Linus Torvalds : « je ne suis plus un programmeur »

Anthony Nelzin-Santos |

À quoi Linus Torvalds, créateur du noyau Linux et du logiciel de gestion de versions Git, occupe-t-il ses journées ? À « lire des e-mails ». À l’occasion de l’Open Source Summit Europe, le « dictateur bienveillant à vie » du projet Linux explique qu’il « ne code plus ». « Je ne suis plus un programmeur » : alors qu’il maintient le gouvernail d’un projet de plus en plus complexe, et dirige les efforts d’une communauté de développeurs de plus en plus grande, Torvalds joue le rôle « pas glorieux mais très intéressant » d’un manager.

Linus Torvalds (à gauche) et Dirk Hohndel (vice-président de VMware en charge de l’open source, à droite) lors de l’Open Source Summit Europe 2019. Image MacGeneration.

« Mon travail, c’est de dire non », plaisante Torvalds. Une blague qui peine à masquer les récents débats sur les « dictateurs bienveillants à vie », ces développeurs-stars qui contrôlent la direction de leurs projets pourtant open source, avec l'assentiment de la communauté des développeurs. Dries Buytaert avait dû affronter un fork de son système de gestion de contenus Drupal. Larry Wall a subi les débats sur Perl 6, si différent de Perl 5 qu'il mérite un nouveau nom, Raku.

Surtout, Guido van Rossum, le créateur de Python et premier « dictateur bienveillant à vie », a rendu la main au mois de mai, après une longue controverse sur la conception du langage de programmation. Torvalds lui-même avait pris du recul en septembre 2018, après une série d'e-mails « irrévérencieux » et « peu professionnels », pour mieux « comprendre les émotions des gens et répondre de manière appropriée ». Son travail, c'est de dire « non »… mais avec les formes.

« Quelqu'un doit pouvoir dire "non" : les développeurs savent que s'ils font quelque chose de mauvais, je vais dire "non", ils sont plus attentifs », explique Torvalds, « mais pour pouvoir dire "non", je dois connaitre le contexte, et donc je passe mon temps à lire des e-mails ». Au-delà du pseudocode qu'il saupoudre dans ses courriers, pour justifier ses commentaires et proposer des solutions, Torvalds ne contribue plus directement au noyau Linux.

« Non, non, non », le développeur américano-finlandais ne se lancera pas dans un nouveau projet. « Avec Linux, je me demandais si je n'avais fait que réimplémenter UNIX », explique-t-il, « avec Git, j'ai prouvé que je pouvais inventer quelque chose de nouveau, que Linux n'était pas qu'un coup d'éclat ». Outre le noyau Linux et le logiciel de gestion décentralisée de versions Git, Torvalds est aussi le créateur du journal de plongée SubSurface.

Grand amateur de plongée sous-marine, Torvalds se voit bien fêter les trente ans de Linux à Tahiti plutôt qu'à Helsinki, sa ville natale. D'ici là, il va devoir s'attaquer aux profondeurs du noyau, dans la perspective d'une intégration aux systèmes critiques. Pour ne prendre qu'un exemple, l’industrie automobile s'intéresse particulièrement à Linux, mais hésite encore à le généraliser dans les composants les plus sensibles.

« Nous utilisons Linux dans le système d'information et de divertissement de nos modèles », explique Helio Chissini de Castro, développeur chez BMW, « mais pas encore dans les systèmes liés à la sécurité ». « Linux n'est pas encore parfaitement qualifié en la matière », mais le projet Elisa vise à fournir un cadre commun à l'industrie. 2021 ne sera probablement pas « l'année de Linux sur le bureau », mais sera peut-être l'année de Linux dans les voitures connectées.

avatar IceWizard | 
Modéré par la rédaction (AZ)
avatar Phiphi | 

Ils devraient aussi réfléchir un peu en termes de systèmes critiques chez Apple, au lieu de continuer à programmer comme des Shadoks !

avatar 406 | 

Je suis un programmateur =))

avatar Chamalo | 

@406

Cool tu peux m’aider avec mon micro-ondes alors.

avatar tbr | 

@406

Quel dosage pour la lessive ?

avatar jackhal | 

Comme Collin Farrel dans La Recrue :
https://www.dailymotion.com/video/x8nz1w

avatar Lucas | 

Merci pour l’article très intéressant ! Ça donne envie de se plonger dans l’histoire de ces projets...

avatar Nesus | 

@Anthony :

Le terme en français existe, c’est « despote éclairé » il a été créé pour définir Périclès ;-).

avatar Anthony Nelzin-Santos | 
@Nesus : c'est un terme consacré, je reprends la traduction habituelle. (Et non, il n'a pas été créé expressément _pour_ Périclès, si je peux me permettre de faire mon historien, même si l'on a souvent comparé la conception du « despote éclairé » — comme chez Kant pour Frédéric II de Prusse — au point de vue socratique sur l'instruction des dirigeants.)
avatar occam | 

@Nesus

"Le terme en français existe, c’est « despote éclairé »"

BDFL, « Benevolent Dictator For Life », est un terme bien établi dans la communauté open-source, remontant à près d’un quart de siècle :
https://www.artima.com/weblogs/viewpost.jsp?thread=235725

Son signifié diffère de celui de « despote éclairé », qui sied par ailleurs fort mal à Périclès.

avatar Nesus | 
avatar occam | 

@Nesus

Ce non sequitur serait amusant à éplucher.
(Et merci du lien, mais étant donné que j’ai écrit un mémoire sur la conception de la légitimité chez Kant et Locke, il n’était peut-être pas indispensable.)

