L'histoire du PDF, l'invention « la plus stupide » devenue incontournable

Nicolas Furno |

Les documents PDF se sont tellement imposés au quotidien que l’on pourrait facilement oublier que ce format n’a pas toujours été un standard. Le Portable Document Format a été créé au début des années 1990 par Adobe et il a fallu près de dix ans pour qu’il finisse par convaincre et devenir un standard de fait, puis un standard tout court.

Photo de base : Aaron Buren

D’où vient le PDF ? Pourquoi est-ce qu’il n’a pas convaincu immédiatement ? Retour sur une invention qui a changé l’informatique…

À l’origine, il y avait PostScript

Adobe présente la première version du PDF en 1993, mais il faut remonter quelques années en arrière pour comprendre sa naissance. C’est en effet au tournant des années 1980, au sein du Palo Alto Research Center (PARC), le centre de recherche et développement de Xerox, qu’est née l’idée de créer un format capable de définir un document composé de texte enrichi et d’illustrations.

L’objectif était encore avant tout d’imprimer ces documents. Il faut savoir qu’à cette époque, les imprimantes branchées aux ordinateurs étaient encore très rudimentaires. La majorité du matériel disponible ne pouvait imprimer que du texte sans aucune mise en forme, et ligne par ligne. Les premières versions laser apparaissent sur le marché dans les années 1980 et avec elles, la promesse d’imprimer des pages de texte entières, avec une mise en page sophistiquée et même des graphiques et images.

Le problème, c’est qu’il n’existait aucune solution simple pour imprimer des documents de cette qualité. John Warnock, chercheur en mathématiques de formation, a comblé cette absence avec un langage capable de décrire à la fois le contenu et la forme d'un document. Même s’il ne s’appelait pas encore ainsi, il a finalisé le principe de PostScript lors de son passage au PARC de Xerox.

L’Alto, premier ordinateur personnel avec interface graphique créé au sein du Xerox PARC. Photo Eric Fischer (CC BY 2.0)

Par rapport à tout ce qui existait jusque-là, PostScript apporte alors plusieurs innovations techniques. Ce langage gère à la fois le texte et des contenus graphiques, alors qu’il fallait souvent des composants séparés. Mais son plus grand apport est la gestion vectorielle des formes géométriques et surtout des polices. Auparavant, les lettres étaient converties en images composées de pixels avant l’impression, ce qui voulait dire que la qualité du rendu dépendait de la taille finale de chaque caractère. Avec PostScript, elles sont rendues par des formes vectorielles, ce qui veut dire qu’elles conservent leur netteté à toutes les tailles.

On aurait pu croire que cette idée allait intéresser une entreprise spécialisée dans l’impression et la reprographie, mais les dirigeants de Xerox ne voient pas le potentiel commercial de PostScript. Comme tant d’autres trouvailles du PARC — l’interface graphique a inspiré Apple pour son Macintosh, pour prendre un autre exemple —, le concept qui a conduit au PDF lui échappe. Et puisque son employeur n’est pas intéressé par une exploitation commerciale de son invention, John Warnock décide de quitter l’entreprise.

Suivant une longue tradition de la Silicon Valley, il crée sa propre start-up avec Charles Geschke, un collègue du PARC. Ils commencent leur aventure dans le garage de Warnock à Los Altos. L’entreprise Adobe Systems est créée officiellement en décembre 1982 et dès l’année suivante elle compte une dizaine d’employés, de vrais bureaux et surtout un accord de licence avec Apple Computer. Tout cela grâce à PostScript, un succès immédiat.

David Geschke (gauche) et John Warnock (droite) dans le garage qui a servi pendant quelques mois de siège social à Adobe Systems. Photo extraite du livre Inside the Publishing Revolution: The Adobe Story de Pamela Pfiffner.

Apple et Adobe connaissent une réussite énorme dans les années 1980 grâce à leur accord initial. Une rencontre avec Steve Jobs courant 1983 finit de convaincre les deux fondateurs d’Adobe que la vraie plus-value de leur travail est dans le logiciel, pas le matériel. Apple est en train de travailler sur le Macintosh et la LaserWriter, l’une des premières imprimantes laser sur le marché. En prenant une licence de PostScript, la firme de Cupertino peut offrir une solution complète, de l’ordinateur avec interface graphique pour concevoir les documents, à l’imprimante responsable d'une sortie d’excellente qualité.

