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Pacte de non-agression : quand la Silicon Valley s'asseyait sur la libre concurrence

Christophe Laporte

lundi 24 août 2026 à 08:50 • 26

AAPL

La guerre que se livrent aujourd’hui Meta, OpenAI et d’autres géants de l’intelligence artificielle pour attirer les chercheurs les plus convoités de la Silicon Valley prêterait presque à sourire si l’on regardait vingt ans en arrière. Au milieu des années 2000, les grandes entreprises technologiques s’entendaient au contraire pour limiter le démarchage de leurs salariés.

Jean-Marie Hullot - Crédit TechCrunch CC BY

Steve Jobs, en particulier, supportait mal que l’on vienne recruter dans les rangs d’Apple. Le cofondateur de l’entreprise avait ainsi cherché à verrouiller ses effectifs au moyen d’accords secrets de non-sollicitation conclus avec plusieurs sociétés, parmi lesquelles Google et Adobe.

Ces pratiques anticoncurrentielles seront contestées en 2010 par le ministère américain de la Justice, avant de donner lieu à plusieurs transactions. En 2015, Apple, Google, Adobe et Intel accepteront notamment de verser 415 millions de dollars pour mettre fin au recours collectif engagé par des dizaines de milliers de salariés. Les correspondances produites au cours de la procédure révèlent une conception pour le moins autoritaire du marché du travail. L’affaire Jean-Marie Hullot en est sans doute l’une des illustrations les plus saisissantes.

L

L'affaire du "cartel de l'embauche" se referme pour 415 millions de dollars

Le mal du pays

Pour comprendre l’ampleur de cette affaire, il faut remonter le fil d’une relation au long cours. Ingénieur français remarqué très tôt par Steve Jobs, Jean-Marie Hullot rejoint NeXT au milieu des années 1980. Il s’y hisse jusqu’au poste de vice-président de l’ingénierie, avant de quitter l’entreprise en 1996, peu avant son rachat par Apple.

En 2001, Steve Jobs se rend à Paris pour le convaincre de revenir travailler à ses côtés. Jean-Marie Hullot accepte et devient directeur technique de la division Applications d’Apple, à la tête d’une équipe installée dans la capitale française.

Son groupe participe aux travaux logiciels qui contribueront à la conception de l’iPhone. Mais lorsqu’Apple décide d’accélérer le développement du téléphone et de centraliser le projet dans la Silicon Valley, sous le sceau du secret, l’ingénieur refuse de déménager. À la fin de l’année 2005, Jean-Marie Hullot remet sa démission. Ses quatre ingénieurs parisiens quittent Apple à leur tour.

Le coup de fil à un ami

Quelques mois plus tard, au printemps 2006, l’équipe, toujours sans emploi, finalise un accord ambitieux avec Google en vue d’ouvrir un centre d’ingénierie à Paris. Il ne reste plus qu’une formalité, que Jean-Marie Hullot qualifie lui-même de « dernière étape » : obtenir la bénédiction de Steve Jobs.

Le 28 mars 2006, Alan Eustace, alors vice-président senior de l’ingénierie chez Google, adresse à Steve Jobs un courriel d’une prudence diplomatique confinant à la soumission. Il prend soin de mettre en copie Larry Page, Sergey Brin et Bill Campbell, administrateur d’Apple et proche conseiller des dirigeants de Google :

Steve,

Google aimerait faire une offre à Jean-Marie Hullot pour diriger un petit centre d’ingénierie à Paris. Bill [Campbell], Larry [Page], Sergey [Brin] et Jean-Marie estiment qu’il est important d’obtenir ta bénédiction avant d’aller de l’avant avec cette proposition.

Jean-Marie a travaillé très dur pour quitter Apple dans les meilleurs termes possibles et a accepté de respecter les clauses de non-sollicitation et de non-concurrence qui lui sont applicables. Il adore Apple et ne ferait rien pour te blesser, toi ou l’entreprise.

La relation entre Google et Apple est extrêmement importante pour nous. Si elle risque d’être menacée de quelque manière que ce soit par cette embauche, fais-le-moi savoir et nous renoncerons à cette occasion.

Pendant une semaine, Steve Jobs ne répond pas et ne prend pas les appels d’Alan Eustace. Le 5 avril, le responsable de Google finit par écrire à Jean-Marie Hullot pour le rassurer, en misant sur l’intervention de Bill Campbell :

Steve n’a pas répondu à mon courriel, mais Bill Campbell a promis de l’appeler et de vérifier que tout est en ordre. Il siège au conseil d’administration d’Apple et travaille étroitement avec Google, donc Steve lui rendra probablement son appel :-)

La réponse de l’ingénieur français est immédiate, teintée d’humour mais aussi d’inquiétude pour ses collaborateurs :

Je ne m’attendais pas à ce que cette dernière étape soit la plus facile… Voyons comment les choses évoluent avec l’aide de Bill Campbell. […] Si la réponse de Steve est positive pendant cette période — ce que j’espère ! —, je te suggère d’envoyer les offres aux autres dès que possible, sans attendre mon retour. Cela fait déjà très longtemps qu’ils sont entre deux emplois et je crains que nous ne commencions bientôt à en perdre certains.

