L'iPad, l'échec de Microsoft ?

Arnaud de la Grandière |
Alors qu'Apple égrène ses millions d'iPad vendus mois après mois, on en oublierait presque que l'ardoise magique de Steve Jobs est bien loin d'être la première tentative pour ce format d'ordinateur.

Microsoft innove 9 ans avant Apple

En effet, voilà longtemps que Microsoft a fait son possible pour imposer ce format. En 2001, Bill Gates présentait le format Tablet PC lors du Comdex à Las Vegas, en se fendant même d'une prophétie quant à l'avenir du produit : « Il s'agit d'un PC qui n'a virtuellement aucune limite et d'ici cinq ans je prédis que ça sera la forme de PC la plus populaire vendue en Amérique. »

Les Tablet PC, s'ils partageaient une forme similaire à l'iPad pour la plupart, n'en différaient pas moins par la philosophie. Ils tournaient sur une version légèrement modifiée de Windows XP qui permettait de prendre en compte les interactions avec un stylet. Les premiers modèles sont sortis en novembre 2002, ils coûtent alors plus cher que les PC portables, tandis que l'iPad se positionnera dans un autre segment tarifaire.

Las, la prédiction de Gates tourne court, les Tablet PC ne restent qu'un épiphénomène commercial : seules 640.000 tablettes ont été écoulées en 2004, soit moins de 2 % du marché de l'informatique mobile d'alors. En 2005, Bill Gates dit qu'il croit toujours au format, encourageant à poursuivre sur les investissements. L'explication qu'il donne à l'insuccès des tablettes tient dans le fait qu'elles ne sont « pas encore le courant principal ». Ça tombe sous le sens.

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Bill Gates corrige les ambitions de sa première prédiction et la met à jour avec le contexte d'alors : « Il y aura des améliorations substantielles dans le logiciel orienté tablettes inclus dans la sortie prochaine de Longhorn [NDR : le nom de code de Windows Vista] et c'est un des nombreux champs sur lesquels nous travaillons avec Toshiba, et donc je vais à nouveau, sans donner de date précise, prédire que la plupart des machines portables à l'avenir seront des tablettes et j'ose espérer que d'ici les trois à cinq ans à venir les améliorations tant matérielles que logicielles en feront une réalité. »

C'est vers cette période qu'Apple lance ses travaux sur ce qui allait devenir l'iPhone. Mais manifestement Bill Gates n'est pas seul à croire au format tablette : Steve Jobs a révélé lors de son entretien au dernier D8 que les premiers travaux sur l'iPhone portaient en réalité sur une tablette avant de réorienter le produit vers un smartphone, l'iPad étant par la suite une reprise du projet initial.

Microsoft s'entête malgré l'échec

En 2006, Microsoft tente de donner un second souffle à son initiative avec le projet Origami, qui promeut les UMPC (Ultra-Mobile PC). La licence Tablet PC n'impose plus aux constructeurs de détecter la proximité du stylet sans contact avec l'écran. Le premier modèle, le Samsung Q1, coûte $1099. Toujours sans l'ombre d'un succès. En 2007, la meilleure année pour les Tablet PC, il s'est vendu 1,4 million d'unités, toutes marques confondues…

Ultime effort, Steve Ballmer présente la Slate de HP quelques jours avant qu'Apple présente l'iPad. Véritable camouflet pour Microsoft, l'effet aura été suffisant pour que HP renvoie sa tablette sur la planche à dessin et finisse par envisager de passer à WebOS une fois qu'elle a eu racheté Palm…

Alors qu'Apple annonce l'iPad en janvier dernier, les prédictions de Bill Gates ont toutes fait choux blancs. Qu'à cela ne tienne, le Président de Microsoft annonce qu'en raison de son absence de stylet et de clavier, l'iPad aura du mal à tirer son épingle du jeu, bien qu'on ne puisse pas dire que le stylet du Tablet PC lui ait jusque-là porté chance… Il semble d'ailleurs que Bill Gates ait perdu tout espoir de voir la tablette prévaloir comme il le soutenait si fermement : « Je crois beaucoup dans l'interface tactile et la lecture numérique, mais je pense malgré tout qu'un mélange de la voix, du stylet et d'un vrai clavier — en d'autres termes le netbook — sera le courant dominant pour cela. »

Il faut malgré tout reconnaître à Gates qu'il était loin d'être le seul à demeurer dubitatif suite à l'annonce d'Apple. Nombreux étaient ceux qui s'interrogeaient sur l'utilité d'un tel produit, et restaient circonspects quant aux espoirs de vente. Le cabinet Forrester Research tablait le 17 juin sur 3,5 millions de tablettes, toutes marques confondues, vendues en 2010 sur le territoire américain, alors qu'Apple a annoncé le 22 juin la vente de son 3 millionième iPad (certes dans une dizaine de pays). Quoi qu'il en soit, et s'il lui reste à poursuivre sur sa lancée pour véritablement convaincre au delà de l'effet de nouveauté, en seulement trois mois, Apple a littéralement écrasé le marché mondial des tablettes à elle seule. La performance est louable, mais n'omettons pas de rappeler pour autant que ce marché n'a jamais fait référence pour ses performances. À titre de comparaison, il s'est écoulé environ 30 millions de netbooks l'année passée.

