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Android, le casse-tête économique de Google

Arnaud de la Grandière

Tuesday 10 April 2012 à 15:31 • 82

iOS



Si Android a séduit la majeure partie des consommateurs avec 50 % de parts de marché, le bilan économique est cependant bien moins éclatant pour l'OS mobile de Google. Au point que certains observateurs s'interrogent sur la pertinence de l'initiative de Google : n'aurait-elle pas mieux fait de s'en tenir à un bien plus fructueux partenariat avec Apple ?

Fabricants en déroute

Si Samsung peut s'enorgueillir de résultats records (lire Samsung s'attend à des résultats record pour le premier trimestre 2012), le résultat est bien moins reluisant pour les autres : HTC, pourtant premier fabricant à avoir proposé un smartphone Android voit son chiffre d'affaires s'effondrer (lire HTC toujours dans l'ombre de Samsung), Acer a connu une année 2011 très difficile, ne renouant avec les bénéfices que sur le dernier trimestre (ses netbooks subissent de plein fouet la rude concurrence de l'iPad, et elle ne parvient pas à écouler ses propres tablettes), LG a dévissé au cinquième rang mondial des fabricants de téléphones et a essuyé près d'un milliard de dollars de pertes sur sa branche smartphones, l'expérience Sony Ericsson a tourné au vinaigre (Sony reprenant son indépendance suite à des résultats en capilotade sur 2011, lire Sony Ericsson publie aussi de mauvais résultats), et Motorola Mobility va si mal (lire Du mou dans les résultats de Motorola Mobility) qu'elle n'a trouvé le salut qu'en se faisant racheter par Google.



En somme, parmi les fabricants, Android n'aura jusqu'ici réussi vraiment qu'à Samsung, et encore. Selon Canaccord, en dépit de ses 8,1 % de parts de marché dans la téléphonie mobile, Apple s'est arrogée à elle seule 80 % des bénéfices de toute l'industrie sur le dernier trimestre, ne laissant que les 20 % restants à se partager entre tous les autres (dont 15 pour Samsung). Quant au domaine des tablettes, aucun fabricant ne semble parvenir à entamer la domination de l'iPad. Pire encore, Android qui se présentait comme gratuit présente des coûts « cachés », puisque Microsoft est parvenue avec succès à obtenir des accords de licence d'un nombre croissant de fabricants Android, dont le onzième et dernier en date n'est autre que LG (lire Android : Microsoft ajoute LG à son escarcelle). La firme de Redmond a déclaré que 70 % des téléphones Android vendus sur le territoire américain lui rapportaient des royalties… Si on y ajoute les innombrables procédures judiciaires suscitées par Android, dont Apple n'est pas la moindre plaignante, le bilan de l'opération s'avère jusqu'ici plus que décevant pour la grande majorité des fabricants.

Développeurs en perdition

L'ouverture proverbiale d'Android, quoi que de plus en plus remise en question, aura pu séduire plus d'un développeur. Las, là aussi, les affaires ne sont pas bonnes. Le développement d'une application pour Android est bien plus long et coûteux que sur iOS, puisqu'il faut l'adapter à la pléthore d'appareils, de versions de l'OS en activité, et des quelque 90 App Store disponibles pour cette plateforme, sans oublier l'hypothétique disponibilité des services de Google en fonction des accords liés avec le fabricant. Un travail d'autant plus ingrat que l'utilisateur d'Android est typiquement moins prompt à ouvrir son porte-monnaie que sur iOS (qui rapporte trois à quatre fois plus que sur Android pour une même application, lire L'Android Market en perte de vitesse). En dépit de ce laborieux travail, le simple fait de laisser pour compte certains modèles, fussent-ils une minorité, déclenche un ouragan d'emails fielleux des utilisateurs laissés sur le bas-côté. Leur travail s'avérant un véritable sacerdoce, l'enthousiasme des développeurs pour Android va s'amenuisant (lire L'intérêt des développeurs pour Android s'amenuise), alors que d'autres jettent tout simplement l'éponge. Une situation suffisamment préoccupante pour que Google remplace le responsable de l'Android Market (lire L'Android Market change de tête). Il reste fort heureusement le modèle publicitaire, qui fait bien commodément les affaires de Google, mais celui-ci condamne les applications à un certain seuil de popularité pour s'avérer rentable, alors que l'ajustement du prix de vente d'une application permet d'optimiser son rendement économique.

