Le boom de l'intelligence artificielle générative a fait baisser de manière importante le cours des éditeurs de logiciels. Prenez Adobe : en deux ans l'action a reculé de plus de 50 %. Avec l'essor fulgurant de cette technologie, beaucoup doutent de la capacité des sociétés spécialisées dans le logiciel à garder à terme leur niveau de rentabilité. C'est d'autant plus vrai que ces outils réduisent considérablement le coût et le ticket d'entrée pour le développement d'un logiciel, et certains voient grand, très grand.
C'est le cas de Brandon Thomas. Cet ingénieur vient de mettre en ligne une alternative gratuite et open source au Creative Cloud d'Adobe. Regroupée sous la bannière ArtCraft, cette suite propose des équivalents à Photoshop, Illustrator, Premiere, Lightroom (dans sa version cloud et non Classic), Acrobat, After Effects et InDesign. L'ensemble de ces logiciels (en alpha) est d'ores et déjà disponible sur macOS, Windows et Linux.
Un vétéran au-delà du "vibe coding"
Pour accoucher des sept applications phares de l'éditeur de San José en moins d'un an, le fondateur d'ArtCraft ne cache pas sa méthode : il s'est largement appuyé sur le modèle Opus 5.5. Mais Brandon Thomas n'a rien du "vibe coder" qui empile les requêtes textuelles en espérant un miracle algorithmique. L'intéressé maîtrise parfaitement son sujet. Son curriculum vitæ affiche des postes de CEO chez Storyteller.ai et d'ingénieur logiciel chez Square.
« Je suis un vétéran de l'industrie avec quinze ans d'expérience. J'ai tout écrit, des systèmes de paiement à très haute disponibilité brassant des milliards de dollars de volume de transactions par jour, jusqu'à l'automatisation avancée en robotique et en optique. J'utilise intensivement Rust depuis une dizaine d'années, et je sais comment concevoir et maintenir des projets d'envergure dans ce langage », détaille-t-il pour asseoir sa crédibilité.
La vengeance des frais de résiliation
L'objectif affiché du développeur est de fournir aux créatifs des outils performants, gratuits et totalement débarrassés du modèle économique d'Adobe, régulièrement critiqué. En grattant un peu, on découvre que l'initiative puise également sa source dans une hostilité personnelle envers l'entreprise californienne. « Ils m'ont facturé des frais de résiliation à plusieurs reprises et je les déteste depuis », lâche-t-il sans détour au fil d'une discussion sur Reddit.
Bien que le marché regorge d'alternatives solides sur des segments précis — comme Final Cut Pro et DaVinci Resolve pour la vidéo, Affinity pour l'image, ou de nombreux catalogueurs RAW —, rares sont ceux qui tentent de répliquer l'écosystème entier. Actuellement au stade de l'alpha, la suite ArtCraft assume pourtant pleinement sa filiation : PhotoCraft mime l'interface de Photoshop, et FilmCraft se présente comme un jumeau de Premiere. Brandon Thomas espère atteindre une parité totale de fonctionnalités d'ici un mois et basculer rapidement en bêta. Une feuille de route particulièrement cavalière, même avec l'appui des meilleurs générateurs de code.
Le spectre de la propriété intellectuelle
Cloner d'aussi près les vaches à lait d'Adobe soulève inévitablement de lourdes questions juridiques. Sur GitHub, le créateur décrit ArtCraft comme une réimplémentation en « salle blanche ». Dans l'industrie logicielle, cette approche consiste à rétro-ingénierier des fonctionnalités et à les recréer de zéro, sans s'appuyer sur la moindre ligne de code protégée ou ressource graphique sous copyright.
Mais le droit d'auteur n'est qu'un pan du problème. Il faudra surveiller si ces nouvelles applications n'enfreignent pas le mur de brevets déposés par Adobe au fil des décennies. Ces derniers ne protègent pas seulement des technologies pures, mais peuvent aussi couvrir des éléments d'interface spécifiques ou le comportement fonctionnel précis d'un outil.
Disons-le clairement : pour le moment, nous sommes encore loin d'une solution apte à bousculer les flux de production professionnels. Les premiers retours des curieux ne sont pas exactement élogieux. L'expérience grandeur nature n'en demeure pas moins fascinante. Elle teste en temps réel la ligne de front de la programmation assistée, esquissant les limites de ce qu'un développeur solitaire et rancunier peut accomplir face à une forteresse logicielle bâtie par des bataillons d'ingénieurs.
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