C’est cette intégration parfaite qui permet à la fois à Apple de décoller dans le monde de l’impression et à Adobe de se faire une bonne place grâce à PostScript. En vendant des licences de son logiciel intégré aux imprimantes1, puis des polices de caractère et enfin des logiciels, Illustrator en premier puis Photoshop, le succès d’Adobe est fulgurant. L’entreprise emploie vite des centaines de personnes, entre en bourse et s'impose comme un acteur majeur du domaine.

Un Macintosh avec son imprimante LaserWriter (image Apple)

Même si le PostScript est un immense succès, il reste cantonné au domaine de la PAO, la publication assistée par ordinateur. John Warnock voit rapidement plus loin et cherche une meilleure solution pour partager des documents numériques sans les imprimer…

Le PDF, une version allégée et incomprise du PostScript

Le PostScript permet d’imprimer des documents d’une complexité incomparable, dans une qualité incomparable, mais il a un gros défaut : il nécessite beaucoup de puissance de calcul. Tellement que les ordinateurs des années 1980 ne peuvent pas les gérer, en tout cas pas suffisamment rapidement. C’est pour cette raison d’ailleurs que la LaserWriter intègre PostScript, pas le Macintosh. Le processeur Motorola 68000 de l’imprimante tourne à 12 MHz, quatre MHz de plus que celui de l’ordinateur et elle est aussi vendue trois fois plus cher que le Macintosh.

Il faut dire que le PostScript décrit un document par une série de commandes qui permettent de le reconstituer très précisément. C’est un vrai langage de programmation, complet et aussi complexe, trop pour les ordinateurs de l’époque. Et puis il est pensé pour l’impression et optimisé pour cela. Il ne convient pas du tout à l’affichage d’un document sur un écran. Par exemple, pour afficher la quatrième page d’un document, il faut d’abord patienter le temps que les trois premières pages soient générées.

Extrait d’un document PostScript.

Cette complexité pose un gros problème pour l’informatique des années 1980, à tel point que John Warnock « triche » à la demande de Steve Jobs. Quand ce dernier veut présenter la LaserWriter, il veut une démonstration plus rapide que la réalité. Pour accélérer la démo, le co-fondateur d’Adobe a l’idée de convertir le fichier original en un document « aplati ». L’impression qui prenait deux minutes environ sur un Macintosh se complète alors en une vingtaine de secondes.

Cette idée pensée pour contourner la lenteur des ordinateurs des années 1980 sert quelques années plus tard, quand John Warnock cherche une meilleure solution que le PostScript pour partager des documents enrichis. On pourrait dire qu’un fichier PDF est la version simplifiée d’un fichier PostScript, ce dernier servant d’intermédiaire au départ. Visuellement, il n’y a pas de différences entre les deux, mais le PDF peut être affiché rapidement par n’importe quel ordinateur des années 1990, alors que le PostScript nécessitait une puissance de calcul encore rare.

Ce n’est pas parce que l’idée est bonne et que son succès sera immense par la suite que c’était gagné d’avance. C’est même tout le contraire : Adobe a beaucoup de mal à diffuser ce nouveau format de fichiers sorti dans sa première version en juin 1993. Alors que le PostScript a connu un succès assez fulgurant en devenant un standard dès ses premières années, le PDF a besoin de plusieurs années pour s’imposer.

John Warnock raconte même qu’on lui a dit « c’est l’idée la plus stupide que j’ai entendue de ma vie » quand il a présenté le PDF à une entreprise pour la première fois. Dans les premières années, personne ne veut de ce nouveau format et Adobe envisage même de l’abandonner complètement, tellement il ne semble intéresser personne, alors que son développement avait été coûteux.

Pourquoi une telle réaction ? D’une part, il faut au départ acheter deux logiciels différents pour profiter du PDF. Acrobat Distiller convertit un document PostScript en PDF (la licence coûte 695 $) et Acrobat Reader permet d’ouvrir et de lire les documents en PDF (50 $). L’entreprise comprend très vite que le format ne décollera jamais avec un lecteur payant et Reader est proposé gratuitement dès 1994. L’outil de création reste payant pendant de longues années, ce n’est qu’à partir du moment où le PDF devient un standard ouvert que l’on peut utiliser les outils de création d’Adobe gratuitement2.

De manière plus fondamentale, le PDF était un précurseur apparu quelques années trop tôt. En 1993, le réseau internet existait déjà, mais quasiment personne n'y avait accès (un million d’ordinateurs connectés en 1992) et il était si lent que l’idée d’envoyer un fichier PDF par internet relevait quasiment de la science-fiction. Cette publicité d’Adobe pour la première version d’Acrobat montre bien le vrai problème : tout le monde avait l’habitude de fonctionner avec du papier et des fax.