Utilisateurs en otage

Du côté des utilisateurs, Android n'est pas sans inconvénient. Si l'OS de Google aura permis d'obtenir des smartphones intégralement subventionnés bien avant qu'Apple n'autorise d'en faire autant avec l'iPhone 3GS, et l'alternative en tant que telle ne pouvant que leur bénéficier, il n'en reste pas moins qu'à certains égards les utilisateurs d'Android ont de quoi se sentir laissés pour compte : les opérateurs et les fabricants avaient non seulement toute latitude pour livrer les appareils avec des applications promotionnelles préinstallées, mais pire encore, il était même impossible de les supprimer, du moins jusqu'à Android 4. La dernière mise à jour offre en effet plus de libertés à l'utilisateur, faut-il encore pouvoir l'installer : les programmes de mise à jour demeurent encore bien timorés, et ce même sur des appareils datant de quelques mois (lire L'Android Update Alliance : un simple vœu pieux ?). Et quand bien même les fabricants fournissent-ils les efforts nécessaires, ce sont parfois tout simplement les opérateurs qui ne les transmettent pas à leurs abonnés. Moralité, alors qu'Ice Cream Sandwich est sur le marché depuis octobre dernier, seuls 2,9 % des utilisateurs d'Android en bénéficient à ce jour (lire Android 4.0 : Ice Cream Sandwich double sa part d'usage). Et faute d'avoir le dernier OS, les utilisateurs se voient par conséquent interdire l'utilisation de certaines applications qui peuvent l'exiger.



Opérateurs… HEU-REUX !

Les grands gagnants d'Android sont sans conteste les opérateurs : leur offrant une alternative permettant d'endiguer le raz-de-marée iPhone lorsque celui-ci était soumis à un contrat d'exclusivité chez un concurrent, il leur permet également de conserver un contrôle plus grand sur leurs abonnés que ne le permet l'iPhone. Android offre également aux opérateurs un contre-pouvoir qui leur permet de contenir l'influence d'Apple. Nulle surprise donc à ce que les opérateurs s'empressent de recommander un téléphone Android plutôt qu'un iPhone à leurs abonnés, d'autant qu'Apple s'entête à amenuiser leur contrôle à chaque nouvelle version d'iOS, faisant passer de plus en plus de services qu'ils facturaient à l'unité en fonctions gratuites intégrées au système et passant par le forfait data. À cet égard, Google s'avère un partenaire bien plus docile.

Et Google dans tout ça ?

La part de marché d'Android est au moins susceptible de bénéficier à Google : plus le système mobile bénéficiera d'utilisateurs, plus le public susceptible de recevoir ses publicités sera nombreux. N'oublions pas que là est le modèle économique d'Android. En dépit de cela, Google ne se prévaut que de 550 millions de dollars de bénéfices pour les trois ans d'exploitation d'Android. Un chiffre particulièrement modeste en regard des 38 milliards de dollars de chiffre d'affaire réalisés en 2011 sur l'intégralité de son activité. Plus humiliant encore, Google gagne plus d'argent avec iOS qu'avec son propre système mobile : elle a indiqué l'an dernier que les deux tiers de ses revenus mobiles provenaient de l'OS d'Apple.

L'opération est loin de s'avérer lucrative, d'autant moins si on y rapporte les dépenses pharaoniques auxquelles Google a procédé pour Android : outre l'achat d'Android, Inc en 2005 pour un montant resté secret, de brevets à IBM pour une somme toute aussi mystérieuse, et des 12,5 milliards de dollars investis dans Motorola, il faut également compter les années de travail investies sur le développement du système d'exploitation depuis 2005. Ces dépenses paraissent un bien gros sacrifice pour n'obtenir au final que 550 millions de dollars en tout et pour tout, il faudra bien des années pour rentabiliser ces investissements à fonds perdu. Sachant qu'un utilisateur d'Android rapporte à Google 10 dollars par an de recettes publicitaires (soit le tiers de ce qu'un utilisateur de PC lui rapporte), il lui faudra gagner un plus large auditoire pour espérer rentrer dans ses frais (lire La drôle d'économie du monde des smartphones).



