Chroniques numériques de Chine : voyages dans la galaxie WeChat

Mathieu Fouquet |

La troisième saison des Chroniques numériques de Chine touche à sa fin. Entre anecdotes personnelles et analyses de faits de société, Mathieu Fouquet termine son exploration des pratiques technologiques chinoises décidément bien étrangères.

Tout couple rencontre tôt ou tard des obstacles, et les plus petits détails d’une relation sont aussi de redoutables catalyseurs. Si une simple boule de neige a le pouvoir de déclencher l’avalanche du siècle, faut-il s’étonner qu’une chaussette mal placée puisse mener au divorce ?

Ma relation avec la Chine n’échappe pas à cette règle. Une fois la lune de miel passée, les détails jadis amusants perdent vite de leur charme. Pourquoi est-ce que tout le monde s’écrie « laowai ! » (« étranger ! ») sur mon passage ? Pourquoi diable le fromage n’est-il pas un pilier du régime alimentaire chinois ? Comment se fait-il que cet individu là-bas ne fasse pas la queue comme tout le monde ?

Tant de questions qui ne connaissent qu’une seule réponse : c’est la Chine. Et la Chine, c’est la Chine. C’est l’évidence même, mais c’est aussi une réalité que j’ai mis du temps à accepter : tout comme beaucoup de jeunes couples font l’erreur de croire qu’il est possible de changer sa personnalité pour s'accommoder à l’autre, je nourrissais le vague espoir que la Chine, au fur et à mesure de son développement, se rapprocherait progressivement de ma zone de confort.

Les voitures de sport Peppa Pig : seulement dans l’Empire du Milieu.

Comme beaucoup de couples, j’en suis vite revenu. La Chine se développe, mais à sa manière. Cela vaut pour la culture chinoise, mais aussi pour ses technologies qui, comme ces chroniques l’ont démontré ces trois dernières années, constituent un passionnant univers parallèle, une alternative aux services américains et européens.

Et tout comme Apple se vante d’exister au carrefour des humanités et de la technologie, il existe un secteur qui exemplifie parfaitement le caractère unique de la technologie et de la culture chinoise : les réseaux sociaux.

Vous avez dit WeChat ?

Ah, WeChat1. Ce n’est pas la première fois que nous évoquons ce service, mais il demeure toujours aussi fascinant. Il démontre en tout cas la futilité d’essayer de trouver systématiquement des équivalents occidentaux aux services chinois. Car WeChat n’est pas le « iMessage chinois » ou le « WhatsApp chinois », c’est un hybride étrange et inclassable.

WeChat, rappelons-le, réunit à peu près toutes les fonctionnalités imaginables : messagerie instantanée, réseau social, boutique d’applications, source d’informations, porte-monnaie numérique, portail spatio-temporel…

Se tenir au courant des dernières nouveautés d’Apple depuis WeChat ? Facile.

Avec un peu de créativité, il est même possible de s’en servir comme d’un (mauvais) site de rencontres. Il faut dire que les méthodes pour dénicher de nouveaux contacts ne manquent pas. La fonction « secouer », par exemple, permet d’entamer une conversation avec une personne aléatoire sur le réseau en… secouant son téléphone2. Idéal pour rencontrer l’amour de sa vie, un tueur en série, ou — plus probablement — un correspondant chinois bavard.

Vous avez l’âme aventureuse ? Secouez votre téléphone.

Dans la même veine, il est possible de trouver des personnes à proximité, ce qui est relativement terrifiant. Mieux (pire ?) encore, il est possible de les filtrer selon leur sexe, ce qui nous permettra de raffiner nos critères pour trouver notre correspondant chinois, en espérant ne pas tomber sur le tueur susmentionné. Après tout, il sait presque où l’on habite.

Comme l’avant-dernier élément du menu l’indique, cette fonction est heureusement désactivable.

Et si vous trouvez la comparaison avec Tinder exagérée, je vous demande de considérer le sort funeste de ma collègue qui, en testant cette fonction par curiosité, s’est immédiatement retrouvée ensevelie sous une avalanche de « Ni hao meinv!3 » (« Salut beauté ! »). Je n’oublierai jamais le regret sur son visage.

Relativisons cependant : il ne s’agit là que des fonctions les plus extrêmes de WeChat. La plupart du temps, ajouter un contact consiste à scanner le code QR d’un ami, d’un collègue, ou d’un inconnu dans le train excité à l’idée de se faire un ami français (le voilà, notre fameux correspondant !).

C’est ce côté fourre-tout qui m’impressionne le plus avec cette application. Lorsque je vivais en France, j’utilisais différents outils en fonction du contexte : iMessage ou les SMS pour mes amis, Facebook pour certains membres de ma famille, les e-mails pour le travail… La démarcation n’était pas toujours aussi claire, mais elle existait indéniablement.

Cette démarcation est inexistante dans le cas de WeChat. Mes amis (étrangers ou chinois) y côtoient mes connaissances, mes collègues, mes groupes de travail et même quelques comptes officiels plus ou moins bienvenus.

