Il y a 25 ans jour pour jour, le 24 mars 2001, Apple lançait un tout nouveau système d’exploitation décisif : Mac OS X. Au départ, cette version revue de fond en comble comportait des lacunes : manque de logiciels, options absentes, changements radicaux pour les développeurs… Mais Apple n’avait plus vraiment le choix si elle voulait survivre. Vingt‑cinq ans plus tard, ce système est devenu la norme, et plus personne ne regrette Mac OS 9.

Un système vieillissant
Au début des années 1990, Apple fait tourner tous ses Mac sur le System 7. Celui-ci brillait à la fin des années 1980, quand Apple employait encore des processeurs Motorola 68k, mais plus le temps passe, plus les processeurs PowerPC progressent et plus la marque doit se rendre à l’évidence : le System 7 est daté. Il est temps de passer à autre chose.
En effet, les limitations sont nombreuses dans le System 7 :
- le multitâche est coopératif : chaque application prend la main à tour de rôle, et décide quand elle rend la main à une autre. Si elle ne le fait pas ou tarde à le faire, elle fait quasi systématiquement planter toute la machine ;
- pas de gestion fine de la puissance : chaque application peut prendre toute la puissance disponible sur la machine, et ne rien laisser au reste. Aucun arbitre ne gère les demandes entre les applications ;
- pas de mémoire protégée : toutes les applications partagent la même mémoire, il n’y a aucune séparation entre elles ;
- gestion de la mémoire vieillissante et limitée : chaque application doit avoir sa taille de mémoire maximale indiquée dans les ressources, et ne peut en déroger. Le système se base sur cette taille indiquée pour savoir combien de mémoire il lui reste, sans prendre en compte l’occupation réelle de celle-ci ;
- système rafistolé et amélioré par de nombreuses extensions, toutes chargées en même temps au démarrage, et entrant souvent en conflit entre elles ;
- pas de notion de comptes séparés et de dossiers utilisateurs verrouillés.

Le System 7 n’est au final qu’une évolution des origines du Macintosh et il accuse le poids des ans, bien qu’Apple ait apporté des améliorations à chaque itération, comme le MultiFinder. Jusqu’au System 4, il fallait fermer une application pour pouvoir en lancer une autre ! Rustine après rustine, cela restait un système d’exploitation datant du Macintosh 128K.
Déjà vieillissant, il prend une claque à l’arrivée de Windows NT, qui semble futuriste vu de Cupertino tant il corrige tous les défauts de l’OS d’Apple, avec son multitâche préemptif, sa gestion du multi-thread, la séparation nette entre système et utilisateur et les protections empêchant une application de venir empiéter sur une autre. Apple se devait de réagir.
Apple dans une impasse
Dès 1994, Apple travaille sur le successeur au System 7, utilisé sur tous les Mac de l’époque. L’idée est de rénover totalement le système d’exploitation des Mac, mais il n’y a pas vraiment de fil conducteur ni d’équipe dirigeante pour mener la barque : les 500 ingénieurs sont dispatchés en petites équipes séparées, et cette méthode aboutit rapidement à… rien.
C’est la maladie d’Apple à l’époque : partir dans tous les sens, explorer toutes les idées, sans pour autant réussir à en finaliser n’en serait-ce qu’une seule en système viable et fonctionnel. Entre l’idée de refaire complètement Mac OS (équipe « pink »), celle d’améliorer l’actuel (équipe « blue »), de transférer Mac OS sur x86 (le projet « Star Trek », fait pour explorer un terrain où aucun Mac OS n’est jamais allé), chacun avance dans son coin, mais rien ne sort réellement. La firme de Cupertino tente même d’approcher IBM (si si, le grand méchant de la publicité « 1984 ») pour lui proposer Mac OS sur IBM PS/2, mais l’équipe destinée à travailler avec Big Blue se révolte, et l’idée est enterrée fin 1995.
Au bout du compte, c’est une compilation d’échecs, entre des builds jamais terminées, des démos qui ne se lancent pas et des calendriers qui s’étendent à l’infini façon Elon Time.
Le salut doit venir de l’extérieur
En août 1996, Gil Amelio, alors CEO d’Apple, se rend à l’évidence : « Copland [le nom de projet du prochain Mac OS, ndlr] est juste une collection d’éléments séparés, chacun créé par une équipe différente… que nous espérions pouvoir assembler comme par magie ». Ellen Hancock, transfuge d’IBM où elle officiait comme responsable développement matériel et logiciel, a même été mise sur la tâche en dernier espoir. En vain : Apple enterre Copland définitivement.
Que faire ? Apple a tellement pris de retard qu’il n’est pas réaliste de tout reprendre de zéro, au risque d’attendre encore plusieurs années avant d’avoir un successeur viable. Décision est prise de récupérer le maximum d’éléments de Copland et de les intégrer aux forceps dans le System 7, ce qui donnera Mac OS 8, sorti le 26 juillet 1997. Mais pour la suite, il faudra bien acheter une base ailleurs.
Deux systèmes en concurrence
Faire un achat, d’accord. Mais au vu des finances de l’entreprise, il va falloir jouer serré : en 1996, Apple est exsangue et le moindre accroc peut mener directement à la banqueroute. Deux systèmes sont mis en concurrence, pendant quelques semaines de pourparlers : BeOS, de Jean-Louis Gassée, et NeXTSTEP de nul autre que Steve Jobs.

