Quand Tim Cook a pris la parole la semaine dernière pour préparer ses clients à une inévitable hausse des prix, ses déclarations cachaient également un message adressé directement aux politiques. Le patron d'Apple n'a pas hésité à suggérer un allègement des contraintes qui empêchent aujourd'hui les entreprises américaines de se fournir auprès des géants chinois de la mémoire.
RAMpocalypse : Tim Cook prévient sans détour, les prix des produits Apple vont augmenter
« Je crois que toute solution doit être mise sur la table, nous devons étudier toute source possible », a-t-il déclaré. Si ce pragmatisme apparent est loin de faire l’unanimité à Washington, il pourrait pourtant trouver un écho favorable auprès de Donald Trump. Comme le souligne le Wall Street Journal, la dernière chose que souhaite l'hôte de la Maison-Blanche, c'est de voir le pouvoir d'achat des consommateurs amputé par une nouvelle crise.
Les limites du « Made in USA »
Endiguer cette pénurie que Tim Cook n'a pas hésité à comparer à une crue centennale nécessiterait que les mastodontes du secteur, à savoir Samsung Electronics, SK Hynix et Micron Technologies, musclent significativement leurs capacités de production. C’est d'ailleurs précisément la volonté de l'administration américaine, qui pousse à la création de nouvelles usines sur le sol national.
Pour y parvenir, le législateur a validé l'injection de dizaines de milliards de dollars sous forme de subventions et de crédits d'impôt afin d'étendre la production locale de semi-conducteurs. Micron, par exemple, bâtit actuellement de nouvelles usines à Boise (Idaho) et à Clay (État de New York). Le problème relève avant tout du calendrier : le premier site de l'Idaho n'ouvrira pas avant le milieu de l'année prochaine, et l'usine new-yorkaise ne sortira aucune puce avant 2030.
En attendant, les fournisseurs historiques avancent à pas comptés. À l’image des fabricants de composants de vélo qui ont refusé d'accroître leurs capacités de production pendant la crise du Covid, les spécialistes de la mémoire jouent la carte de la prudence. Ils redoutent l’éclatement de la bulle autour de l’intelligence artificielle et un effondrement des prix lié à une surproduction. Les cicatrices de l'industrie sont encore à vif. En 2023 à peine, le sud-coréen SK Hynix perdait des milliards de dollars tandis que Micron licenciait 15 % de ses effectifs. Et comme chacun sait, cet emballement industriel ne concerne pas que la mémoire vive, mais touche tout aussi durement les puces de stockage NAND.
La tentation de l'empire du Milieu
La solution à court terme pourrait donc se trouver de l'autre côté du globe. En Chine, l'industrie tourne à un tout autre rythme. Deux acteurs locaux connaissent actuellement une croissance fulgurante et cherchent à étendre leur clientèle à l'international : CXMT, le premier producteur de DRAM du pays, et Yangtze Memory Technologies, spécialisé dans le stockage NAND.
S'approvisionner dans l'empire du Milieu apparaît comme la solution de repli la plus évidente face à la pénurie, même si elle ne règlerait pas tout. À titre d'exemple, Yangtze Memory construit actuellement trois nouvelles usines qui devraient faire plus que doubler sa capacité de production d'ici la fin 2027.
Pour Apple, l'équation est toute trouvée : il faut s'allier au plus vite avec ces nouveaux poids lourds. L'obstacle est cependant réglementaire. Les règles de sécurité nationale américaines compliquent sérieusement la donne pour les entreprises souhaitant faire affaire avec les fabricants chinois. L'objectif de Washington est double : protéger les secrets technologiques américains et préserver les parts de marché de Micron ainsi que celles de ses alliés sud-coréens et japonais.
Le paradoxe de la sécurité
Si Cupertino voit un assouplissement de ces règles d'un très bon œil, ses partenaires actuels sont logiquement d'un tout autre avis. Fournisseur historique d'Apple, Micron fait un intense lobbying pour durcir encore davantage les restrictions à l'encontre des entreprises chinoises, considérées comme des menaces pour la sécurité. Au Congrès, des élus des deux camps soutiennent d'ailleurs cette ligne dure.
Comme le résume Kevin Wolf, avocat chez Akin Gump et ancien spécialiste des contrôles à l'exportation sous l'administration Obama, le dilemme pour le législateur est de savoir où se situe le plus grand danger : « Quelle est la plus grande menace : la pénurie, ou le fait de soutenir la Chine dans la fabrication de mémoire avancée ? ». Pour lui, la réponse est claire : aider Pékin nuirait à la sécurité nationale américaine. Alors, Tim Cook arrivera-t-il encore une fois à convaincre Donald Trump ?













