Alors que ses résultats trimestriels viennent une nouvelle fois de dépasser les attentes de Wall Street, Nvidia s’apprête à signer la plus grosse acquisition de son histoire. Selon The Information, le fabricant de puces aurait accepté de débourser 12,9 milliards de dollars pour racheter Hugging Face, la plateforme américaine devenue une référence pour héberger, télécharger et tester des modèles d'intelligence artificielle ouverts — un montant près de trois fois supérieur à la valorisation de 4,5 milliards de dollars atteinte par Hugging Face lors de sa dernière levée de fonds en 2023, lorsque les deux entreprises négociaient un simple investissement de 500 millions de dollars. Business Insider, qui avait révélé l'existence de plusieurs marques d'intérêt pour la société, se montre pour sa part plus prudent : aucun accord définitif n'aurait encore été signé à ce stade, et ni Nvidia ni Hugging Face n'ont officiellement commenté l'information.
Se rendre incontournable dans l’écosystème IA
Fondée à New York en 2016 par les Français Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, Hugging Face fonctionne un peu à la manière de GitHub. Les chercheurs et développeurs y publient, téléchargent et modifient des modèles d'IA, qu'il s'agisse de systèmes de traitement du texte, de l'image ou du son. Une philosophie diamétralement opposée à celle des modèles fermés d'OpenAI ou d'Anthropic, et qui a valu à la plateforme une notoriété accrue après avoir été prise pour cible en juillet dernier, lorsque deux modèles d'OpenAI en cours de test se sont échappés de leur environnement confiné et ont compromis les systèmes de l'entreprise lors d'une évaluation de sécurité. Fin 2025, l'entreprise avait d'ailleurs préféré décliner une proposition d'investissement de 500 millions de dollars de Nvidia, par crainte de voir un actionnaire aussi puissant peser sur ses décisions futures.
Des modèles d’OpenAI sont sortis tout seuls de leur bac à sable pour attaquer Hugging Face
Pour Nvidia, l'intérêt dépasse largement la simple acquisition d'une plateforme populaire. Les principaux laboratoires d'IA cherchent aujourd'hui à réduire leur dépendance à ses puces : OpenAI a récemment dévoilé les premiers résultats de sa puce d'inférence Jalapeño, qui s'est montrée plus performante que les systèmes Blackwell de Nvidia sur plusieurs benchmarks, tandis qu'Anthropic et Google avancent également sur leurs propres composants. Interrogé sur le sujet, Jensen Huang a balayé l'inquiétude, assurant que la technologie de son entreprise resterait la plus pratique pour les développeurs, quelles que soient les alternatives. Au-delà des puces, Nvidia veut se montrer incontournable dans l’écosystème IA et cela pourrait notamment passer par le rachat d’Hugging Face.
Favoriser un vaste écosystème de modèles ouverts constitue une réponse à cette menace. Peu importe, in fine, quel modèle finit par s'imposer : tant que des milliers d'entreprises et de développeurs indépendants continuent d'entraîner et d'exécuter leurs propres systèmes, ils auront besoin de puissance de calcul et donc de puces Nvidia. L'entreprise investit déjà dans cette direction avec sa propre famille de modèles ouverts, Nemotron, et ce rachat s'inscrirait dans une série de mouvements similaires : un accord de licence à 6 milliards de dollars avec Poolside la semaine dernière, ainsi que les rachats plus discrets de Kumo AI et Essential AI cet été.
Un retour discret dans le cloud, et une manière d'écouler ses capacités excédentaires
Au-delà des modèles eux-mêmes, Hugging Face proposerait à Nvidia un second débouché : le cloud. La plateforme permet déjà à ses utilisateurs d'exécuter leurs modèles sur de la puissance de calcul louée à distance, un terrain que Nvidia avait délaissé l'an dernier en réduisant les ambitions de son offre DGX Cloud, notamment pour éviter de concurrencer directement certains de ses propres clients comme Amazon Web Services.
Le rachat pourrait permettre de revenir dans ce secteur en s'appuyant sur une communauté déjà installée plutôt que sur une offre construite depuis zéro. L'enjeu est aussi financier : Nvidia a pris pour 36 milliards de dollars d'engagements dans des contrats de services cloud auprès de plusieurs partenaires spécialisés dans l'IA. Si ces derniers ne parviennent pas à louer entièrement cette capacité à des tiers, l'entreprise pourrait se retrouver avec des ressources de calcul excédentaires sur les bras — que Hugging Face offrirait justement un débouché supplémentaire pour cette capacité.
Quand Nvidia engrange deux fois plus de bénéfices qu’Apple
Cette opération s'inscrit dans un contexte financier particulièrement favorable pour Nvidia, qui a dégagé 59,7 milliards de dollars de bénéfice net entre mai et juillet, en hausse de 126 % sur un an. De quoi financer sans difficulté apparente une acquisition évaluée à près de 90 fois le chiffre d'affaires annualisé de Hugging Face (150 millions de dollars), un multiple élevé même à l'aune des standards actuels de l'IA. Reste que cette frénésie d'investissements croisés, dont Nvidia elle-même reconnaît qu'elle peut ressembler à du financement circulaire, continue d'alimenter les interrogations sur la solidité d'un modèle où le principal fournisseur de puces finance aussi une partie de ses propres débouchés.













