Chroniques numériques de Chine : dépaysement au pays du streaming

Mathieu Fouquet |

Suite de la troisième saison des Chroniques numériques de Chine ! Entre anecdotes personnelles et analyses de faits de société, Mathieu Fouquet poursuit son exploration des pratiques technologiques chinoises décidément bien étrangères.

La première fois que j’ai visité la Chine, c'était en tant que touriste, et c’était inoubliable. Il n’est pas exagéré de dire que j’ai tout de suite été frappé par ce pays. Littéralement : alors qu’il récupérait ses bagages, le passager juste devant moi m’a fait tomber sa valise de 15 kg sur la tête.

Une fois descendu de l’avion, j’ai continué à être frappé, mais plus métaphoriquement. Mes sens étaient harcelés par un million de petits détails qui me rappelaient constamment que je n’étais plus dans ma Sarthe natale1. L’humidité et la chaleur de l’atmosphère, les panneaux rédigés dans une langue que je n’avais jamais lue que dans des manuels, les publicités étranges, la nourriture, les gens… Cette surcharge sensorielle était à la fois grisante et déstabilisante.

La France pourra-t-elle un jour rattraper la Chine en matière de publicités ?

Quelques années plus tard, je suis retourné en Chine, cette fois-ci pour y travailler. Comme la première fois, j’ai été frappé, mais un peu moins fort, et de moins en moins au fil des semaines. Quoi que l’on dise de la capacité du cerveau humain à s’émerveiller, c’est sa faculté d’interprétation et de simplification de notre environnement qui est la plus impressionnante. Très vite, mon cerveau s’est saisi du merveilleux et l’a transmuté en quelque chose de totalement ordinaire. Bref, j’étais chez moi.

J’étais chez moi, mais cela ne veut pas dire que j’y étais parfaitement à l’aise. Vivre à l’étranger, c’est découvrir tous les avantages (et tous les inconvénients) de son pays d’origine. Après six mois dans ce nouveau pays, j’aurais tué pour une raclette. Ou n’importe quel plat à base de fromage, d’ailleurs.

Que l’on ne s’y trompe pas : ce ne sont pas les merveilles culinaires qui manquent en Chine. Ici, une fondue sichuanaise.

Quant à mes habitudes technologiques, il ne faut pas regarder plus loin que ces chroniques pour comprendre qu’elles furent radicalement bouleversées. D’Alipay à WeChat en passant par Didi, j’avais de quoi écrire.

Parfois, ce bouleversement est venu d’une direction inattendue. Certaines habitudes nous paraissent si naturelles qu’il est facile d’oublier que nous les avons acquises. Exemple tout bête : regarder des films et des séries. En France, c’est un problème qui peut être résolu par une simple pression sur le bouton Netflix d’une télécommande. En Chine, la réponse est un peu plus compliquée, mais moins que l’on ne pourrait l’imaginer.

La Peppa Pig chinoise rencontre les gilets jaunes. Malgré l’absence de son, je vous assure qu’elle maîtrise parfaitement la langue de Mao.

En ce qui concerne Netflix, j’ai connu des étrangers qui avaient réussi à faire fonctionner le service en Chine, mais c’est une véritable loterie : il faut avoir une bonne connexion et dénicher un service de VPN compatible. Connaissant la lutte des autorités chinoises et de Netflix contre les VPN, autant se tourner vers d’autres solutions plutôt que de mener une guerre perdue d’avance.

Mais quelles solutions ? Le câble ? Oui, à condition de recevoir des chaînes étrangères ou d’apprécier les films chinois sans sous-titres. Le téléchargement (légal ou non) ? C’est une solution qui a le mérite d’être universelle, sans être toujours la plus rapide ou la moins contraignante. Sans compter qu’elle requiert parfois, elle aussi, l’emploi d’un VPN.

Bref, la plupart du temps, les services chinois de streaming demeurent l’option la plus pratique et la plus rapide pour regarder La Soupe aux Choux confortablement installé dans son canapé, une canette de Tsingtao2 à la main.

Mauvais exemple : il semble impossible de trouver une version complète du film sur les services les plus populaires (ici, Iqiyi).