Dans ce contexte, le PostScript suffisait bien, puisque l’on créait un document sur un ordinateur avec la finalité de l’imprimer. On pourrait ajouter que les écrans en couleur suffisamment grands pour afficher un document numérique de bonne qualité manquaient aussi dans la première moitié des années 1990. Même si une entreprise avait accès à internet et pouvait transmettre des documents ainsi, la qualité allait être meilleure en les imprimant.

Les impôts américains au secours du PDF

Avec le développement du réseau internet, l’échange de PDF devient petit à petit plus facile. Dès 1996, il y a 36 millions d’ordinateurs connectés et ce nombre est plus que multiplié par dix lors du passage à l’an 2000. Mais, au moins aux États-Unis, il y a un autre acteur qui joue un grand rôle pour aider le PDF : l’Internal Revenue Office, mieux connu sous le sigle de l’IRS.

Au début des années 1990, les impôts américains envoyaient plus de cent millions de lettres dans tout le pays en une fois, le plus gros envoi à gérer pour la poste américaine. C’était un casse-tête et un gouffre financier, si bien que l’agence a été l’un des premiers utilisateurs du PDF. Dès 1994, elle commence à distribuer des avis d’imposition en PDF et elle propose pas moins de 600 documents PDF au téléchargement sur son site flambant neuf de 1996. En 2001, Adobe se félicite que 100 000 employés de l’IRS disposent d’une licence d’Acrobat et que l’agence gagne beaucoup de temps et d’argent grâce au PDF.

Photo Kelly Sikkema

Comme l’IRS, le monde découvre peu à peu tous les avantages de ce format, facile à échanger sans perdre la mise en forme3 et pratique pour les archives avec la possibilité de chercher du contenu à l’intérieur des fichiers, une possibilité venue ultérieurement. Le PDF aurait sans doute connu le même destin sans ce coup de pouce des impôts américains, mais son entrée dans notre quotidien aurait probablement été beaucoup plus lente.

Pour Adobe, tenir bon a été payant, mais il a fallu près de dix ans pour que la firme rentabilise son investissement. Acrobat dépasse finalement Photoshop en matière de revenus en 2001. À ce stade, Acrobat Reader compte 400 millions d'utilisateurs dans le monde entier, tandis que le PDF trouve toute sa place sur internet.

Devenu un standard dans les faits, le PDF devient aussi un standard officiel le premier juillet 2008. Adobe passe alors le relais à un comité indépendant pour la poursuite du développement du format, même si la firme conserve de nombreux brevets. En juillet 2017 sort le PDF 2.0, une évolution mineure pour les utilisateurs, mais majeure par son travail de réécriture. Le PDF ne repose ainsi que sur des technologies ouvertes, sans aucun brevet.


  1. Chaque LaserWriter, vendue près de 7 000 $ à l’époque, rapportait environ 350 $ à Adobe. En 1984 et 1985, la quasi totalité de ses revenus provenait d’Apple. ↩︎

  2. On pouvait déjà créer des PDF sans payer toutefois, d’autres acteurs ont commencé à proposer des outils capables de le faire auparavant. ↩︎

  3. Alors qu’à une époque, envoyer un document Word créé sur Windows à un utilisateur de Mac était l’assurance d’avoir des problèmes. ↩︎

Source
avatar emourgues | 

Très intéressant. Ce type d'article mérite de lire votre site et d'être membre de votre communauté. Cela sort du quotidien flux actualité et rumeurs.

avatar WingmanTed | 

@emourgues

Totalement d’accord.

Je dirais même que c’est la principale différence avec un site concurrent qui ne mérite plus, à mes yeux, qu’on s’y attarde !
Continuez cet excellent travail.

avatar ValeRoss46 | 

@WingmanTed

Si tu parle de Mac4Ever on est bien d'accord.

Ça fait très longtemps qu'ils font que survoler très vite fait les sujets.

J'avais d'ailleurs fait la remarque à Didier sur Twitter et il s'était vexé.
Mais bon a moment donné si ils se remettent pas un instant en question...

avatar Ded77 | 

@ValeRoss46

Tu es un peu dur avec Mac4Ever. Ils essaient aussi de se diversifier avec pas mal de vidéo sur le nouveau matos.
Didier apporte aussi pas mal à l’émission ORLM.