Les Tablet PC, trop en avance ?

Comment expliquer l'échec patent de Microsoft, malgré des efforts constants et renouvelés sur ce marché, elle qui l'avait initié il y a près d'une décennie ? On peut déjà souligner l'influence du géant de Redmond pour avoir pu imposer à ses propres clients, les fabricants, un concept de machine. Car l'une des forces reconnues d'Apple, c'est bien de maîtriser l'aspect matériel comme logiciel de ses produits. Mais Microsoft avait-elle raison trop tôt ?

Il y a dix ans, on ne pouvait guère envisager l'autonomie, le prix et les performances que présente l'iPad, qui font référence aujourd'hui. Mais la différence la plus notable entre les Tablet PC et l'iPad, c'est bien le système d'exploitation et son interface utilisateur. Alors qu'Apple a fait table rase de ses acquis dans le monde des ordinateurs avec iOS, Microsoft s'est entêtée à proposer une version légèrement modifiée de son système d'exploitation, de Windows XP jusqu'à Windows 7.

Et comment aurait-il pu en être autrement ? Windows a pour lui d'avoir des millions d'utilisateurs, et une logithèque en conséquence. Comment Microsoft aurait-elle pu envisager de ne pas tirer parti d'une telle force ? Ç’aurait tout simplement été considéré comme pure folie de sa part si elle avait fait le choix de partir d'une page blanche, d'autant que, de tout temps, Microsoft a appuyé tout son modèle économique sur la suprématie de Windows. Et le Tablet PC n'avait d'autre objectif pour Microsoft que de vendre plus de licences de Windows, et continuer à assoir sa domination en l'étendant à de nouveaux marchés. Apple n'avait pas autant à perdre en révisant intégralement ses acquis : l'objectif était pour elle de vendre des machines, et non des licences de son système d'exploitation.

Alors que l'iPhone est né initialement sous la forme d'une tablette, Apple a fait le choix d'attaquer par la bande en lançant un smartphone. Elle ne manquait d'ailleurs pas de raisons pour le faire : par la force des choses, les baladeurs numériques, iPod en tête, sont condamnés à être phagocytés par les smartphones à terme. Après une tentative avortée de partenariat avec Motorola, Apple s'est donc lancée en cavalier seul sur ce marché totalement nouveau pour elle. Et c'est par ce biais qu'elle a su imposer sa plateforme : s'il peut être encore concevable d'utiliser une tablette de la même manière qu'un PC portable, l'idée devient totalement farfelue lorsqu'il s'agit du petit écran d'un téléphone mobile. Microsoft elle-même y a renoncé avec Windows Mobile. Apple ne manquait d'ailleurs pas de motivations pour investir ce marché, vierge de toute domination. Elle pouvait enfin réussir là où Microsoft avait jusqu'ici anéanti ses espoirs de croissance.

Le pari a été amplement gagné, mais il avait également semé la graine de l'iPad dans l'esprit des consommateurs. Une vie numérique existe non seulement hors de Windows, mais même hors de la souris, du clavier physique, et de l'interface graphique à base de fenêtres et de menus déroulants. Steve Jobs assimile le PC au camion et l'iPad à la voiture. Comme en 2007 au sujet de l'iPhone, Steve Ballmer hausse des épaules, bien que Bill Gates ait un temps partagé le diagnostic de Steve Jobs, chose assez rare pour être soulignée. Il restera cependant fort à faire pour que les "voitures" désencombrent les "autoroutes de l'information" de leurs poids lourds : on prévoit de vendre quelques 355 millions de PC en 2010…

Quels espoirs pour Microsoft ?

Microsoft peut-elle revenir dans la course alors qu'Apple a d'ores et déjà mis une bonne distance entre l'iPad et les Tablet PC ? Pour rester compétitive d'un point de vue purement pratique, Microsoft se doit de réviser sa copie, en abandonnant l'interface de Windows, mais également sa logithèque. Des composantes qui faisaient partie de l'ambitieux projet Courier, malgré tout remisé au placard. Microsoft a cependant fait montre de sa capacité à profondément remettre en question ses produits avec Windows Phone 7, et elle a laissé entendre qu'il fallait s'attendre à une profonde révision de l'interface utilisateur sur Windows 8, rien n'est donc joué sur ce plan.