Sur ce marché, la concurrence ne manque pas : Youku, Iqiyi, Bilibili et une ribambelle d’autres services se chargent de répondre aux besoins d’une population de plus en plus culturellement vorace. Il est utile de souligner que chaque service propose un contenu clairement ou subtilement différent. Par exemple, alors que Youku est généraliste, Bilibili a tendance à se concentrer sur l’animation japonaise. Une situation qui rappelle vaguement la concurrence féroce des services de streaming occidentaux.

D’ailleurs, alors que Netflix, Disney et Apple investissent des millions pour créer des contenus originaux, Youku et ses concurrents ne sont pas moins combatifs, même s’ils n’en sont pas rendus aussi loin dans leurs efforts de création d’un catalogue robuste.

L’application Youku sur iPad. Remarquez son modèle financier : certains épisodes d’une série sont gratuits, les autres (accompagnés d’un petit logo « VIP ») requièrent un abonnement premium.

Ce qui ne les empêche pas d’essayer ! Ce serait une erreur de considérer Youku (pour ne citer que lui) comme le bête équivalent chinois de YouTube. Il s’agit en effet moins d’héberger du contenu amateur et des vidéos de chats qui toussent3 que d’acquérir les droits de diffusion de films et de séries populaires qui motiveront les gens à verser 15 yuans par mois (moins de deux euros) pour un abonnement « VIP ».

Et comme si cette motivation n’était pas suffisante, un tel abonnement supprime aussi les interminables publicités qui précèdent les vidéos. Si vous trouviez les publicités YouTube insupportables, attendez de devoir patienter une minute (!) avant un épisode…

Heureusement, pour les chats qui toussent, on peut toujours compter sur DouYin, alias TikTok dans nos vertes contrées.

Peu importe que l’on choisisse Youku ou un autre service, il faut aussi sélectionner un médium de diffusion. Sur ce point, ce ne sont pas les options qui manquent : si l’on choisit de ne pas utiliser son ordinateur ou son téléphone, beaucoup de téléviseurs vendus en Chine embarquent par défaut un bon nombre d’applications. Pas de bouton Netflix sur la télécommande, donc, mais pas loin.

L’écran d’accueil d’un téléviseur chinois de marque TCL. Notez les nombreuses catégories en bas de l’écran.

Ces téléviseurs n’embarquent pas toujours un processeur très véloce, cependant, et il reste donc intéressant d’utiliser une box de type Apple TV pour profiter d’une expérience plus agréable. Mais comme l’Apple TV n’existe pas en Chine continentale (la section « TV » ne figure même pas sur le site chinois d’Apple), il faut encore une fois se tourner vers des alternatives.

Xiaomi, par exemple.

Une box Xiaomi 3S (et un iPhone 6S pour l’échelle).

Oui, je sais, quel choc. Mais il faut bien avouer qu’en dépit de ses défauts (et de ses pratiques douteuses), Xiaomi comble assez bien le vide laissé par Apple dans certaines catégories de produits (après tout, Apple ne s’abaisserait jamais à faire un cuiseur de riz, et c’est bien dommage).

L’écran d’accueil de la box Xiaomi. Et un Vegeta très énervé.

En l’occurrence, ce boîtier fait correctement son travail, et le fait bien plus vite que n’importe quel téléviseur d’entrée de gamme : on a accès à de nombreuses catégories, ainsi qu’à suffisamment de contenu pour s’occuper pendant quelques années.

« Animation », « musique », « voyages » et bien entendu l’inévitable « voitures »… Oui, nous sommes bien en Chine.
Ces applications permettent d’accéder à différents services.

Et puis, si jamais ce n’était pas suffisant, la box propose elle aussi une véritable farandole d’applications de streaming, de quoi s’assurer d’avoir accès à tous les catalogues imaginables. Autant dire que c’est largement suffisant pour regarder la dernière saison de Peppa Pig en chinois.

Et si c’était un peu ça, au fond, le sens de la vie ?

