Avec la fin de NetBoot, c'est le « Mac NC » qui s'éteint

Jean-Baptiste Leheup |

macOS Catalina a terminé d'enterrer NetBoot, la technologie permettant de démarrer un Mac depuis un système enregistré non pas sur un disque dur, mais sur un serveur.

Pour la plupart d'entre vous, NetBoot n'est qu'une technologie parmi d'autres, qui ne vous manquera pas, mais pour quelques-uns, c'est une nouvelle petite page de l'histoire d'Apple qui se tourne. Car la technologie NetBoot est intimement liée au premier iMac, le bonbon translucide bleu de 1998.

Au milieu des années 1990, Larry Ellison, patron d'Oracle et ami de Steve Jobs, surprend son monde en annonçant la fin des PC tels qu'on les connaît. D'après lui, ceux-ci doivent être remplacés à terme par des Network Computer, simples terminaux connectés à un réseau local ou à Internet, sans disque dur, dépendant de serveurs qui leur fournissent tout ce dont ils ont besoin : un système, des applications et des espaces de stockage pour les documents.

Le marché est immense : on sait bien que la plupart des particuliers n'utilisent qu'une fraction des capacités de leurs coûteux ordinateurs, et la situation est encore pire en entreprise, où beaucoup de PC sont cantonnés à des fonctions de secrétariat. Sans compter le temps perdu à configurer, entretenir et sauvegarder chaque machine.

Voici ce que disait le Quid1 à propos du Network Computer, dans son style inimitable : NC (Network Computer). Ordinateur de réseau. Relié au réseau par des lignes à haut débit (câbles TV, RNIS) il n'a plus à stocker programmes ou logiciels, il va chercher sur le réseau le fichier qui l'intéresse et le logiciel qui lui permet de le consulter et de le traiter. Imaginé en 1995 pour concurrencer les PC, annoncé par Sun, Oracle (dont le P-DG Larry Ellison lance le concept) ou IBM. Développement prévu remis en question : prix des PC en baisse, développement des puces et des mémoires électroniques, lenteur des réseaux. EXEMPLES : Java Station de Sun : processeur MicroSparc 100 MHz, 8 à 16 Mo de Ram. Acorn NC : processeur ARM 7500 40 MHz, 4 Mo de Ram. ICS (Internet Client Station) d'IDEA : processeur ARM 7500 40 MHz, 4 Mo de Ram.

Dans le même temps, en 1997, la situation d'Apple est critique. Elle vient de racheter NeXT et de lancer son Power Macintosh G3 avec lequel elle joue son avenir, et peine encore à définir sa stratégie en termes de système d'exploitation. Sans compter que Steve Jobs vient de mettre à la porte son PDG Gil Amelio, obtenant le poste de PDG par intérim.

C'est le moment que choisit Larry Ellison pour lancer un pavé dans la mare, en annonçant en décembre 1997, au cours d'un discours à Harvard, qu'Apple s'apprête à lancer son Macintosh NC, équipé d'un processeur proche de 300 MHz et d'un écran 17 pouces, pour moins de 1 000 dollars, à une époque où le prix moyen des Mac flirte plutôt avec le double.

Il est immédiatement démenti, et pas qu'un peu, par Steve Jobs lui-même. « Malheureusement, Elisson se trompe. Peut-être essaye-t-il de détourner l'attention de nos véritables projets », indique-t-il, avant de préciser qu'Apple ne discute pas de ses futurs produits.

Et pourtant, dans le plus grand secret, Apple prépare un produit qui s'inspire du Network Computer. Leander Kahney, dans son livre Jony Ive – Le génial designer d’Apple, raconte comment le travail sur ce concept a permis la naissance de l’iMac :

Steve a dit : « Ma fille entre à l’université, j’ai regardé tout ce qui existe et c’est tout simplement merdique. Nous avons une réelle opportunité. Aujourd’hui, notre objectif est de construire un ordinateur pour l’Internet ». Jobs avait la vision de l’iMac. Il milita d’abord pour une machine radicalement décapée, un ordinateur de réseau (Network Computer), idée qui faisait alors fureur dans la Silicon Valley.