Mais pire encore, ça n'est pas tant Apple qui est en concurrence directe avec Microsoft, que Google avec le couple Android/Chrome OS. Et comme sur le marché des smartphones, Microsoft aura fort à faire pour vendre des systèmes d'exploitation aux fabricants alors que Google distribue les siens gratuitement. En conséquence, il sera très difficile pour Microsoft de tirer son épingle du jeu sur ce marché. Sa décennie d'avance n'y aura pas même suffi.

avatar snapscan | 
Faut pas déconner non plus faut rester objectif, imac et iphones sont des réussites, c'est clair mais l'Ipad vous l'avez déjà essayé? Vous avez déjà écrit un mail avec? c'est plus que moyen, sans compter le choix technologique de la dalle toute grasse après 5 min d'utilisation. C'est la plus grande fumisterie pour geek jamais sortie. Quid de l'utilité? de l'ergonomie pour écrire un mail, texte? Apple a passé un cap certes mais dans la com seulement, faire passer un produit quelconque et cher pour une merveille utile... Heureusement iphone 4 est sorti, et la c'est clairement de la balle :)
avatar Tchak | 
Apple aussi c'est déjà planté avec le Newton...
avatar iLazoW | 
À la fin de l'article, on verserait presque une petite larme pour Microsoft... En gros, le problème de Microsoft est bien décrit, pas la peine de le répéter, mais c'est ce qui fait leur force aussi. Concevoir un OS utilisable par des tas de machines et distribué sur des tas de machines. S'ils se sont planté avec les tablettes, les baladeurs et les smartphones, ils éclatent tous avec la Xbox et les PC (portables et fixes). Ils sont plein de bonne idées à MS, leur OS est moins bien que MacOSX, mais leurs tarifs tellement plus attractifs...
avatar BeePotato | 
L’article dit : « Microsoft innove 9 ans avant Apple. » Puis juste après : « Les premiers modèles sont sortis en novembre 2002. » Donc, finalement, si on évite de tomber dans le piège classique de Microsoft du gros effet d’annonce des mois ou des années à l’avance, on voit qu’il n’y a en fait qu’un poil plus de 7 ans entre cette sortie et celle de l’iPad. Mais bon, c’est juste pour chipoter, d’autant que comme ça a déjà été signalé, Apple avait déjà innové dans ce domaine 8 ans plus tôt avec le Newton, et d’autres avec des produits proches des Tablet PC… L’innovation de Microsoft sur ce coup est vraiment difficile à voir, donc (ce qui explique sans doute en partie que le monde n’ait pas vraiment été bouleversé par cette sortie des Tablet PC).
avatar BeePotato | 
Petite réaction sur certain des nombres donnés dans l’article : il est assez impressionnant de comparer les prévisions de ventes d’ordinateurs pour 2010 et les ventes d’iPad déjà effectuées. Parce que mine de rien, Apple avec l’iPad a déjà atteint près d’un pour cent du total des ventes prévues pour tous les ordinateurs personnels sur toute l’année. En trois mois, et avec un seul produit. Ça ne doit bien sûr pas être extrapolé aux années (voire aux décennies) suivantes, rien ne nous permettant vraiment de savoir comment les choses vont évoluer. Mais je trouve que c’est déjà impressionnant en soi.
avatar Anonyme (non vérifié) | 
Personne n'a dis que l'ipad ne se vendrait pas, par contre personne a dit qu'il finirai pas au fond d'une armoire, comme le tablet PC qui m'a servi pendant 6 mois avant de finir dans une étagère. Mais bon avec toute les appli inutile qui vont sortir je me fais pas trop de soucis.
avatar revol | 
@sunjohn la XBOX 360 est un PC? Motorisé par des Power, la XBOX est plus proche d'un Mac qu'elle ne l'a jamais été d'un PC... Et la PS3? C'est quoi? Un serveur web?
avatar revol | 
@croquepommes : tu crois... mais l'iPhone commence petit à petit à lasser. Les gens ont des alternatives... ce qui n'était pas le cas au début. Ils en vendent encore, mais Android est bel et bien là...et au boulot, si j'ai environ 50% d'iPhone 3G/3GS... Ce n'est pas vers l'iPhone 4 que les renouvellement se portent tous... Il y a un tas de switchers vers Android, tout simplement parce qu'iOS4 et son manque de dashboard lasse terriblement.
avatar revol | 
@snapscan : Tous les matins sur Fun... "L'iPAD c'est génial, c'est beau c'est fluide... si un auditeur pouvait nous appeler pour nous dire à quoi ça sert, ça serait top, on ne comprend toujours pas" ;)
avatar revol | 
