Jef Raskin, Steve Jobs et le Chœur du Tabernacle mormon

Jean-Baptiste Leheup |

Depuis 1997, l'université de Stanford, située à quelques kilomètres de Cupertino, accueille les archives d'Apple, dont Steve Jobs s'est débarrassé à son retour aux commandes de l'entreprise. Petit à petit, les chercheurs de l'établissement fouillent les cartons et numérisent des documents qui sont ensuite mis à la disposition de tous, sur le site de l'université.

Tous ces documents racontent des petits morceaux de l'histoire d'Apple, comme cette passe d'armes entre Jef Raskin et Steve Jobs, en 1979. Nous ne vous ferons pas l'offense de vous rappeler qui était Steve Jobs, mais un petit rappel peut s'imposer concernant Jef Raskin, que certains surnomment « le papa du Macintosh ».

En réalité, il est à l'origine du projet Macintosh (qui s'appelait d'ailleurs à l'origine Annie), mais son Macintosh n'avait pas grand-chose à voir avec ce que Steve Jobs en fera au fil des ans. À tel point que Raskin préfèrera quitter Apple en 1982, chassé d'un projet qu'il ne reconnaissait plus.

Jef Raskin est au centre (Steve Jobs est derrière lui ; Steve Wozniak est à droite).

Les tensions entre les deux hommes ne dataient pas de la veille : nous vous présentons aujourd'hui un mémo rédigé en 1979 par Jef Raskin, et adressé à Steve Jobs. Ce dernier avait reproché à Raskin de trop s’intéresser au prix de sa machine, plutôt que d’organiser le projet autour des fonctionnalités souhaitées pour l’ordinateur. Et voilà ce que disait ce mémo :

Il est impossible de travailler sur la seule base des spécifications : ce serait trop simple. Nous voulons un ordinateur petit, léger, avec un clavier d’excellente qualité. Il doit disposer d’un écran de 66 lignes de 96 caractères, presque plat, et une imprimante de haute qualité, tout aussi légère, compatible avec le papier standard, capable d’imprimer une page chaque seconde (juste le temps d’attraper la feuille à sa sortie). Cette imprimante doit aussi imprimer n’importe quelle image affichée à l’écran, avec une résolution de 1 000 x 1 200 points. En couleurs.

Cette imprimante doit peser moins de cent grammes. Elle ne nécessite ni recharge ni réglage. Elle imprime dans toutes les polices existantes. L’ordinateur doit disposer de 200 Ko de mémoire vive (sans compter la mémoire vidéo) et un support amovible miniaturisé d’un mégaoctet, coûtant moins de 50 cents par unité.

Chacun de nos clients doit disposer d’un accès gratuit et illimité à l’ARPAnet [l'ancêtre d'internet, ndlr] et à d’autres réseaux et bases de données. En plus d’une grande bibliothèque de logiciels, notre ordinateur doit offrir la programmation en Basic, Pascal, LISP, Fortran, APL, PL\1, Cobol, et un émulateur pour tous les processeurs depuis l’IBM 650.

Offrons également la reconnaissance et la synthèse vocale, avec un vocabulaire de 34 000 mots. L’ordinateur doit aussi jouer de la musique, et même imiter le ténor Caruso en concert avec le Chœur du Tabernacle mormon, avec différentes acoustiques.

Conclusion : réfléchir en se basant sur les fonctions n’a pas de sens. Nous devons d’abord fixer un objectif de prix et quelques fonctions de base, en gardant un œil sur les technologies d’aujourd’hui et celles de demain. Toutes ces contraintes doivent être abordées en parallèle.

Ces quelques lignes, particulièrement ironiques, sont en même temps un témoignage des rêves les plus fous de l’époque. Parmi eux, certains sont devenus notre quotidien, comme la reconnaissance vocale ou l’impression en couleurs et dans « toutes les polices existantes ». Presque toutes les fonctions citées ont trouvé leur place dans la gamme Macintosh depuis lors.

Si le Macintosh 512K a dépassé dès 1984 le rêve de mémoire de Jef Raskin, il a fallu attendre 1995 pour voir apparaître la Color LaserWriter. Et si Mac OS X ne chante pas comme Caruso, il peut néanmoins pousser la chansonnette si on le lui demande gentiment.

