Les sourires de façade de Tim Cook, aperçus récemment à plusieurs reprises aux côtés de hauts responsables de l’Union européenne, n’ont sans doute pas résisté bien longtemps aux récentes indiscrétions venues de Bruxelles. D’après les révélations du Financial Times, la Commission européenne plancherait en effet sur un mécanisme fiscal inédit : un prélèvement généralisé visant les très grandes entreprises, pensé tout spécialement pour faire contribuer les mastodontes américains de la tech tout en tentant de désamorcer les représailles commerciales promises par l’administration Trump.
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Un « Core » pour les gouverner tous
Dans les couloirs bruxellois, la manœuvre est claire. L’exécutif communautaire cherche le moyen de mettre à contribution Apple, Meta ou Alphabet sans pour autant les désigner nommément dans les textes officiels. Cette gymnastique s’inscrit dans un calendrier serré : les Vingt-Sept négocient actuellement le futur cadre budgétaire pluriannuel de l’Union, alors même que les finances publiques des États membres sont sous pression et que les tractations internationales sur la taxation des multinationales s’enlisent.
Pour y parvenir, Bruxelles envisage de retoucher en profondeur un projet existant baptisé « Core » (Corporate Resource for Europe). Clin d’œil appuyé ou non à Apple : l’acronyme reprend celui de sa controversée Core Technology Fee, cette redevance de 0,50 € par installation annuelle au-delà du premier million, remplacée depuis par une commission de 5 % sur les transactions des applications distribuées hors App Store.
Sur le papier, le texte européen prévoyait initialement d’imposer une contribution forfaitaire à toute entreprise enregistrant plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires dans l’Union. Mais la formule soulevait deux critiques : elle ne permettrait de prélever qu’une somme relativement modeste au regard des revenus des multinationales étrangères, tandis que les États opposés au projet estiment qu’elle désavantagerait de nombreuses entreprises de taille intermédiaire européennes face à leurs concurrentes étrangères.
L’idée serait désormais de revoir les seuils et les montants des contributions pour concentrer le prélèvement sur les très grands groupes, tous secteurs confondus. Un responsable européen résume le calcul politique : « Certaines capitales européennes s’opposent à une taxe purement numérique parce qu’elles ne veulent pas mécontenter les Américains, et beaucoup d’autres s’opposent à Core. La solution consiste à étendre [la taxe] à pratiquement toutes les grandes entreprises. » Intégrée à un panier de cinq nouvelles ressources propres destinées à alimenter les caisses de l’Union à hauteur de 60 milliards d’euros par an dès 2028, cette taxe remaniée devra néanmoins surmonter un obstacle institutionnel de taille : arracher l’unanimité des 27 États membres.
L’art du funambule face à Washington
Pour Bruxelles, l’exercice relève de la haute voltige diplomatique. Depuis le retour de Donald Trump aux affaires, l’Europe tente de maintenir la pression réglementaire sur les plateformes numériques tout en évitant d’allumer l’étincelle d’une guerre douanière. Plusieurs pays, dont la France, l’Italie, l’Espagne ou l’Autriche, avaient déjà essuyé les foudres de Washington avec leurs taxes nationales sur les services numériques, s’exposant aux enquêtes de la section 301 et à la menace de surtaxes ciblées.
Interrogée par le Financial Times, la CCIA, qui représente plusieurs grandes entreprises technologiques américaines, a décliné tout commentaire. Mais si les contours de ce prélèvement venaient à se préciser, les groupes concernés pourraient solliciter le soutien de la Maison-Blanche pour tenter de peser sur les négociations, sur fond de menace de sanctions commerciales contre l’Europe.
Du côté de Cupertino, ce nouveau front fiscal constituerait un parfait carburant narratif. Apple ne se prive déjà plus d'instrumentaliser la grogne de ses utilisateurs européens, privés du déploiement complet des fonctionnalités d'Apple Intelligence et de Siri AI sous couvert d'incertitudes réglementaires liées au DMA. Si la facture venait à s’alourdir sur le Vieux Continent, Apple aurait beau jeu de jouer sur la colère de ses clients et de désigner une nouvelle fois les institutions européennes comme responsables de leurs désagréments. Une posture bien rodée qui occulte un principe économique immuable : chaque fois qu’une nouvelle taxe frappe les acteurs de l’écosystème, c’est invariablement le consommateur final qui en règle l’addition en caisse.













