Quand les supports influaient sur les œuvres

Nonoche |
L'avènement de la dématérialisation des médias a eu des conséquences plus discrètes en apparence que dans leur utilisation et leur distribution : la création même en a été bouleversée.



En effet, le support physique a été une contrainte en tant que telle, qui devait être prise en compte dans le processus créatif, et qui a eu une influence sur la forme.

Certaines contraintes sont évidentes, par exemple pour la musique : la durée totale d'un album n'a désormais virtuellement plus de limites imposées. D'autres sont plus subtiles pour le consommateur, mais pas moins sans conséquence pour les créateurs.

Ad libitum (littéralement)

Puisqu'il est question de musique, revenons deux générations de format en arrière, avec le disque microsillon. La qualité de rendu de ce support analogique était directement associée à la vitesse de rotation, et pour cause, puisque d'elle dépendait la quantité d'informations lue sur une période donnée. Comme le disque ne comporte en réalité qu'un seul sillon en spirale, l'extérieur du disque était donc d'une meilleure définition que l'intérieur. À tel point que certaines œuvres, notamment des œuvres classiques, ont été gravées "à l'envers", c'est-à-dire avec une spirale qui part du centre du disque vers l'extérieur, afin que le crescendo final bénéficie d'une meilleure qualité sonore.

D'autre part, les disques étaient réversibles, chaque face d'un 33 tours durant de 20 à 30 minutes, il fallait donc nécessairement une césure dans la musique à cet instant. La répartition des titres selon leur durée devait tenir compte de cette contrainte, tout comme d'ailleurs les concepts-albums aux titres parfois exceptionnellement longs. Le CD a permis de s'affranchir de cette césure à hauteur de 80 minutes consécutives, avant même que la musique dématérialisée ne permette d'aller au-delà (l'album Soulnessless de Terre Thaemlitz, exclusivement distribué de manière numérique, monte le compteur à plus de 32 heures…)

Le cinéma sur pellicule connaissait une contrainte similaire : le changement de bobine lors de sa projection. Un long métrage tient sur plusieurs bobines de pellicule. Lors de la projection, le projectionniste doit basculer d'une pellicule sur l'autre à l'aide de repères visuels à même l'image du film. Ces petits ronds (ou ovales si le film est anamorphosé), s'affichent dans le coin supérieur droit de l'image à deux reprise : la première pour indiquer le changement imminent de bobine, et la seconde pour que le projectionniste effectue la bascule de bobine.



Les projectionnistes avaient également une astuce pour avoir un signal sonore indiquant le basculement de bobine, une petite cloche dont le mécanisme s'appuyait sur la bobine elle-même, et qui était la cause des rayures verticales de l'image lorsqu'il manquait de lubrifiant.



Le changement de bobine avait une conséquence plus importante encore, cette fois au niveau créatif : lors de la projection, celui-ci était manuel et imprécis et ne pouvait donc se faire à l'image près. Il imposait donc un changement de scène à l'image : impossible de maintenir un plan, un son, ou même un dialogue, d'une bobine à l'autre. Le changement de bobine impose une interruption dans le processus narratif. D'autant que l'image "saute" à l'écran lors du passage d'une bobine à l'autre, et qu'il vaut donc mieux le faire durant un fondu au noir. Non seulement cette contrainte technique du support physique impose un changement de scène à un instant donné, mais il impose même l'effet de transition d'une scène à l'autre (quoique nombre de films ont malgré tout fait l'impasse sur ce dernier).

Toutes ces contraintes disparaissent avec le cinéma numérique, projeté d'une seule traite à partir de disques durs. Les scènes peuvent alors avoir toute la durée requise par l'histoire elle-même. Mais en amont de la projection, la dématérialisation va jusqu'aux techniques de tournage, et là encore elle libère le processus créatif. Les caméras numériques, telles que la RED EPIC, ne stockent plus les images sur pellicules, mais sur des disques SSD, et donc sans le moindre mécanisme. Ainsi, il devient possible de tourner des plans qui n'exigent plus la stabilité absolue de la caméra. Autrefois, de simples tressaillements rendaient le tournage impossible, puisque le fragile mécanisme de la caméra exigeait un alignement précis de la pellicule. Mieux encore, ces caméras sont devenues infiniment plus maniables, puisque débarrassées de leurs encombrants magasins de pellicules. Il devient donc possible de tourner des scènes autrefois impensables uniquement à cause du support physique.