Cette idée évolue ensuite en douceur chez Apple, s'éloignant du principe d'origine pour se rapprocher de ce qu'Apple maîtrise le mieux : un ordinateur tout-en-un et autonome. Mais quelques traces des premiers développements demeurent : à sa sortie en août 1998, on découvre que l'iMac est capable de démarrer à partir d’un système installé sur un serveur, une première pour la marque !

En effet, des développeurs de la version Mac de Linux découvrent que lors de son démarrage, l’iMac recherche un serveur « bootp », comme s’il pouvait se passer de son disque dur. Une prouesse permise par une toute nouvelle puce de mémoire morte, dénommée New World ROM, qui revoit complètement le processus de démarrage de la machine. Mieux encore : durant sa tentative de démarrage en réseau, l’iMac s’identifie sous le nom de « macNC » (on en trouve encore la trace dans le code source public du serveur bootp).

Il faudra attendre 1999 pour que Mac OS X Server, la première version officielle du nouveau système basé sur les entrailles de l'OpenStep de NeXT, prenne en charge cette fonction de démarrage en réseau, sous le nom de NetBoot. C'est au cours de la conférence inaugurale de la MacWorld Expo de janvier 1999 que Steve Jobs présente ce système. La même conférence durant laquelle il fait une démonstration restée célèbre de la capacité de Mac OS X Server à diffuser des vidéos QuickTime en réseau, en invitant sur scène une étagère remplie de 49 iMacs, chacun lisant son propre film QuickTime depuis un unique serveur.

Grâce à NetBoot, il n'est plus nécessaire d'installer Mac OS sur chaque ordinateur. Une seule image-disque, installée sur un serveur, devient le disque de démarrage pour l'ensemble des machines connectées. Ainsi, plus besoin d'assurer une maintenance de chaque ordinateur, puisque l'image disque est restituée dans son état original à chaque redémarrage du client. Seul le dossier « Départ » (la petite maison où se trouvent notamment tous vos fichiers personnels et vos préférences) est sauvegardé sur le serveur, et permet à l'utilisateur de retrouver à chaque connexion son environnement de travail.

Tout ça n'est pas une mince affaire : au démarrage, le Mac configuré pour démarrer en réseau (ou forcé à le faire par l'appui de la touche N durant l'allumage) réclame une adresse IP à un serveur DHCP, un protocole auquel Apple a ajouté sa touche (sous le petit nom de « Boot Server Discovery Protocol ») permettant au client de réclamer une image-disque spécifique parmi celles proposées. Le serveur renvoie les informations réclamées, puis autorise le téléchargement d'une ROM permettant de poursuivre le démarrage du Mac. Il ne reste plus ensuite au Mac qu'à télécharger l'image-disque contenant le système d'exploitation.

L'outil de création d'une image-disque dans Mac OS X 10.4 Server

Une petite variante du système existait sous le nom de NetInstall, permettant non pas de démarrer Mac OS X à distance, mais de l'installer sur un disque dur local depuis un serveur, une solution bien pratique pour déployer le même système, les mêmes applications et les mêmes réglages sur un grand nombre de machines.


  1. Le Quid, ô toi jeune lecteur né avec Encarta ou Wikipedia, était un très gros livre, écrit très petit, une sorte d'encyclopédie en un seul volume, publié chaque année depuis les années soixante jusqu'en 2007. En raison de sa masse et de l'inertie liée à celle-ci, on s'en servait généralement pour caler les autres livres sur l'étagère.

avatar Karamazow | 

Super article merci 😊

avatar Bounty23 | 

Utilisé aussi au Genius Bar pour les mac...