@Artguillaume : C'est normal, on peut programmer avec plus d'un environnement sous Windows...il y a des dizaines d'outils de développements, d'ERP... Il est naturel que les pros se tournent vers Windows, c'est la même chose que pour l'iPhone... l'iPhone a la supériorité grâce à l'AppStore. L'offre logicielle fait oublier tous les défauts d'un OS. (et iOS4 en est bourré, ils n'ont même pas pu faire un multitache aussi convivial que ceux qui existent en jailbreak depuis des années.)
avatar Almux | 
Microsoft a souvent eu (ou acheté) de bonnes idées... Comme toujours, c'est dans la mise en pratique que cela devient plus bancal. Mais, c'est normal, puisque tout à été construit sur la base d'un [b]D[/b]irty [b]O[/b]perating [b]S[/b]ystem...
avatar momo-fr | 
@snapscan Oui j'ai rédigé déjà pas mal de courriels et textes avec l'iPad, le clavier virtuel c'est effectivement du dépannage (mais c'est très usuel quand même), j'ai aussi testé avec un clavier bluetooth Apple et c'est très pratique, tu cales l'écran où bon te semble et tu peux taper de manière confortable (un essai au lit c'est très bien déroulé). L'iPad n'est pas parfait mais le potentiel est là… il reste à la découvrir et le conquérir.
avatar didier31 | 
Moi j'ai acheté un ipad pour la musique et les photos car très simple pour ma petite famille. Toutefois, en tant qu'informaticien, je suis en attente d'un système performant me permettant de travailler (puissance, résolution d'écran et tactile of course). Donc j'attends une tablette style core2duo avec 4Go de ram en 1900x1080 .... un pc en forme de tablette quoi :) Apple à fait quelque chose d'important ! il vient de prouver qu'une tablette tactile est une réalité et qu'il y a un vrai marché. Au vu du nombre de projets de tablettes pc .... la concurrence va être féroce le nombre de pc sous windows se compte en 100 de millions !! Apple a pris une longueur d'avance phénoménale, mais dans une niche très spécifique. J'aime mon ipad, mon ipod mon mac mini (double boot), mais je vais aimer la future tablette pc avec windows !!
avatar Stanley Lubrik | 
Ben mon Didier31 qui nous dit "J'aime mon ipad, mon ipod mon mac mini (double boot), mais je vais aimer la future tablette pc avec windows !!" Ta patience est récompensée, elle arrive ou presque ta prochaine tablette Windows ! http://www.blogeee.net/2010/06/une-video-dun-prototype-de-lasus-eeepad-ep121/
avatar Liam128 | 
Assez d'accord avec l'analyse d'ensemble de l'article. Le pire est que Windows AVAIT le nécessaire depuis bien longtemps pour faire une tablette basée sur autre chose que du Windows pour PC de bureau : ils avaient Windows CE (sur lequel est basé Windows Mobile). Il était là, il était prêt, il était relativement mature (en tout cas pas beaucoup moins qu'un Windows normal)... mais Microsoft a voulu partir du principe que ce qui ferait la force commerciale de leur tablette, c'était la compatibilité avec tout le parc logiciel PC : ils ont cru que mettre un PC complet et tous ses logiciels dans une tablette en ferait un gros argument de vente. Rétrospectivement, c'était une erreur. Et Apple est clairement parti sur la base inverse : jeter des nouvelles bases, comme des pionniers qui défrichent un lieu vierge. Et certes, il faut essuyer des plâtres et la plate-forme logicielle n'a pas été très complète tout de suite, mais au final, ce petit soucis de manque de logiciels s'est vite arrangé, et ce d'autant plus que cet aspect "pionniers" a suscité beaucoup d'enthousiasme. Au contraire, les lourdeurs d'un vrai PC dans une tablette, au niveau de l'ergonomie notamment, ne se sont pas arrangés d'eux-même avec le temps.
avatar rick75 | 
@Philactere "Pas sorcier à comprendre l'échec de Microsoft" C'est sûre qu'a 95% de parts de marché sur le desktop beaucoup de boites rêveraient de connaitre un tel échec... Vous connaissez le sujet de cet article ? je parlais évidemment du système du Tablet PC et NON PAS du système d'un PC classique ! C'est bon, vous avez compris ou dois-je me réécrire ?
avatar rikki finefleur | 
Pas les memes avancées de la part des batteries, processeur , écran, wifi .. Ni les memes couts a l'époque sur ces composants.. C'était en 2001 nous sommes en 2010.. 9 ans apres..! Le matériel a aussi grandement évolué .. Pas vraiment comparable.. Pas le bon timing .. Mais l'idée était bonne.. J'ai connu des personnes qui en semblaient satisfaites.. Mais le cout pour le grand public était assez rédhibitoire.. A l'époque nous étions pour la plupart encore avec un modem 56k... uh uh

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