Le fait du prince

Il faut finalement attendre la traditionnelle promenade dominicale de Bill Campbell et Steve Jobs, le 9 avril, pour que la situation se débloque. Le jour même, le patron d’Apple répond enfin au courriel de Google. Le ton est laconique et légèrement menaçant :

Alan,

Sur quoi Jean-Marie travaillerait-il ? Cela nous poserait un problème s’il s’agissait de téléphones portables, etc.

Steve

Alan Eustace s’empresse de promettre que Jean-Marie Hullot ne travaillera sur aucun projet lié aux téléphones. Il propose même de soumettre à Steve Jobs le domaine d’activité retenu pour l’équipe parisienne, afin de s’assurer qu’il ne crée aucun conflit avec Apple. Jobs répond simplement :

Cela m’irait très bien.

Eustace pense alors avoir obtenu un feu vert. Mais il va rapidement déchanter.

Le 25 avril, alors que Jean-Marie Hullot rentre d’un trek dans l’Himalaya avec sa famille, le dirigeant de Google tente d’obtenir un accord définitif. Il présente cette embauche comme une affaire personnelle et promet que Google ne recrutera aucun autre salarié d’Apple en France :

Jean-Marie ne pensait pas que tu t’opposerais à l’embauche de ces personnes en particulier, à condition que nous ne recrutions personne d’autre chez Apple à Paris. Je voulais néanmoins le confirmer avec toi avant d’ouvrir le bureau ou que l’un d’entre eux commence à travailler.

Es-tu d’accord avec cela ? Dans le cas contraire, je suis prêt à tout annuler.

La réponse de Steve Jobs tombe immédiatement :

Alan,

Nous préférerions vivement que vous n’embauchiez pas ces types.

Steve

Dans la foulée, le ton d’Alan Eustace change du tout au tout lorsqu’il transmet la mauvaise nouvelle à l’ingénieur français. L’obséquiosité réservée à Steve Jobs cède la place à une plume froide et administrative :

Jean-Marie,

Steve est opposé à ce que Google embauche ces ingénieurs. Il n’a pas expliqué pourquoi et je ne pense pas qu’il soit approprié de revenir à la charge pour obtenir des éclaircissements. Je ne peux pas risquer notre relation avec Apple en faisant aboutir ce projet malgré son opposition. […] En l’état actuel des choses, il semble que, si tu veux conserver cette formidable équipe, ce devra être dans une autre entreprise.

Jean-Marie Hullot répond simplement qu’il souhaite réfléchir avant de prendre une décision. Mais aucune solution ne sera trouvée.

À la fin du mois de mai 2006, Google enterre officiellement son projet de centre d’ingénierie parisien. Dans un dernier courriel adressé à Steve Jobs et transmis à Larry Page, Sergey Brin et Bill Campbell, Alan Eustace résume la priorité de l’époque : préserver l’entente avec Apple plutôt que laisser jouer la concurrence.

Steve,

Compte tenu de ta forte préférence pour que nous n’embauchions pas les anciens ingénieurs d’Apple, Jean-Marie et moi avons décidé de ne pas ouvrir de centre d’ingénierie Google à Paris. J’apprécie ta contribution à cette décision ainsi que ton soutien continu au partenariat entre Google et Apple.

L’innovation vient d’être sacrifiée au nom des intérêts communs de deux géants soucieux de préserver leur position et de limiter la concurrence sur le marché du travail.

Apple raconté par Jean-Marie Hullot

Apple raconté par Jean-Marie Hullot

Jean-Marie Hullot prolongera ses voyages en Asie avant de revenir à la technologie avec Fotopedia, une encyclopédie photographique déclinée en applications pour iPhone et iPad. Le service fermera ses portes en août 2014. L’ingénieur français mourra cinq ans plus tard, en juin 2019, à l’âge de 65 ans.

Un accord à 415 millions de dollars

L’affaire Jean-Marie Hullot s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’accords de non-sollicitation conclus entre plusieurs entreprises technologiques. En septembre 2010, le ministère américain de la Justice engage une procédure civile contre Apple, Google, Adobe, Intel, Intuit et Pixar. Les entreprises concluent un accord leur interdisant de maintenir ou de renouveler de telles pratiques.

Jean-Marie Hullot en 2008. Crédit : Joi Ito/CC BY 2.0

Un recours collectif distinct est ensuite engagé au nom des salariés qui estiment avoir été privés de meilleures possibilités professionnelles et d’une véritable mise en concurrence de leurs rémunérations. En 2015, Apple, Google, Adobe et Intel acceptent de verser 415 millions de dollars pour mettre fin à cette procédure. L’accord est définitivement approuvé par la justice américaine le 2 septembre de la même année.

Lors des dépositions organisées dans le cadre de ce recours collectif, Sergey Brin résume ainsi la philosophie de Steve Jobs en matière de recrutement :

Je pense que le point de vue de M. Jobs était qu’il ne fallait pas le mettre en rogne. […] Je crois comprendre que, dans le cas particulier de Jean-Marie, c’était parce qu’il était proche de lui d’une certaine façon. Je ne connais pas leur histoire personnelle, mais je crois qu’ils étaient amis, ou quelque chose comme ça.

Vingt ans plus tard, les géants de la technologie ne demandent plus la permission : ils surenchérissent pour attirer les meilleurs chercheurs. Les méthodes ont changé, mais une conviction demeure. Dans la Silicon Valley, la ressource la plus précieuse n’est ni le brevet, ni la puce, ni l’algorithme : c’est encore celui ou celle qui les invente.

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