Mais la dématérialisation a touché en premier lieu une autre partie du cinéma avant même le tournage ou la projection, il s'agit bien évidemment de la post-production. Faisons cependant abstraction des outils de traitement numérique de l'image, qui n'ont à proprement parler pas dépendu du support ou de son absence. Le montage, en revanche, s'est trouvé libéré de bien des contraintes dès l'instant où il s'est affranchi du support. Alors qu'il fallait autrefois physiquement couper ou scotcher la pellicule, le montage virtuel a libéré l'expérimentation du monteur sans perte de temps, et même permis de réaliser de virtuoses prouesses autrefois impensables avec le support physique.

Assez paradoxalement, cet affranchissement des contraintes imposées par le support peut avoir un impact négatif sur la création, puisqu'elle se nourrit, entre autres, des contraintes. Mais s'il n'y a plus de support, il reste toujours un format. La technique conserve malgré tout bon nombre de limites : le rapport d'image, le nombre d'images par seconde, la compression vidéo, la focale, l'éclairage, les contraintes de temps et/ou de budget, et bien d'autres, sont autant d'éléments qui continuent d'imposer leur férule aux artistes, et qui exigent des choix de leur part.

La dématérialisation poursuit son évolution, avec le streaming et le cloud, les œuvres ne sont même plus sur nos disques durs. Ces données éthérées, sans incarnation, bien qu'elles soient encore stockées sur des serveurs, perdent un peu plus de leur substance physique pour ne plus vivre que dans le "nuage". L'ironie du sort, c'est que les œuvres ont tellement été indissociables de leurs supports que les termes se sont confondus au-delà de leur utilisation : le "film" n'est plus stocké sur un film, à l'image de ce "papier" de MacGeneration d'ailleurs. De quoi rendre les générations à venir quelque peu perplexes sur cette drôle d'étymologie, même si la pellicule perforée de 35 mm restera longtemps encore le symbole graphique du cinéma.

Mais c'est avec ce retour à l'essentiel de la donnée que la captation elle-même devient plus cruciale. Le cinéma a gagné un peu plus de réalisme avec l'avancée de la technologie, avec le son mono, la couleur, le son stéréo, puis surround, le relief… la pellicule, qui s'est pliée sans broncher à la HD, ne sera plus là demain s'il est question d'augmenter encore la définition des écrans. Et c'est bien l'incomplétude des données qui limitera la restitution du réel à mesure que nos capacités à le rejouer plus finement augmenteront. Déjà Hollywood y travaille avec la performance capture, qui n'enregistre plus la façon dont la lumière se réfléchit sur le réel, mais les moindres mouvements des corps dans l'espace, et permet de repositionner une caméra virtuelle à tout endroit après captation. Seuls quelques films de genre s'y prêtent, au prix d'un harnachement pour les acteurs et d'un décor squelettique. Une poignée de films utilisent ce procédé pour l'heure, mais les libertés qu'il offre pourraient bien en faire la norme demain.