avatar Mehuneau | 

@Bounty23

Yep

avatar House M.D. | 

@Bounty23

C’est une variante pour être exact, appelée « Deploy Studio », mais qui se base sur les memes outils, seule la GUI est différente ;)

avatar tempest | 

Top article.

avatar moua | 

Le chromecast est devenu l’équivalent du « network computer » :

Pas de stockage (ou presque), mais la possibilité de voir du contenu, y compris des jeux vidéos performants (Stadia...)

avatar JLG01 | 

Le rêve des informaticiens biberonnés à l’IBM, être les rois du monde et diriger à leur guise les « final user » en oubliant que seuls ces derniers sont réellement utiles.
J’ai passé beaucoup de temps à combattre cette absurdité utilement irréaliste et qui rappel trop l’inefficacité de l’ordinateur central et des terminaux passifs.

avatar oomu | 

??

caricatural.

La gestion de parcs sert à enlever la charge de la gestion des systèmes et logiciels de la part des commerciaux, ingénieurs de développements et administratifs d'une entreprise, pas à les dominer, les lier et les amener au Mordor.

De même qu'automatiser le boot des machines voir les rendre "sans état" (rien de stockée en disque dur) est un outil précieux pour des machines de labs, pour du prototypage de solutions, pour automatiser leurs mis à jour ou déploiement en masse de bancs de tests.

Ainsi, on décharge du temps précieux pour les testeurs, qui ont un outil de travail correspondant à leur spécification après un simple redémarrage.

avatar zoubi2 | 

👏

avatar Microbd | 

Super article 😀

avatar smertz67 | 

Juste une petite précision : Netboot est une des technos héritée de NeXT. Les NeXTStation savaient démarrer en NetBoot depuis les années 90.

avatar JLG01 | 

Je faisait démarrer des MAC SE30 double disquette sur des MAC SE DD. La technologie était déjà présente en système 8.
J'activait aussi bien Excel à distance.
Absolument pas fonctionnel et d'une lenteur désespérante, mais une bonne solution de dépannage.

avatar Wixeo | 

Justement j’allais le dire pour le Genius Bar, donc ce ne sera plus possible pour eux de démarrer une version de macOS / leur système de diagnostic sur leur serveur ou rien à voir ?

avatar House M.D. | 

@Wixeo

Pour les diagnostics des outils internes existent et existeront toujours, mais pour faire une clean install par le réseau, le facteur limitant est la puce T2, qui bloque tout type d’install de ce genre. Après j’imagine qu’ils ont un workaround, mais n’étant plus en place depuis presque 5 ans, je manque d’infos fraîches ;)

avatar horatius | 

Ça m’avait permis de faire installer une salle de cours uniquement Mac à la fac de Lille.

avatar Mehuneau | 

C’était un outil du Genius Bar

avatar techhelp | 

Excellent article! Merci la rédac!

avatar sambucus | 

Je suis pourtant un vieux macqueux, mais je ne l’ai jamais vu être utilisé, bien que j’ai connu son existence.

J’ai travaillé sur des terminaux « Wang » et leurs petits écrans verdâtres, mais peu de temps. Cette marque qui devait utiliser cette sorte de technologie a disparu très vite, je dirais au début des années 1990. Leur traitement de texte fonctionnait très bien, mais comparé au MacPlus et MacWrite comme traitement de texte… !!!

La question est : quel a été le véritable succès de cette technologie et depuis quand a-t-elle été rangée aux oubliettes ?

avatar oomu | 

"Je suis pourtant un vieux macqueux, mais je ne l’ai jamais vu être utilisé, bien que j’ai connu son existence. "

je n'ai jamais vu l'usage d'un jet ski bien que j'ai connu leur existence.

"La question est : quel a été le véritable succès de cette technologie et depuis quand a-t-elle été rangée aux oubliettes ?"

le même succès que le microscope à effet tunnel : ça servait aux techniciens qui avaient un besoin technique à résoudre.

Je m'en suis servi considérablement pour automatiser des macs pour grandes écoles.