L’un des groupes que j’utilise pour communiquer avec mes étudiants. L’ambiance y est toujours sérieuse, évidemment.
Ah, ma vieille amie Apple. Je me demande ce qu’elle devient.

WeChat est le répertoire universel à travers lequel presque tout transite. Personne ne vous collera un pistolet sur la tempe pour vous forcer à l’installer si vous venez en Chine, mais l’extrême pression sociale s’en chargera tout aussi bien. Impossible d’en dire autant d’iMessage, d’Instagram ou même de Facebook en France. Ces réseaux, aussi importants soient-ils, demeurent fondamentalement optionnels : il existe toujours une alternative4.

Le plus curieux, c’est que cette fusion entre espace personnel et professionnel, entre cercle privé et public, est beaucoup plus confortable et naturelle qu’elle ne devrait l’être. Les échanges sont subtilement plus informels qu’ils ne le seraient autrement.

Une publication cruciale dans mes « moments » WeChat.

Cette alchimie se ressent à tous les niveaux. Par exemple, alors que je partage peu ma vie sur la plupart des réseaux sociaux, je n’hésite jamais à poster quelques photos sur ma page WeChat (alors que mon Instagram se languit dans les limbes et que mon compte Twitter doit se contenter de ses quelques tweets mensuels).

Pourquoi une telle différence ? C’est peut-être tout simplement que sur WeChat, mes contacts semblent davantage investis dans ce que je poste. J’ai l’impression de partager des morceaux de ma vie avec des proches plutôt que de les envoyer flotter aléatoirement sur le net. Subjectif ? Superficiel ? Oui. Mais suffisamment pour rendre l’expérience plus plaisante.

Weibo ou pas beau ?

Si WeChat est omnipotent, il est bon de rappeler qu’il existe aussi des services plus spécialisés, comme la plateforme de microblogging Weibo. En toute honnêteté, je n’ai pas suffisamment utilisé Weibo pour le cerner aussi bien que WeChat, mais j’ai tout de même été frappé par un ou deux détails.

En effet, la première fois que j’ai lancé l’application, cette dernière m’a conseillé de sélectionner des intérêts qui permettraient de me proposer un contenu plus pertinent. Rien de surprenant là-dedans ? C’est ce que je pensais aussi, avant de remarquer que j’avais l’option de sélectionner « jolies filles », « beaux garçons » et « cosplay », ce que je me suis bien sûr empressé de faire. C’est ça, le journalisme total.

En Chine aussi, on aime bien taper sur les appareils photos de l’iPhone 11 Pro.

Un peu moins drôle, je me suis rendu compte au bout d’un moment que des gens que je ne suivais pas apparaissaient mystérieusement dans ma timeline. Après m’être renseigné, il s’avère que certains utilisateurs achètent des followers et des likes pour mieux diffuser leur contenu. Autant dire que je ne me plaindrai plus jamais des contenus sponsorisés sur Twitter…

Relations interculturelles

Après trois ans dans l’Empire du Milieu, je pourrais mentir et dire que tout s’est passé idéalement : que je suis totalement intégré, que le fossé culturel n’existe pas et que je maîtrise la langue et la technologie chinoises à la perfection.

Mais à quoi bon mentir ? Et plus important, à quoi bon désirer la perfection ? La perfection est la mort de l’apprentissage et de la découverte. Ce serait dommage : c’est ce processus exaltant de la découverte de l’inconnu qui a donné du sel à mes aventures chinoises et donné naissance à ces chroniques.

Ne nous voilons pas la face, donc : une relation avec la Chine, ce n’est pas facile tous les jours. Mais j’ai fini par lui en être reconnaissant : si tous les pays se ressemblaient, il serait inutile de voyager.

  1. Ou « OuiChat » 👍🏻😼, comme l’a un jour appelé l’un de mes étudiants chinois avec un merveilleux accent français. ↩︎
  2. Ce qui est une bien meilleure utilisation de l’accéléromètre que la maudite fonction d’annulation d’iOS. ↩︎
  3. La lettre v se prononce ici comme le « u » français. En pinyin (le système de transcription du chinois basé sur l’alphabet latin), la lettre u équivaut, elle, au son « ou ». ↩︎
  4. En Chine, il reste bien QQ, mais WeChat demeure le champion incontesté du domaine. ↩︎

Ainsi se termine la troisième et dernière saison des Chroniques numériques de Chine. Merci à toutes et à tous de les avoir suivies. Notre couverture de la technologie chinoise se poursuivra, mais sous des formats différents. Encore merci pour vos nombreux retours !