De fait, ces chiffres donnent un tout autre aperçu des 50 % de parts de marché d'Android, qui n'en font qu'une "victoire" de façade, vide de tout sens (lire Android : drôle de "victoire"). À tel point que divers observateurs s'interrogent sur la pertinence d'Android : à ce compte-là, Google aurait sans doute mieux fait de rester dans les bonnes grâces d'Apple.

Car la "trahison" d'Eric Schmidt a convaincu Apple de réduire la surface de ses partenariats avec Google en représailles : elle a fait nombre d'acquisitions dans le domaine de la cartographie qui semblent viser au remplacement à terme de Google Maps sur iOS, déjà effectif dans iPhoto (lire iPhoto pour iOS n'utilise pas les cartes de Google). Pire encore, Apple va jusqu'à s'attaquer au cœur de métier de Google avec Siri, qui "désintermédie" la recherche sur Internet. Même Mountain Lion propose le partage de vidéos via Vimeo intégré à tous les logiciels, a l'exclusion même de YouTube (exception faite d'applications spécifiques comme QuickTime Player qui le proposent toujours). Sans oublier qu'Apple s'est même lancée (avec plus ou moins de succès) en concurrence frontale avec Google en lançant iAds.

En misant sur Android, Google risque donc de tuer la poule aux œufs d'or, tout en fourbissant des armes à ses propres concurrents : Android a été mis à profit par Amazon ou Barnes & Noble sans même permettre à Google de bénéficier de la moindre retombée économique, puisque ces versions ont été non seulement amputées de tous les services de Google, mais même de l'Android Market. La créature lui échappe : Google ne contrôle plus son OS. Il ne s'agit plus d'une plateforme, mais d'un conglomérat de plateformes plus ou moins hétéroclites… et compatibles. La marque Android n'assure plus au consommateur un accès complet à son écosystème. La situation est suffisamment préoccupante pour que Charlie Kindel prédise que Google s'apprête à se désinvestir d'Android pour en proposer une mouture qui lui serait dorénavant exclusive, en faisant cavalier seul sur la marque Google Play.

Le bilan économique n'est certes pas des plus éclatants pour Google, mais ce serait faire preuve de courte vue que de s'en tenir là. Google n'avait en réalité pas d'autre choix que de lancer son OS mobile.

Guerre d'indépendance

S'il est un mérite qu'on peut reconnaître à Google, c'est sans doute qu'elle a été la première à comprendre le bouleversement incarné par l'iPhone. Tous les indicateurs le montrent : les appareils mobiles sont appelés à dépasser l'ordinateur classique pour l'accès au web. Pour conserver sa place de premier plan sur le web, Google se devait donc d'investir cette nouvelle place forte avant de se faire doubler par la bande. Mais à l'inverse des ordinateurs qui laissent toute latitude aux utilisateurs, Google ne pouvait se contenter de se laisser dicter son accès aux internautes par le moindre intermédiaire : ce serait laisser son destin entre les mains de partenaires encombrants. Qu'Apple décide demain, par lubie ou pour toute autre raison, de se passer de Google, et c'en était fini de sa domination sur le web.

Et Google ne s'en est pas vraiment cachée. Lors de la conférence Google I/O de 2010, Vic Gundotra citait Andy Rubin en ces termes : « Si Google n'agissait pas nous ferions face à un avenir draconien, un avenir où un seul homme, une seule société, un seul appareil, un seul opérateur aurait été notre unique choix. C'est un avenir dont nous ne voulons pas. »

Certes, Google gagne sans doute aujourd'hui moins d'argent que si elle s'était sagement contentée du marché de l'iPhone. Mais elle y a gagné en échange quelque chose de bien plus précieux : son autonomie et son indépendance. Et s'il lui reste de nombreux problèmes à régler sur Android, au moins ne dépend-elle de personne pour y faire face. Dans un marché aussi stratégique que l'Internet mobile, cela vaut tout l'or du monde.

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