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ASML donne des sueurs froides à Washington, qui la soupçonne d’aider la Chine

Greg Onizuka

vendredi 19 juin 2026 à 06:30 • 74

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Pendant très longtemps, les États-Unis ont pu considérer que les technologies les plus critiques de l’informatique mondiale passaient, à un moment ou à un autre, par une entreprise américaine. Puis un constructeur néerlandais de machines-outils est venu semer un joyeux bazar dans cette belle certitude. Aujourd’hui, aucune puce de pointe ne peut être fabriquée sans les équipements d’ASML, un statut qui semble provoquer quelques sueurs froides à Washington. Howard Lutnick, le secrétaire américain au Commerce, multiplie ainsi les pressions sur l’entreprise, selon une longue enquête de Bloomberg.

Pas tellement l’appareil qu’on transporte dans sa poche. Image ASML.

Tout est parti d’un entretien entre le patron d’ASML, Christophe Fouquet, et Howard Lutnick. Si les mondanités se sont déroulées comme prévu, les deux hommes abordant les futurs plans de l’entreprise néerlandaise aux USA, une affirmation du secrétaire au commerce est restée en travers de la gorge du patron du fabricant de machines-outils : ASML aurait fourni certains équipements ou composants liés à ses machines EUV à destination de la Chine, voire qu’une de ces machines de pointe aurait pu s’y retrouver malgré les restrictions américaines.

Déjà, il s’agit de résumer ce qu’est une telle machine : 180 tonnes, des dizaines de modules livrés par avion, la fragilité d’une feuille de cristal, et la technicité d’une Formule 1. Le parallèle est loin d’être exagéré : une F1 moderne, pour démarrer, a besoin de pièces spécifiques changées à quasiment chaque session, de logiciels créés pour chaque version de la voiture, et d’une douzaine d’ingénieurs ne serait-ce que pour faire s’ébrouer le V6, sans même parler de la faire rouler. Une machine ASML, c’est un peu la même chose : la posséder ne suffit pas, il faut les logiciels, les ingénieurs et les pièces spécifiques, sinon c’est un très joli presse-papiers de 180 tonnes.

C’est l’un des arguments de poids d’ASML pour répondre aux inquiétudes du secrétaire américain au commerce : ces machines, il y en a 314 dans le monde, 26 sont déclassées, aucune ne se trouve en Chine, et chacune est suivie à la trace par l’entreprise. ASML rappelle que sans son concours actif, il est strictement impossible de la faire fonctionner, d’obtenir des pièces, d’avoir les logiciels… ou même de la déplacer. La surveillance est telle qu’un responsable rappelle qu’ASML peut « détecter le moindre arrêt de production, le plus faible comportement anormal, ou la plus succincte interruption de communication » dans ses machines EUV. Un utilisateur « ne peut enlever, transporter ou déplacer une machine EUV sans le concours direct d’ASML du fait des procédures très spécifiques de transport ».

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Mais alors, comment le secrétaire au commerce en est venu à soulever cette hypothétique fuite ? Bloomberg a posé la question à de hauts responsables de l’administration US, qui ont bien voulu répondre anonymement : l’administration aurait des preuves qu’ASML « ne joue pas franc jeu », mais impossible d’en dire plus : les preuves en question sont classifiées. Officiellement, c’est encore plus simple : aucun commentaire.

Un silence qui intrigue d’autant plus que Bloomberg rappelle que l’administration américaine dispose déjà des outils juridiques lui permettant d’interdire certaines collaborations d’ASML avec des entreprises chinoises. Malgré les inquiétudes affichées, aucune mesure spectaculaire n’a pour l’instant été annoncée.

Pour les USA, cette entreprise européenne est un enjeu de sécurité nationale…

Mais pourquoi donc mettre une telle pression sur ASML, entreprise européenne ? Tout simplement, ce fabricant est la clé de voûte de toute une partie de l’industrie informatique : sans elle, des entreprises comme TSMC, Samsung Electronics ou Intel ne fonctionneraient plus, ou en tout cas ne produiraient plus à la finesse de gravure actuelle.

C’est devenu un tel enjeu stratégique que ses activités font régulièrement l’objet d’échanges entre le gouvernement néerlandais, la Commission européenne et les États-Unis. Ainsi, les machines EUV n’ont jamais pu mettre le moindre boulon en Chine, et les précédentes, les DUV (Deep Ultraviolet) ont vu leurs droits d’export vers l’empire du milieu de plus en plus restreints.

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Les USA reprochent d’ailleurs à ASML, depuis ces décisions de limitations d’export prises sous le gouvernement Biden, de penser d’abord à ses profits avant la sécurité nationale américaine. Ainsi, l’administration US aurait toujours en travers de la gorge le fait qu’ASML ait accéléré ses exports de machines DUV vers la Chine entre le moment où la décision de restriction a été prise et son entrée en vigueur.

Une critique qui peut surprendre. Après tout, il n’est pas rare qu’une entreprise accélère ses livraisons lorsqu’une restriction est annoncée mais n’est pas encore entrée en vigueur. Apple a par exemple augmenté ses importations d’iPhone avant l’application de certains tarifs douaniers décidés par l’administration Trump.

C’est d’autant plus surprenant qu’ASML tient un discours particulièrement constant sur le sujet :

ASML a des échanges réguliers et transparents avec les dirigeants au niveau mondial. [...] Nous reconnaissons volontiers les inquiétudes concernant la sécurité nationale que peuvent soulever les exports de nos produits, qu’elles soient émises par les USA ou les Pays-Bas, et nous nous assurons de remplir toutes les exigences imposées par ces régulations. [...] Aussi, nous réfutons toute rumeur infondée concernant le non-respect des règles à l’export vers la Chine, qui sont inexactes et abîment notre réputation.

Le gouvernement néerlandais soutient d’ailleurs cette position, et rappelle que les restrictions sont appliquées très strictement, sous la surveillance des autorités du pays.

Et c’est là qu’un autre reproche entre en jeu, lâché à demi-mot par des officiels américains sous couvert d’anonymat : le gouvernement américain serait très mécontent du fait que ses homologues néerlandais et japonais, qui contrôlent ASML ou ses fournisseurs, ont toujours eu des règles plus libres, ce qui désavantage les entreprises américaines.

Par exemple, plus aucune entreprise américaine ne peut commercer avec Huawei, et ASML n’en a pas plus le droit. Cependant, un partenaire de Huawei, SwaySure Technology, est sur les listes noires concernant les entreprise américaines, mais l’interdiction ne porte que sur celles-ci. ASML peut donc, dans certaines limites, continuer à travailler avec cette entreprise.

Au final, la question qui semble se poser n’est pas si ASML a réellement aidé la Chine à obtenir des éléments de machines EUV, ou à faire fonctionner une de ces machines obtenues de manière détournée. La vraie question sous-jacente ne serait-elle pas l’inquiétude américaine de voir une entreprise qui n’est pas sous son contrôle direct être devenue un enjeu stratégique majeur pour l’industrie mondiale des semi-conducteurs ? Et jusqu’où Washington peut-il raisonnablement demander à une entreprise européenne d’aligner ses activités sur ses propres priorités de sécurité nationale ?

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