | 

@Malvik2

Je suppose que tu connais bien ces 2 pays pour pouvoir comparer? Il ne faut pas oublier de comparer aussi avec le pays de l’oncle Sam, tant qu’on y est...
Ceci dit, le jour ou la DPRK s’ouvre, il y a de fortes chances que le modèle soit la Chine. Les restrictions actuelles sont les mêmes qu’en PRC il y a 15-20 ans

avatar Malvik2 | 

Par ailleurs merci à l’auteur de cet article ;)

avatar Nathanadler | 

Article très intéressant.
Une coquille néanmoins : discerner et non décerner si je ne m’abuse.

avatar Mathieu Fouquet | 

@Nathanadler

Exact ! Merci, je vais le corriger.

avatar Stéphane Moussie | 
C'est fait. ;-)
avatar 0MiguelAnge0 | 

@mathieufouquet

Quelques précisions:

1) Les autorités ont entendu les sociétés étrangères qui auraient vu leurs activités interrompues du jour au lendemain suite à la purge des VPNs. Pour éviter d’avoir une grande partie de l’économie en rade, ils ont donc accordé des délais supplémentaires afin que les grandes structures puissent faire évoluer leur VPNs dans les règles.
Il n’y a pas de règles à géométrie variable mais plus du pragmatisme

2)
Les sites Chinois bloqués hors Chine sont souvent ceux avec certains contenus demandant de se référer à la règle aux droits fe propriétés intellectuels

3)
Il y a toujours moyens de trouver une solution en Chine. Aucun particulier que je connais à crier au scandale suite à l’hustoire des VPNs car les solutions ‘péreines’ n’ont pas été impactées

4)
Apple avec son centralisme à l’extrême elle est celle qui impacte le plus ses clients du moins sur iOS. Sur Android, il y a tellement de boutiques parallèles qu’il est impossible de censurer quoi que ce soit

avatar YAZombie | 

"Il n’y a pas de règles à géométrie variable mais plus du pragmatisme": un pragmatisme qui aboutit à des règles à géométrie variable. Tout est dans tout quoi.

avatar Pse | 

Merci beaucoup pour l’article. Toujours très intéressant !

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