Depuis des mois, voire plusieurs années, une petite musique se fait entendre dans toute l’Europe : « il faut construire le cloud européen », « L’Europe doit acquérir sa souveraineté numérique », « Il faut se détacher des solutions américaines ». De belles paroles, mais sans acte, elles ne valent pas grand chose. Or, Airbus pourrait montrer la voie à toutes les grandes entreprises de l’Union européenne, en prenant une décision forte : recentrer une bonne partie de ses applications métier sur des serveurs européens, comme le rapporte The Next Web.

La décision est forte, et n’est pas sans conséquences tant la bascule est lourde financièrement : l’entreprise européenne a en effet décidé de recentrer une grande partie de ses activités numériques sur des serveurs européens, avec tout ce qu’implique une bascule d’une telle envergure. Ce n’est pas moins de 70 applications métier qui se passeront désormais de AWS (Amazon Web Services), pour migrer vers Scaleway. À terme, ce sont près de 900 applications qui devraient migrer vers ces serveurs européens.
Le choix de Scaleway n’a pas été fait sur un coup de tête : Airbus a mis en concurrence de nombreux fournisseurs, avec une idée principale à l’esprit, que ces applications et leurs données soient hébergées sur des serveurs à l’abri des velléités américaines. Le risque à rester hébergé sur des serveurs US était grand : avec le US Cloud Act, les USA ont décrété que toutes les données hébergées sur des serveurs appartenant à des entreprises américaines pourraient désormais faire l’objet d’une demande d’accès des autorités, y compris si ceux-ci sont localisés en dehors du pays. C’est un changement radical dans la manière dont les grands groupes appréhendent leur infrastructure numérique. Pendant des années, l’hébergement chez les hyperscalers américains était considéré comme une évidence. Désormais, la juridiction applicable aux données devient, elle aussi, un critère déterminant.
Alors certes, pour appliquer ce droit de regard, il faut engager une procédure, régie par les lois américaines. Il n’est pas simplement question d’une simple visite où les fonctionnaires arrivent avec un simple « montrez-moi toutes vos données, exécution ». Mais pour une entreprise aussi puissante et scrutée qu’Airbus, en concurrence principale avec l’une des entreprises symboliques de la puissance des USA, il reste un doute important. Le risque de voir observés tous les secrets industriels de l’un des avionneurs les plus importants du monde par un gouvernement lié à son concurrent passe d’un coup de « impossible » à « peu probable, mais… ».
Airbus a donc décidé d’appliquer une des maximes les plus connues : dans le doute, pas de doute. En conséquence, elle a cherché un nouveau fournisseur, selon trois angles précis : les capacités techniques, la résilience aux pannes, et la protection des données offertes par une entreprise européenne dont les serveurs sont hébergés sur le territoire de l’UE. Après de multiples entrevues avec les différents concurrents, elle a décidé de confier ses données les plus précieuses à Scaleway, appartenant au groupe Iliad de Xavier Niel.
Le groupe Airbus va donc basculer progressivement ses applications concernant les données ayant trait à ses secrets industriels sur les serveurs de Scaleway. Il ne s’agit pas de déserter entièrement les USA : un bon nombre de ses applications métier vont rester hébergées sur AWS, ne serait-ce que pour des raisons pratiques, les serveurs d’Amazon étant répartis sur le globe, et ayant une redondance particulièrement précieuse pour un groupe qui ne dort jamais, ses avions étant 24h/24 en vol aux quatre coins du monde. Ainsi Skywise, application permettant de suivre l’entretien, la maintenance, la production et la logistique de ses 12 000 avions répartis dans de nombreux pays, restera hébergée chez AWS. De la même manière, Airbus n’abandonne pas du jour au lendemain Microsoft, Google, Salesforce ou d’autres logiciels de productivité qui sont devenus indispensables dans le monde de l’entreprise.
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Cependant, Airbus a traité le problème de façon pragmatique : si les données concernant les opérations et la maintenance peuvent et doivent presque rester hébergées sur des solutions globales, les éléments les plus précieux de l’entreprise, comme les données ayant trait aux projets en cours et au développement de ses futurs avions seront maintenant hébergées sur des serveurs à l’abri de toute procédure américaine.
Alors certes, c’est un premier pas. Mais cette première pierre, en dehors du symbole, montre que la dépendance aux serveurs et solutions américaines n’est pas une fatalité : si une entreprise aussi puissante et globale qu’Airbus peut le faire, et s’en donne les moyens, cette bascule a de quoi faire réfléchir les autres grands groupes européens, et même les administrations. Rien ne dit qu’elle sera suivie par d’autres, mais elle ouvre la voie à une réflexion chez d’autres : après tout, si eux ont réussi, pourquoi pas nous ?