La disparition des supports matériels offre de nouvelles latitudes et permet d'explorer de nouveaux horizons, de réaliser des œuvres qui étaient autrefois techniquement infaisables, et ouvre plus largement l'accès à la création. Le talent, lui, reste toujours aussi inégalement partagé.
avatar SugarWater | 
N'oublions pas non plus que les limites ont créé toujours plus de diversité artistique que l'absence de limites.
avatar hyrok | 
@sugarwater excellente remarque. lorsqu'on voit les super productions qui remplissent les salles à coups d'effets spéciaux, alors que ces même "oeuvres" sont dénuées de tout intérêt artistique on peut être triste. de nombreuses productions talentueuses sont ignorées. le véritable artiste est celui qui arrive à créer avec le minimum d'artifice.
avatar Nonoche | 
on ne l'a pas oublié : [quote]Assez paradoxalement, cet affranchissement des contraintes imposées par le support peut avoir un impact négatif sur la création, puisqu'elle se nourrit, entre autres, des contraintes. Mais s'il n'y a plus de support, il reste toujours un format. La technique conserve malgré tout bon nombre de limites : le rapport d'image, le nombre d'images par secondes, la compression vidéo, la focale, l'éclairage, les contraintes de temps et/ou de budget, et bien d'autres, sont autant d'éléments qui continuent d'imposer leur férule aux artistes, et qui exigent des choix de leur part.[/quote]
avatar Tatie_Danielle | 
Je n'ai qu'un mot à dire, BRAVO, à Arnaud qui nous offre là un article très intéressant comme à son habitude et qui donne un peu de hauteur aux préoccupationx purement informatiques. Cela apporte baucoup à MacGé. Donc bravo et merci !
avatar misterbrown | 
Bravo pour cet article HS. Et oui, une époque qu'il est bon de rappeler aux plus jeunes. Par exemple après l'achat d'un album CD, on le mettait dans sa platine/STOP. Lire un "73:45" faisait plaisir indiquait qu'il y avait peut etre une hidden track. Un album issu d'une réédition correspondait aussi fatalement à un pauvre 45 min... Comprendre qu'un plan séquence était une prouesse. Le changement de pellicule dans un cinéma fait pour un pro sans qu'on s'en rende compte. et tout ça.
avatar Felixsanti | 
@Tatie_Danielle : Je partage entièrement ton avis. Le travail d'Arnaud et la problématique qu'il pose est forte intéressante. Merci pour ce travail de journalisme, qui ne se limite pas uniquement au monde sectaire de l'informatique mais qui va au-delà. Merci MacG!!
avatar RickDeckard | 
La partie sur les rushes dématérialisés est (très) intéressante mais parler directement du cloud commercial comme une suite logique à la dématérialisation dans les métiers créatifs est un raccourci assez facile. La démat a surtout même remis en question le droit d'auteur dans le sens ou Beaumarchais l'entendait. Plus que n'importe quelle considération technique, c'est justement l'enjeu de la dématérialisation à l'avenir, autant pour les auteurs que pour les consommateurs. Sinon, la convergence de la photo et la vidéo depuis le 5DII (et des RED à un tout autre niveau) illustre pas mal les propos de l'article. Avoir une image réellement typé "ciné" après grading avec du matériel grand public et surtout qui ne coute pas 100.000€ par caméra+objectif était impensable il y a seulement 4 ans. Bon, le choix de Ghost Rider par contre va vraiment dans le sens du commentaire de hyrok. Les gagnants justement, ce ne sont pas seulement les grosses prods hollywoodiennes tels que le nanar de plus haut mais aussi les prods indé et amateur.
avatar Eaglelouk | 
C'est pour ce genre d'articles qu'on aime encore plus MacG.
avatar winstonsmith | 
Très bon article. Autour de cette question on peut lire ce qu'a écrit Marshall McLuhan à propos des médias (au sens large : tout médium de communication), en particulier 'Pour comprendre les médias'
avatar jeremiew | 
Excellent article, magnifiquement écrit, très juste et plein de références.... Un grand bravo et merci à MacG pour sa virtuosité, sa culture et son éclectisme, associés à des formidables compétences en développement, peu communs aux autres médias d'informatique ! C'est vraiment sur ce point qu'il s'en différencie et pour ces raisons que je croie que tous ses lecteurs assidus seront d'accord pour payer un abonnement !
avatar jun.in.mess | 
[quote]Faisons cependant abstraction des outils de traitement numérique de l'image, qui n'ont à proprement parler pas dépendu du support ou de son absence[/quote] Enfin quand même un peu. Parmi les premier matt painting, on notera ceux de citizen kane, qui consister à filmer deux plan, et à découper les deux péloches au cutter pour enfin les superposer et obtenir un plan totalement inédit. La technique a par la suite évoluer pour permettre des plans plus complexe et plus rapidement, en se détachant justement du support, au lieu de découper les pellicules, on a commencé à peintre des plaques de verres par la suite disposé derrière les acteurs, à l'arrière plan. (ce qui a donner le nom de la technique par la suite). Le support analogique était une contrainte qui a poussé à s'en débarrasser et à trouver d'autre outils (l'ordinateur par exemple).
avatar Boumy | 