BeOS, c’est le petit Poucet, le tout dernier des systèmes d’exploitation pleins d’avenir : créé en 1991 par Jean-Louis Gassée, ancien dirigeant d’Apple, il était au départ prévu pour la BeBox, un ordinateur spécifique, avant d’être adapté dans un premier temps sur PowerPC, puis finalement sur x86. Très moderne, avec sa programmation en C++ orientée objet, son système de fichier BFS journalisé et 64 bits (oui, dès 1991 !), il en jette. Mais il est jeune, trop jeune : plusieurs outils manquent, comme une file d’impressions, et le système n’en est encore qu’à des Developer Preview au moment des discussions. De plus, Gassée est gourmand : Apple en propose 125 millions de dollars, quand lui en attend pas moins de 300 millions. Bien trop pour un système qui est encore balbutiant où de nombreux travaux sont encore à terminer.
De l’autre côté, se trouve NeXTSTEP. Basé sur le noyau Mach créé par Avie Tevanian (qui restera longtemps chez Apple pour développer Mac OS X) et Richard Rashid, c’est un système déjà sérieux en 1996 : avec une première version sortie en 1989 sur NeXT Cube, puis porté sur x86, Sun SPARC ou même HP PA-RISC, il était amené à concurrencer des systèmes comme Solaris dans des stations de travail surpuissantes.

De plus, il a déjà quelques faits d’armes à son actif : c’est sur un NeXT Cube que Tim Berners-Lee a créé le premier serveur web et le premier navigateur web, et il a servi de plateforme de développement pour des jeux comme Doom et Quake. Petit bonus non négligeable : récupérer NeXT veut dire récupérer ni plus ni moins que Steve Jobs, même si Apple ne l’a jamais mis officiellement dans la balance.
Reste la somme demandée pour racheter NeXT : 430 millions de dollars. Bien plus que ce que propose Apple pour BeOS, et même plus que ce que demande Gassée pour être racheté. Mais la Pomme le justifiera par un système bien plus mature… même si le retour de Jobs a dû peser lui aussi fortement dans la balance.
Le début d’une nouvelle ère
Ainsi, le 20 décembre 1996, Apple annonce le rachat de NeXT pour 429 millions de dollars. L’acquisition ressemble plus à une annonce de fusion entre les deux entreprises à en voir le visuel utilisé à l’époque sur le site Apple.com. Et finalement, il ne pourrait être plus proche de la réalité, tant les équipes d’Apple ont fusionné avec celles de NeXT, au point de devenir l’Apple que l’on connaît aujourd’hui.

Le jour où Apple annonça l'acquisition de NeXT
Les premières versions de développement de ce qui deviendra ensuite Mac OS X sont un mélange étrange : l’interface ressemble trait pour trait à Mac OS 8, mais sous le capot, le moteur est NeXTSTEP. Plusieurs briques de l’écosystème Apple sont déjà portées sur le nouveau système comme QuickTime, technologie phare d’Apple à l’époque.
Pour le reste, tout se divise en deux camps : la Blue Box, qui fait tourner les logiciels codés pour Mac OS 8, et qui deviendra plus tard l’environnement Classic. Et la Yellow Box, l’environnement de développement natif de Rhapsody (le nom de code de la Developer Preview du nouveau système), qui plus tard donnera la base de Cocoa, le framework de Mac OS X. Le système était développé pour fonctionner à la fois sous PowerPC et x86, ce qui s’avèrera bien pratique plus tard !

Pour marquer le coup, il fallait moderniser tout le système, interface utilisateur comprise, avant de le présenter au grand public. C’est ainsi que la première beta publique, Mac OS X Public Beta (nom de code Kodiak), a pour la première fois adopté le design Aqua, première interface de Mac OS X tel que nous l’avons connu.

Beaucoup d’éléments sont déjà en place dans cette version beta sortie le 13 septembre 2000. Et n’allez pas croire qu’elle était gratuite : il fallait débourser 29,95 dollars pour en bénéficier ! La beta avait même une date d’expiration : le 14 mai 2001, elle n’était plus fonctionnelle. Heureusement, l’achat donnait droit à une réduction équivalente sur la version finale, Mac OS X 10.0 Cheetah. La suite dans un prochain article.
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