" et depuis quand a-t-elle été rangée aux oubliettes ?""

Catalina, la grande faucheuse.

avatar sambucus | 

@oomu

Visiblement, vous êtes un grand connaisseur. Pour moi, « Mac NC » est totalement ésotérique, mais mes questions étaient sincères et relevaient d’une « insatiable curiosité ». Je les ai mal formulées. OK. Ne croyez-vous pas que de répondre sans vous montrer fat, aurait tout aussi bien fait l’affaire ?

avatar oomu | 

ha. je suis désolé. Je pensais que vous parliez de "netboot" et non du concept de "Network Computer" (NC). J'aurais du le comprendre puisque vous donniez en exemple des terminaux Wang.

"Mac NC" c'est une sorte d'allégorie de la part de MacG. Y a jamais eu le terme "mac nc" chez Apple. Mais disons qu'avec netbook et du "sans état" (stateless), on pouvait improviser un mac "network computer", comme Sun et Oracle voulaient populariser le terme (commercial) début 2000s.

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"OK. Ne croyez-vous pas que de répondre sans vous montrer fat, aurait tout aussi bien fait l’affaire ?"

Je ne sais pas ce que signifie "fat" dans ce contexte.
Mais je suppose que vous me demandez si je suis capable de répondre sans être un gros connard, un lourdingue, un de ces geeks snobinards à lunette qui sait tout.

Le soucis, c'est que JE suis un geek snobinard à lunette qui sait tout (plus exactement: qui a un avis sur tout, c'est tragiquement pas la même chose... :( )

Mais en pour dire vrai, j'ai adapté mon ton au votre. Je me suis calé sur cette tournure de phrase "Je suis pourtant un vieux macqueux, mais je ne l’ai jamais vu être utilisé, bien que j’ai connu son existence. " + "La question est : quel a été le véritable succès de cette technologie et depuis quand a-t-elle été rangée aux oubliettes ?"

ça m'a sonné comme un "je n'ai jamais eu à en avoir l'usage, donc le reste du monde n'existe pas et/ou c'est inutile".

Je voulais donc insister, en mode "pavé dans la mare" (plouf), que ben vi, ça a servi.. pour ceux qui pour qui ça sert, et c'est cool.

Cependant, je répondais à propos de "Netboot", pas de l'idée de faire un Mac "NC". Qui là pour le coup n'a jamais été un terme utilisé par Apple. Donc effectivement, inconnu au bataillon.

avatar sambucus | 

@oomu

Ne vous traitez pas mal. N’allez pas trop vite, votre agilité vous conduisant à interpréter. Partagez votre savoir avec ceux qui en savent moins. Vous verrez, vous serez gratifié et cela vous fera du bien. Bien plus que vous montrez suffisant.

Merci, de vous être donné la peine de nous donner à tous une réponse plus intéressante.

avatar occam | 

@sambucus

Ne demandez pas à Gainsbourg de se faire Guy Béart, ou à Brassens d’être Gérard Lenorman.
Le ton, c’est le style, et le style, c’est l’homme (enfin, la face qu’il veut bien nous présenter).

Nous y perdrions tous au change, pardi.

avatar oomu | 

@occam

orf, toute façon, je suis bien trop obnubilé par les trucs qui font BIP pour avoir une quelconque velléité de changer...

Le point est : quel que soit les humeurs, susceptibilités, lubies, arrogances, mépris, etc, le truc qui compte c'est que l'Informatique c'est vachement cool, mangez en :)

Sur ce je retourne lire des docs Alerta, Grafana, etc.

avatar oomu | 

@sambucus

sarcasme, auto-dérision et ironie. En général c'est moi qui claque des "soyez grand et le ciel s'ouvrira à vous" sur les forums ;) et use de ton paternaliste.

Bien entendu, même cela est une posture, idéalement pour que les gens s'en offusquent et décident de prendre le taureau par les cornes eux même.

Bref, vivement qu'un mac utilise PXE...

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