À une autre époque, on aurait volontiers prêté à Elon Musk un champ de distorsion de la réalité digne de celui de Steve Jobs. L’industrie a même fini par forger l’expression d’« Elon Time » pour qualifier son rapport très personnel aux calendriers de lancement. Toutefois, le patron de Tesla et de X sait ponctuellement faire preuve d’une franchise désarmante, notamment lorsqu’il s’agit de jauger les capacités actuelles de ses propres intelligences artificielles face à la concurrence.
Grok cherche son rythme de croisière
Ces dernières semaines, le milliardaire a reconnu que son IA Grok ne parvenait pas encore à rivaliser avec les cadors du secteur que sont OpenAI et Anthropic. À la mi-septembre, il concédait que la future itération du modèle, Grok 4.8, améliorerait grandement les performances avec ses 2 500 milliards de paramètres annoncés, mais qu’elle ne ferait toujours pas le poids face aux modèles Astra d’OpenAI ou Fable d’Anthropic.
Lors d’un entretien accordé à China Media Group, Elon Musk a enfoncé le clou. S’il considère la version 4.7 actuellement publique comme « un modèle solide et polyvalent », il reconnaît son infériorité face au récent Opus 5.5 d’Anthropic. Il attribue notamment cet écart à la jeunesse de xAI, lancée en 2023, face à un concurrent fondé en 2021.
Le retard ne serait cependant que temporaire. Le dirigeant s’est voulu rassurant quant à la trajectoire de son entreprise : « Je m’attends à ce que nous rattrapions probablement le peloton de tête dans le courant de l’année prochaine. En attendant, Grok s’avère très utile pour de nombreuses tâches. » L’attention se porte notamment sur Grok Bot, l’agent de SpaceXAI, présenté comme un assistant numérique personnel. Selon Musk, sa croissance avoisinerait les 100 % par mois.
Un assistant au chevet du portefeuille
Grok Bot évolue à un rythme soutenu, au point de s’immiscer désormais dans les finances de ses utilisateurs. Depuis le 26 septembre, sa nouvelle intégration Finance permet de relier, via Plaid, des comptes bancaires, des cartes et des comptes d’investissement pour aider à suivre les dépenses et les placements. Cet accès est limité à la lecture des données. Pour le moment Grok Bot se limite donc à un rôle de conseil financier et non de gérant.
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Dans l’annonce officielle, il est précisé que Grok Bot ne voit pas les identifiants de connexion et que les comptes peuvent être déconnectés à tout moment.
Cette nouveauté s’inscrit dans une feuille de route déjà amorcée. Selon Teslarati, début septembre, Grok pouvait répondre aux requêtes liées aux dépenses, à l’épargne et aux flux de trésorerie en s’appuyant sur des comptes connectés via Plaid. Quelques jours plus tôt, le 28 août, SpaceXAI lui accordait la capacité de réaliser des achats en ligne via Link, l'utilisateur validant chaque transaction effectuée au moyen d'une carte à usage unique.
Fidèle à ses habitudes, Elon Musk pousse ses clients à tester les limites du système. Fin août, alors qu'un investisseur de Tesla (le compte Teslaconomics) hésitait publiquement à confier ses accès bancaires à l'IA, le milliardaire lui a répondu avec aplomb : « Essayez-le. Si Grok Bot se plante, nous vous indemniserons intégralement. » Une promesse pour le moins hasardeuse qui entre en contradiction frontale avec les conditions d'utilisation de SpaceXAI. Ces dernières stipulent clairement que les utilisateurs demeurent responsables des actions de leurs agents, plafonnant généralement la responsabilité de l'entreprise aux frais payés ou à une centaine de dollars. Reste à savoir si, au-delà des déclarations à l'emporte-pièce sur les réseaux, le grand public se montrera véritablement prêt à déléguer la gestion de ses économies à un algorithme.
Le grand bond en avant (ou presque)
Cette interview accordée à CGTN a également été l’occasion d’aborder la guerre technologique qui oppose Washington à Pékin. Sur ce terrain, Elon Musk défend des intérêts commerciaux majeurs en Chine, notamment à travers Tesla. Interrogé sur les capacités du pays à s’émanciper dans la fabrication de semi-conducteurs, l’homme d’affaires s’est montré particulièrement optimiste pour ses hôtes : « La Chine va résoudre ces limitations de calcul plus vite que la plupart des gens ne l’imaginent. » Il a estimé que le pays pourrait surmonter ses contraintes liées à la lithographie et à la fabrication de puces d’ici deux ou trois ans.
Une analyse qui tranche singulièrement avec celle des spécialistes historiques du secteur. Frank Rohmund, à la tête de la division semi-conducteurs de Zeiss — l'équipementier incontournable pour les optiques de haute précision des machines de lithographie —, offre une tout autre perspective. Selon lui, l'industrie chinoise accuserait plutôt un retard technologique de quinze ans sur l'Occident dans le développement des équipements EUV de dernière génération. Certes, les deux hommes ne parlent pas exactement de la même chose : la puissance de calcul brute d'un côté, et la maîtrise des machines-outils les plus complexes au monde de l'autre. Mais l'un n'ira pas sans l'autre. Pour réconcilier ces deux visions, il reste une explication parfaitement rationnelle : il n'est pas impossible que deux ou trois années dans l'« Elon Time » équivalent, tout simplement, à quinze ans dans la réalité.