Suffise de constater que :
1. les BDFL, qui sont le plus souvent des SABDFL, ne régissent que grâce au consensus omnium ;
2. leur domaine d’action est spécifique, et souvent sujet à scission ;
3. Périclès, même à son apogée, n’était ni despote (éclairé ou non), ni encore moins BDFL, mais un manipulateur et un orchestrateur d’un doigté et d’une intelligence politique rare, qui lui permit de prévaloir et de convaincre.

avatar Fabeme | 

@occam

« (Et merci du lien, mais étant donné que j’ai écrit un mémoire sur la conception de la légitimité chez Kant et Locke, il n’était peut-être pas indispensable.) »

... ce que chacun ici sait bien évidemment, était-il seulement utile de le rappeler ?

avatar Nesus | 

@occam

Et pourtant, Platon dans la république lui donne bien le terme de despote. Autocrator même.
Le mien était sur l’eschatologie dans l’armée d’Alexandre, ça ne m’empêche pas d’aller lire Wikipedia.

avatar Simeon | 

δεσπότης et αὐτοκράτωρ ont deux acceptions fort différentes si je ne m'abuse.

avatar Nesus | 

@Simeon

C’est assez rare d’avoir deux mots pour dire la même chose. Où ai-je dis que c’était la même chose ? Il a été désigné comme despote autocrate, comme d’autres ont été stratège autocrate où tout autre association qu’ils étaient apte à concevoir. Donc non, vous ne vous abusez pas, mais j’ai du mal à comprendre comment vous en êtes venu à poser votre question. Sauf à avoir plaisir à écrire en grec, c’est effectivement toujours un plaisir, toutefois je suis assez adepte de l’autonoos.

avatar Glop0606 | 

J'aime bien linux pour le principe d'une certaine éthique de l'informatique et je regrette que l'Europe ne soit pas devenu une terre Linux (au début des années 2000), ce qui aujourd'hui nous permettrait de concurrencer les GAFAM. Cependant ce genre d'interview me laisse perplexe. En effet, à lire cet article il semblerait que le créateur de Linux ait encore une main mise totale sur le développement du noyau (vu que c'est lui le "manager"). Cela me semble faire beaucoup de responsabilités pour une personne et la pérennité de l'OS.

avatar oomu | 

?

Linus Torvalds a un pouvoir assez conséquent, mais il est simplement l'organisateur et gestionnaire des grandes lignes du projet et de l'arbitrage entre les mainteneurs des différents composants du noyau.

Ces "mainteneurs" sont extrêmement importants. Peut être plus que Linus Torvalds. Ils ont la capacité de refuser des rustines et modifications de leur partie du projet, leur expertise est très recherchée, ils sont très sollicité par les différents contributeurs et entreprises travaillant avec/pour/sur Linux.

Bref: le point est de dire que non, Torvalds n'est pas tout seul avec un pouvoir démesuré à réfléchir du MOINDRE aspect du noyau (du pilote du haut parleur d'un portable pc jusqu'à l'ordonnanceur des paquets réseau en 40gbs sur smart nic).

Il est simplement un des personnages importants dans l'arbitrage du développement du projet. Ne vous laissez pas aveugler par le besoin nécessaire d'avoir des personnes bien en vue.

" (au début des années 2000), ce qui aujourd'hui nous permettrait de concurrencer les GAFAM."

RIEN n'aurait permis de concurrencer les USA (ce que vous voulez dire par GAFAM) car il a été choisi/admis/résigné/décidé par bien des peuples européens (français compris) de ne pas le faire.

- pas la capacité politique d'union (exemple, l'UE a beaucoup trop tardé pour imposer un cadre claire et unique de la propriété intellectuelle sur l'ensemble du territoire. Bien sur en arrière y a la conception Française de la chose, très très importante et vital comme enjeu, et une vision anglo-saxonne)

- pas la capacité de lever des fonds comme l'ont pu faire Amazon, Google, Uber, Facebook.

- pas l'envie un point c'est tout. Les Chinois eux, quand ils lancent un produit ils vous balancent toute la documentation et communication en Chinois, puis ensuite anglais. Les USA font de même en anglais, puis le rrrrreste. L'Europe est incapable ou n'a pas eu la volonté de pousser un pouvoir culturel pour maîtriser les enjeux et le discours. La France seule tente constamment mais elle et ses 70m d'imbéciles ne peuvent pas faire le poids face aux 300m d'abrutis USA et 1,4 milliards stupides chinois (tout le monde est bête, cherchez pas, même au nord-est de la Tanzanie).