  1. On ne se moque pas. ↩︎
  2. Notons que, même en Chine, ce sont les bières belges (ou en tout cas étrangères) qui ont plutôt la cote auprès des amateurs. ↩︎
  3. Bien que ce contenu existe aussi sur Youku. ↩︎

Vous pouvez retrouver toutes les chroniques précédentes sur MacGeneration ainsi que sous la forme d’un livre numérique en vente sur Apple Books à 4,99 €. Le livre Chroniques numériques de Chine comprend les deux premières saisons, avec en plus deux chapitres exclusifs.

avatar blogostef | 

Merci pour cette article très intéressant sur le streaming en Chine

avatar ys320 | 

Merci pour ce rdv toujours aussi intéressant. Pour le streaming audio, quid du marché ?

avatar warmac33 | 

ah la mi box !
bon marché, hyper ouverte... une super box, j'en suis ravi, pour regarder netflix ou des divx sur la tv de la salle de jeux, c'est parfait (surtout à 40 boules)

avatar Azurea | 

Superbe article qui nous fait voyager !

avatar sveireman | 

La bière Tsingtao est d’origine allemande et non belge.

avatar Giloup92 | 

@sveireman
Du temps où les Allemands avaient une colonie en Chine,prise par les Japonais pendant la première guerre mondiale.

avatar ijimax | 

@sveireman

Une des seules bières que j'adore, je pensais qu'elle était chinoise...
Tu m'as tué, je aller me renseigner un peu.
Merci pour l'info !

avatar XiliX | 

@sveireman

"La bière Tsingtao est d’origine allemande et non belge."

Alors là... c’est l’info du dimanche 👍

avatar Mathieu Fouquet | 

@sveireman

Haha, pardon je n’ai pas dû être très clair, je ne voulais pas dire que Tsingtao était belge mais plutôt que les bières belges étaient elles aussi populaires en Chine !

Par contre, il est exact que Tsingtao à été fondée en Chine par des Allemands. Je me coucherai moins bête !

avatar Snoopy007 | 

Dinosaures 🦖
Grrrr

avatar guigus31 | 

@Snoopy007

😂👍

avatar heero | 

À propos d’Asie :-) Yahoo! Japan à son propre service de streaming, GYAO!. Entièrement gratuit, avec de la pub, toutes les sorties locales ainsi que pas mal d’international 😊

avatar XiliX | 

Haaaa mon article dimanche préféré

Merci 🙏

avatar arekusandoro | 

Merci pour cet article ! Bien que je sois un spécialiste du cinéma chinois (j’ai d’ailleurs un petit site web : cine-asie.fr) j’ai appris quelques trucs :) car je dois avouer ne pas être un spécialiste du streaming chinois. Bel article !

avatar 0MiguelAnge0 | 

@arekusandoro

Le plus grand nombre de Chinois qui s’untéressent aux contenus n’utilisent pas de plateformes officielles. Mais ce sera sûrement le pitch d’un prochain épisode...

avatar arekusandoro | 

@0MiguelAnge0

Vu le nombre d’utilisateurs et leur Chiffre d’affaire il y en a quand même quelques uns qui les utilisent ;)

Après tu as aussi, comme c’est précisé des trucs sans abo avec de la pub.

Mais oui, les versions pirates c’est toujours moins cher qu’un truc payant. Je ne connais pas la politique contre le piratage du pouvoir en place

avatar marenostrum | 

comment ils peuvent faire tout ça en étant communistes ? il dit rien sur ce point l'article.

avatar Ajioss | 

@marenostrum

C’est quoi communiste ?

avatar YAZombie | 

Ton humour s'affine, bravo! Même pas un commentaire de Angel-je-ne-sais-pas-quoi, c'est dire! 😂️
En tout cas, j'ai bien ri, ton article est subtil, drôle et informatif, et je t'en remercie.

avatar jul01010111 | 

你住在哪里?
我住在上海,如果你要和我去和一个啤酒我给你我的微信 julien_g2982

avatar nomatechapl | 

Merci encore pour ces infos exotiques !!!
Comment faire pour retrouver les anciennes chroniques numériques ?

avatar nomatechapl | 

Une recherche m’aurait évité la question ! J’ai trouvé le livre numérique 😌

avatar bigfafa | 

C’est très bien la Sarthe #SaintCalais

CONNEXION UTILISATEUR