Je félicite l'auteur. Après gardons à l'esprit que cet article nous ébloui aussi par contraste avec les sujets quotidiens. Et pourtant nous sommes toujours dans le domaine de la technique : quantité/qualité. Qu'une oeuvre ne soit pas limitée en quantité de minutes ou en qualité de rendu n'est qu'une toute petite partie de l'aventure. Cela à été dit dans les commentaires. L'important aujourdhui pour un chercheur, un journaliste, un créateur est d'interroger son époque. Et, partant, la question de la diffusion prend plus de sens que ne le cache involontairement la gentille condescendance à l'égard du cloud. L'accès aux œuvres est une partie du processus de création.
avatar Lierpok | 
Ça me blesse dimaginer une bibliotehque sans livres ou la disparition du plaisir de feuillter une jaquette de cd... Tout n'est que virtuel et ephemerer d'un certain côté. La ou je regarde avec des yeux passioné les vignils des stones, Beatles et autre Ceram de mon père mes enfants ne conterons pas ça... Le côté "vrais" des chose s'efface devant la perfection virtuel.
avatar Lierpok | 
Le plaisir de prêter un DVD ou un cd à un pote. Revendre un livre pour en acheter un autre et j'en passe. C'est un mode de consommation égoïste, c'est aussi là sont grand défaut. J'aime utiliser la dématérialisation mais je sais également que c'est un piège sur certain côté...
avatar pmloikju (non vérifié) | 
Super article !! Remémore l'histoire complète et donne de bonne informations.
avatar Natsukille | 
Très bon article ! Bon, je n'ai que 18 ans donc je n'ai pas tout utilisé ou vu, mais ça force à voir que tout a beaucoup changé =P
avatar laurange | 
Article sympa mais qui laisse un petit goût de "c'était mieux avant". Les artistes évoluent avec la technique, ils trouveront d'autres moyens d'exprimer leur talent.
avatar liocec | 
Très bon résumé qui de plus nous rappelle nos tendres années avec la vente de bonbons, glaces pendant l'entracte...
avatar cyrillecbp | 
Très bon article ! Il est drôle de voir que tout le monde regrette presque cette époque de contraintes mais commente cet article sur macG, sûrement à partir d un idevice ;)
avatar Domsou | 
@hyrok : 'excellente remarque. lorsqu'on voit les super productions qui remplissent les salles à coups d'effets spéciaux, alors que ces même "oeuvres" sont dénuées de tout intérêt artistique on peut être triste. de nombreuses productions talentueuses sont ignorées. le véritable artiste est celui qui arrive à créer avec le minimum d'artifice.' L'intérêt artistique est une notion très floue et surtout très subjective. L'utilisation des effets spéciaux et de l'évolution technique en général apporte de nouvelles teintes à la palette de l'artiste en plus de le libérer de certaines contraintes : il ne s'agit pas que d'un maquillage raccoleur.
avatar Skywalk3r | 
Très bon article... Merci!!! J'adore le support vinyle pour ce qu'il dégage et je ne connaissais pas cette effet pourtant logiques imposé par la rotation du disque.
avatar Hasgarn | 
Excellent papier ;) C'est assez marrant que vous le publiiez maintenant, car hier, je me suis intéressé à un appareil photo argentique que je pourrait bien m'acheter vite pour faire un retour "au source". Ce sera une première pour moi, je n'ai jamais photographié avec un boitier réflex argentique. Il ne faut jamais oublier les fondamentaux.
avatar Philactere | 
@domsou : 'L'utilisation des effets spéciaux et de l'évolution technique en général apporte de nouvelles teintes à la palette de l'artiste en plus de le libérer de certaines contraintes : il ne s'agit pas que d'un maquillage raccoleur.' Mouais c'est vrais dans certains cas.. En même temps quant on voit une certaine production il ne s'agit plus de maquillage racoleur mais carrément d'outrage au bon goût et à l'intelligence. M'enfin, les navets ont toujours existé, avec effet spéciaux complexes ou sans.
avatar Pierre H | 
Sympa comme article. Juste une précision, ça fait quelques décennies que les projecteurs de cinéma sont équipés de grosses bobines. Le projectionniste reçoit donc le film en bobines de 21 minutes maximum, puis les joint bout à bout avant la projection. Cela évite le risque de rater la transition, par contre elle est parfois modifiée : un film qui a bien vécu voit souvent les premières et dernières images de chaque bobine disparaitre. Abimées, le projectionniste les enlève pour pouvoir joindre les bobines. Du coup, avec le temps, la transition entre chaque bobine est de plus en plus serrée. Lors du montage, quand on fait le choix des coupes entre les bobines, on laisse toujours au moins une seconde et demi entre le dernier dialogue et la fin de la bobine. La projection en 35mm a encore de beaux jours devant elle. Toute la planète utilise le même système, et les salles sont déjà équipées. Il y a aussi un coté analogique agréable, la projection numérique a quelque chose de plus froid. Peut être qu'on verra des clubs qui organisent des projections essentiellement en 35mm dans le futur, comme il y a encore de nombreux fans de 33trs. Et pas uniquement par nostalgie.
avatar initialsBB | 
@misterbrown : 'Comprendre qu'un plan séquence était une prouesse.' Cela reste une prouesse technique ET artistique, seulement elle n'est plus liée à la longueur de la bobine. Le plan séquence d'ouverture de La Soif Du Mal est tout aussi ardu à tourner que ce soit en numérique ou en pellicule...

Pages

CONNEXION UTILISATEUR