- y a eu dans les années 2000s, très tôt même, de fortes initiatives françaises autour de Linux pour être pionnier.

Par exemple Mandrake (renommée Mandriva) qui fit un important travail de traduction en français et modernisation de l'installateur linux autour du projet KDE et de devenir un acteur de référence pour le déploiement de Linux dans l'administration.

Mais le jeu des marché public, le désintérêt national de bâtir une informatique solide et à l'époque, l'inexistence totale d'un propos de souveraineté nationale ou seulement même européen, a fait qu'une société comme Mandriva, mais même des Dailymotion, OVH ou Gandi, ont coulé ou stagné plutôt que d'exploiter tout leur potentiel.

Mandriva n'a pas peu lever assez de fonds en France, elle s'est tourné vers des fonds américain, qui, en bon _américain du nord qu'ils sont_, ont imposé LEUR conseil d'administration (ce qui est courant) et on repensé Mandriva non plus comme un concurrent éventuel de Suse (racheté par Novell) ou Redhat, mais comme un prestataire dans l'éducation (!)

Cela a plombé la boite.

Et des histoires comme ça on peut en trouver plein.

Dailymotion par exemple a eu une destinée _absurde_. Elle aurait du devenir le Youtube à la place de Youtube. On pestera sur les atermoiement de son financement, le refus des chaînes de télé, la complication Orange, etc.

Dans le même temps Youtube a avancé comme un boulet de canon, ajoutant constamment des améliorations à son site web et le déploiement d'apps sur tout ce qui bougeait.

Rien, ni même Linux ou l'invention du meilleur langage informatique du monde par un habitant de Limoges n'aurait pu changer le cours de l'histoire : pas la masse critique ni la motivation !

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Mais revenons à Linux :

Le projet se porte bien et il permet à un nombre important d'entreprises de développer des solutions commerciales, tout en maintenant un terreau particulièrement fertiles de projets académiques et indépendants.

Si on doit penser en terme capitaliste : tout va bien, on nage dans le financement et le profit.
Si on doit penser en terme "alter", communauté et projets : tout va bien, github et gitlab explosent de projets passionnants par quantité de gens qui mènent à terme leurs logiciels et solutions linux.

Linus Torvalds, ça marche. Quand le torvalds ne marchera plus, on le jettera et on le remplacera par un nouveau modèle d'humain (ou plusieurs) plus performant.

Bien qu'après Torvalds, on risque surtout un bureau de gens gluants fournis par les quelques gros de l'informatique (IBM, Microsoft, Redhat, Peoplesoft, Oracle, Nvidia, Cisco, etc et ptet un chinois pour faire plaisir), histoire de faire "professionnel" et rassurer les gens comme vous.

M'enfin, je ne suis pas pressé de retrouver une gouvernance industrielle à la POSIX et autres CDE.

avatar Anthony Nelzin-Santos | 
@Glop0606 : pour compléter la réponse d'oomu : « Quand le torvalds ne marchera plus, on le jettera et on le remplacera par un nouveau modèle d'humain ». Torvalds continue à fixer la direction générale du projet, mais est déjà entouré d'une solide équipe à la fondation Linux. Greg Kroah-Hartman, dont je parlais avant-hier, est le mainteneur principal du noyau stable par exemple.
avatar Glop0606 | 

@oomu

Merci pour vos informations complémentaires et intéressantes. Je pense que si l’Europe et la France avaient eu une réelle politique en faveur d’une souveraineté informatique, nous en aurions aujourd’hui les bénéfices. Tout aurait dû passer par l’éducation à savoir que chaque étudiant aurait été formé sur Linux et non Windows. Cependant en me rappelant mes années d’études, il n’y avait que Windows et office qui étaient proposés car ils faisaient office de « standard ». Et pourtant mes premiers contacts à l’informatique furent le TO7 à cassette 😁.

avatar pim | 

@Glop0606

C’est exactement ça ! Heureusement, dans mon cas, j’ai fait 1 an d’étude à l’étranger (Canada), et tout d’un coup, il a fallut que je me débrouille sans Windows. Sans cette expérience, beaucoup de choses auraient changé pour moi, les conséquences se font encore sentir.

C’est en cela que la France est étrange, c’est Windows et MacDo partout, et il faut aller aux Amériques pour découvrir qu’en fait, il n’y a pas que ça.

avatar pim | 

Un lien vers ce fameux logiciel SubSurface :

https://subsurface-divelog.org/fr/

avatar huexley | 

Et c'est un vraiment bon soft en plus je m'en suis servi des années avec mon OSTC ! Je savais même pas qu'il était derrière !

avatar donatello | 

Pour paraphraser un ancien président, Linux est un système d'avenir et il le restera.

avatar ever1 | 

Pourtant en termes de deploiements, il a déjà une grosse part du marché smartphones et monopolise les serveurs/cloud

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