Bref, bravo pour l’article Macg ?

avatar ValeRoss46 | 

@Ded77

Par contre oui, je lui avait dit que le format vidéo sur YouTube était vraiment bon.
Mais leurs articles... bof bof

avatar Seize | 

@ValeRoss46

Leurs vidéos YouTube sont effectivement très bonnes. Pour les articles, MacGe est largement au-dessus, un autre niveau.

avatar ValeRoss46 | 

@Seize

C'est ce que je pense.

avatar fredsoo | 

@Ded77

Perso je n’aime pas du tout ORLM....

avatar Arpee | 

@fredsoo

Pareil. Bla-bla-bla.

avatar fredsoo | 

@ValeRoss46

Je consulte les 2 sites, Macgé, va plus en profondeur avec une certaine rigueur, alors Mac4ever, y a beaucoup plus de légèreté, c’est différent. MacBidouille est dans la même veine que Macgé, comme son nom l’indique,plus orienté bidouille, le forum reste toujours très pertinent.
Ces les 3 seuls sites qu’il nous reste!
Je garde les 3 et suivant mes besoins et mon humeur j’ai toujours ce qu’il me faut ???

avatar marenostrum | 

Lionel de mac bidouille n'a jamais quitté son métier. il ne fait que trois article par jour. et la bidouille a perdu l'intérêt sur mac depuis longtemps.

avatar fredsoo | 

Oui Lionel a toujours aimé arracher des dents ?? c’est vrai que la bidouille sur Mac n’a plus le même sens qu’au début des années 2000...

avatar themasck | 

le journal du lapin est très bien pour les bidouilles .
j'ai mis un ssd de 500Go dans mon macbook air 2011 grâce a Pierre .

avatar marenostrum | 

c'est une question d'argent je pense. ça rapporte plus son métier de dentiste que devenir journaliste. en plus on peut faire le deuxième facilement aujourd'hui.

avatar fredsoo | 

Y a pas photo pour le salaire ????

avatar ispeed | 

MB est devenu critique à l'excès plus aucun intérêt il devrait changer de nom

avatar pat3 | 

@fredsoo

"Ces les 3 seuls sites qu’il nous reste!
Je garde les 3 et suivant mes besoins et mon humeur j’ai toujours ce qu’il me faut "

Il y a encore de la bidouille sur MacBidouille ?

avatar fredsoo | 

Bidouille au sens propre du terme on est d’accord mais souvent tu arrives à trouver une réponse à un problème.

avatar pat3 | 

@fredsoo

En même temps, qu’est-ce que tu veux bidouiller dans un mac tout soudé ?
Depuis que j’ai mon MacBook Pro sans touchbar, j’ai l’impression de me retrouver avec un étranger qui aurait quelque chose de familier.
Il va vraiment falloir que je m’initie au Terminal pour avoir de nouveau des choses intéressantes à chercher sur mon mac :-/

avatar ValeRoss46 | 

@fredsoo

Je suis assez d'accord, il en fait pour tous le monde effectivement.

avatar huexley | 

Il n'y a qu'a voir le test de l'ecran LG... Qui est lacunaire au possible.

avatar vrts | 

En meme temps Mac4ever a une rubrique People...ca en dit long sur la mentalite de l'equipe.

Est ce que l'on parle aussi de leurs videos youtube qui utilisent les femmes comme des potiches a gadget high tech ? (ne me dites pas que leurs collegues feminines ne sont pas castees sur leur physique, c'est evident)

et je valide la zero remise en question.
En resume c'est un peu les beaufs de la presse mac francophone.

avatar ValeRoss46 | 

@vrts

Ah oui tu n'y vas pas de main morte ?

C'est vrai qu'ils adorent mettre de belles filles dans leurs vidéos. Ça fait plus de vues que veux-tu ??‍♂️

avatar colossus928 | 

@vrts

C'est tellement ça, c'est d'un ridicule.
Rien à voir avec les présentatrices mais leurs vidéos sont creuses.
Ce sont des présentations rapides des produits, rien de plus.

avatar xDave | 

@emourgues

Très bon travail de mémoire et pour ce qui ne connaissent pas.

Je me rappelle des débuts de PostScript et des histoires de licence coûteuse pour les autres boîtes de typographie.
Seules les polices Adobe étaient lissées à l’écran, les autres étaient affichées en gros blocs de carrés, une horreur pour gérer les approches à l’écran (et à l’époque les polices ne contenaient pas des tables d’approche très correctes).
Mon boss ne jurait que par le Goudy, Century ou Gill Sans made in Mecanorma si mes souvenirs....
XPress et son outil table d’approches m’avait sauvé de nombreuses heures de travail.
Puis vint ATM et sans doute une licence plus souple et des typos enfin lissées à l’écran.

... reprend sa canne, et remet ses binocles...

En revanche mettre Photoshop dans cet article est confus voire HS, puisque Photoshop ne gérait que les images bitmap pendant quelques versions. Peut-être à préciser.

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