Comment ça ? Vous ne savez pas faire chanter votre Mac ? C'est pourtant simple ! Lancez le Terminal (il se trouve dans le dossier Applications > Utilitaires) et copiez-collez la commande suivante, qui active tout simplement la synthèse vocale, avec une voix particulière, dénommée « Cellos ». Une voix qui, comme son nom l'indique, imite une petite musique de violoncelle. Ou pas. Ça marche aussi en remplaçant « cellos » par « pipe organ » (orgue) ou « bells » (cloches). Vous devrez peut-être télécharger les voix au préalable dans Préférences Système > Accessibilité > Paroles > Voix système : Personnaliser.

osascript -e 'say "Ta da di da di di di du du du da da da ta da di da di di di du du du da da da" using "cellos"'

avatar RenaudL | 

Excellent. Je savais pas comment faire chanter le mac

avatar StephanMart | 

Il avait la barbe, à cette époque, Steve Jobs.

avatar pim | 

On voit à quel point ce Steve Jobs était novateur, à prévoir l’informatique avec quarante années d’avance, et totalement fou. De la même folie que Giorgo Bruno, brûlé vif sur la place du Campo de fiori à Rome le 17 février 1600, pour avoir déclaré que chaque étoile est entourée de planètes, et que chaque planète recèle un monde, avec 400 années d’avance en ce qui le concerne. C’est là l’objet du prix Nobel de physique 2019, pour les suisses Mayor et Queloz, qui ont découvert en utilisant l’observe du pic du midi la première exo planète).

avatar Jean-Baptiste Leheup | 
Dans cet épisode, c'est plutôt Raskin qui joue à l'oracle... Mais sans y croire, par pure sarcasme.
avatar occam | 

Et pourtant, Jef Raskin a bien montré de quoi il aurait été capable, si on l’avait laissé poursuivre ses idées : avec le Canon Cat.

https://www.fastcompany.com/90380553/meet-the-canon-cat-the-forgotten-19...

L’article inclut une vidéo, rare occasion de voir le Cat en action.

avatar Jean-Baptiste Leheup | 
Justement, le Canon Cat paraît bien fade à côté du Macintosh. Jef Raskin ne croyait pas à la souris, et son Cat ressemble à une super machine à écrire sous stéroïdes. Du côté du matériel en revanche, son concept de tout-en-un influencera la conception du Macintosh Portable.
avatar occam | 

@j-b.leheup

« Jef Raskin ne croyait pas à la souris, et son Cat ressemble à une super machine à écrire sous stéroïdes. »

Steve Jobs ne croyait pas à plein de choses, qui pourtant sont devenues partie intégrante du Mac, puis de l’écosystème iOS. Il croyait à plein de choses qui se sont avérées des flops.

Quant à la « super machine à écrire », un nom suffit : Canon. Quel était le business de Canon à l’époque, et comment Raskin s’est-il pris pour les aguicher, dans le seul domaine qui les intéressait à l’époque ?

Il suffit de voir son projet « Archy », qu’il n’a plus été en mesure de réaliser, pour se rendre compte des véritables dimensions de sa vision.

Edit : je viens de retrouver le mémoire de Jef Raskin.
C’est bien Canon qui décida de ne pas fournir de souris au Cat ; Raskin avait prévu un connecteur pour (ou pour tout autre engin de navigation).
https://www.apple-history.com/gui_raskin2

avatar Jean-Baptiste Leheup | 
On pourra raconter tout ça dans un prochain article... Jef Raskin avait aussi développé en 1979 un langage de programmation, appelé Langage Apple, tout simplement. Une sorte de super-calculatrice capable de manipuler des chiffres, mais aussi des plages de données et des opérateurs booléens, sans utiliser de souris, ni d'interface graphique.
avatar pat3 | 

@occam

Raskin était un ingénieur visionnaire, mais un piètre industriel, et un mauvais meneur d’hommes. On peut le regretter, mais pas refaire l’histoire à coup de et si.
Jobs était obsessionnel, caractériel… et charismatique.

avatar Moonwalker | 

Ben merci Steve d'avoir remis l'église au centre du village.

avatar occam | 

@Moonwalker

Entre @pim, qui compare Jobs à Giordano Bruno grillé par l’Inquisition, et vous qui remerciez Saint Steve d’avoir remis l’église au centre du village, franchement, ce fil est en train de devenir une congrégation catholaïque...

avatar pim | 

@occam

Je dirais plutôt d’hérétiques que de catholaïques (quoi que signifie ce terme). Hérétiques de la Sainte Pomme.

Giordano Bruno avait tout de même aussi soutenu que Jesus Christ était un mage habile et non le fils de son père. C’est surtout ça qui n’a pas passé à l’époque, plus que ses visions sur les mondes multiples !

Hélas trois fois hélas Steve Jobs n’est pas ressuscité au troisième bong de démarrage du Mac, on peut donc aussi douter de sa nature Sainte.

avatar Spinnozza | 

Avec @jean-baptiste LEHEUP iGen sent la naphtaline.

avatar zoubi2 | 

@Spinnozza

??

avatar Sindanárië | 

... bon aller, je vais aller me prendre un verre moi 🍹

avatar BeePotato | 

Notons, histoire de chipoter, qu’il n’y a pas besoin de passer par AppleScript pour faire parler son Mac depuis le Terminal. Mac OS inclut la commande « say », que l’on peut invoquer directement depuis un shell :
say -v Cellos "Ta da di da di di di du du du da da da ta da di da di di di du du du da da da"

avatar popeye1 | 

Filipe Bruno dit Giordano Bruno (Wikipedia), mort en 1600 à Rome, brûlé vif

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