Vous pouvez retrouver les chroniques précédentes sur MacGeneration ainsi que sous la forme d’un livre numérique en vente sur Apple Books à 4,99 €. Le livre Chroniques numériques de Chine comprend les deux premières saisons, avec en plus deux chapitres exclusifs.

avatar povpom | 

Vu et relu mais merci.

avatar Hober Mallow | 

passionnants récits, merci d'avoir partagé cette aventure avec nous :).
Le Retour en France est prévu ?

avatar fosterj | 

Merci

avatar naarin | 

« cette fusion entre espace personnel et professionnel, entre cercle privé et public » est-ce que c’est pas un peu ce qu’on considère comme du totalitarisme en occident ? Notre société est fortement marquée par la séparation entre l’espace public et l’espace privé, non ne peut ps concevoir de réelle liberté sans cela.

avatar Lemon19 | 

@naarin

Quel est le rapport avec le totalitarisme ? Personne ne t’oblige à rien de ce que je lis dans l’article. C’est juste une organisation différente de la vie sociale.

avatar Achylle_ | 

@Lemon19
Oui et non, quand la pression sociale est assez forte, cela devient obligatoire. C’est pareil.
Au risque sinon de se retrouver rapidement exclus de la société surtout en tant qu’étranger.

avatar Trillot Bernard | 

@Achylle_

Ce qui parait être une pression sociale chez eux pour nous, français, est juste une habitude culturelle pour eux.

J'aimerais lire un tel texte écrit par un chinois en France. Il parlerait probablement de pression sociale sur des comportements que nous ressentons, nous, comme des comportement évidents et librement consentis.

La culture chinoise est très éloignée de la nôtre et elle est très ancienne.

avatar stefhan | 

@Trillot

+1 !

avatar Seize | 

@Achylle_

À partir du moment où tu n’es pas asiatique dans les pays d’Asie, tu es forcément considéré comme étranger et ne seras pas soumis aux mêmes règles de toute façon. De même que tu ne seras jamais considéré comme “un des leurs”.
Ces pays n’ont pas connu la mixité raciale (excusez du terme) comme nous l’avons.
Même après plus de vingt ans passés en Asie, mes amis caucasiens et moi-même ne restons que des étrangers, qui n’ont pas les mêmes “droits”, mais pas non plus la même pression sociale. “L’intégration” si chère aux Européens n’est jamais abordée.
Et ça ne relève pas du racisme, mais seulement d’une ignorance de l’étranger per se, qui a “une culture différente”, et ne peut s’intégrer.

avatar marc_os | 

@Seize

« et ne peut s’intégrer »

Ce qui n'est aussi qu'un à priori à la base.
Sauf à dire que « l'étranger ne peut s'intégrer parce que le local ne le veut pas et l'en empêche ».* Attitude qui elle n'est en rien spécifique à l'Asie, mais une composante essentielle du racisme occidental. Comme son opposé, vouloir à tout prix que l'étranger s'intègre jusqu'à perdre son identité.

(*) Alors oui, si on l'en empêche, l'étranger qui voudrait s'intégrer ne le pourra probablement pas.

avatar Seize | 

@marc_os

Exactement ça, tu as tout bien résumé.

avatar scanmb | 

@naarin

« Nul n'est plus esclave que celui qui se croit libre sans l'être » .
Von Goethe

avatar mfams | 

@scanmb

Nul n'est plus esclave que celui qui se croit libre sans l'être » .
Von Goethe
—-

... comme la double ignorance de Socrate ça.

avatar heero | 

C’est le LINE chinois ont peut dire 🤣

avatar XiliX | 

Merci merci... toujours aussi plaisante à lire... 🙏

谢谢

avatar Kinky | 

Article intéressant.
Après la domination chinoise sur le Hardware, est venu le temps de la domination sur les apps ?

avatar Tony-Lausanne | 

@Kinky

« Après la domination chinoise sur le Hardware »

MAIS De quoi tu parle ?

il y as quoi comme composant dans un smartphone lequel ne serait pas conçu et développé par l’Occident ou le Japon ?

avatar Soner | 

@Tony-Lausanne

Il a sûrement voulu dire sur l’assemblage de hardware.

avatar Daou860 | 

@Tony-Lausanne

Continuez à vous nourrir de votre bon vieux complexe de supériorité vis à vis des chinois, votre réveil en sera d’autant plus brutal et douloureux.

avatar Tony-Lausanne | 

@Daou860

Ehhh, parle pour toi...et profite bien de l’aisance mise à ta disposition au quotidien, car en ce qui me concerne cela fait depuis ma naissance que je suis réveillé et y contribue !!!

avatar marenostrum | 

et le japon et l'occident ça te parait pareil toi ? qu'est ce qu'ils ont de commun ?

si un japonais arrive maitriser la technologie et même domine les autres, pourquoi ça serait pas possible pour un chinois ?

avatar Tony-Lausanne | 

@marenostrum

Quant la copie est encrée dans la peau d’un pauvre peuple...comment s’enrichir et avancer en copiant l’autre...

Ça te rappelle qqch, a l’école ?

Ah mais non excuse, tu y as juste mis les pieds parce qu’on t’y obligeait !

avatar marenostrum | 

c'est les japonais qui ont copié les chinois, qui ont une culture propre et plus vielle. pareil pour tes occidentaux qui n'ont rien de propres, ni la culture, ni la langue, ni la religion. et c'est pas moi qui le dit.

avatar Tony-Lausanne | 

@marenostrum

Hé ben, là on touche le fond avec un comm pareil !

avatar marenostrum | 

tu veux des citations d'auteurs connus sur la question ? les chinois on les a réveillé en les poussant en compétition avec nous, par manque de connaissances. des gens comme toi qui se prennent pour d'autres.

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