De TRVL à Apple News, voyage d'une start-up chez Apple

Mickaël Bazoge |

Pour confirmer l’acquisition d’une start-up, Apple use et abuse d’une déclaration type (« Nous achetons de temps en temps de petites entreprises technologiques »), sans préciser bien sûr la raison de l’opération. En 2014, le constructeur s’attachait les services de la jeune pousse néerlandaise Prss, à l'origine du magazine de voyage TRVL et surtout, d'une plateforme de publication qui allait servir de colonne vertébrale pour Apple News. Voici l’histoire de cette acquisition en compagnie de son fondateur, Jochem Wijnands.

Jochem Wijnands en 2015.

Le lancement de l’iPad il y a neuf ans a permis l’éclosion de nombreuses initiatives de presse, un tel écran incitant à la lecture et à la contemplation de grandes et belles photos dans des interfaces léchées. Après avoir bourlingué une quinzaine d’années en tant que photographe pour plusieurs publications, Jochem et son équipe basée aux Pays-Bas lancent TRVL, un magazine de voyages disponible exclusivement sur la tablette d'Apple.

Chemin faisant, TRVL commence fin 2011 à développer sa propre plateforme de création et d’édition de contenus baptisée Prss, car « nous étions frustrés par les logiciels d’Adobe », nous explique Jochem. À l’époque des pionniers, les outils sont frustres et peu performants, qu’il s’agisse de la conception graphique de magazines numériques ou de leur distribution via l’app Kiosque (Newsstand). Cette app inaugurait un système d'abonnement qui allait devenir commun dans tout l'App Store. Elle tirera sa révérence avec iOS 9 en 2015.

C’est en avril 2013 que la webapp Prss (il s’agissait à l’origine d’une application pour Mac) est annoncée, avec le lancement du service prévu à la fin de cette année. D’emblée, Prss épate par sa simplicité de création de contenus ainsi que le poids tout léger des fichiers générés1. Sauf que bien peu de gens pourront s’en servir : « Nous avons vendu Prss à Apple début 2014 ».

Le système de création de Prss, sorte d’iBooks Author sur le web.

L’équipe a voyagé 25 fois dans la Silicon Valley avant de s’établir de manière permanente sur place. Des voyages « pas toujours pour Apple, mais cela montrait combien nous nous intéressions à ce qui se passait là-bas ». Après le lancement de Prss, un certain nombre d’entreprises ont montré des signes d’intérêt pour la plateforme. « Pendant une visite à Cupertino, des dirigeants d’Apple nous ont demandé si nous serions intéressés par une acquisition ».

Le voyage de l'équipe de TRVL à San Francisco pour la WWDC 2012.

« TRVL a bien fonctionné sur l’App Store, et la première percée a eu lieu quand Apple nous a montré durant le keynote de la WWDC en 2012 ». Peu de temps après, l’équipe de TRVL rencontre Eddy Cue : « Nous lui avons dit que nous faisions des logiciels [qu’Apple] avait oublié de faire ! Puis nous avons parlé à un certain nombre d’ingénieurs Apple ». Une première réunion formelle a lieu en août de la même année afin de montrer Prss : « Nous avons réalisé une démo à partir de zéro, cela nous a pris deux mois ».

À aucun moment durant ces rencontres préliminaires Apple ne précise ce qu’elle a en tête. « Nous savions en quelque sorte qu’ils avaient des problèmes avec Kiosque. Ça ne fonctionnait pas, tout simplement, mais ils n’ont jamais partagé leurs idées avec nous, en tout cas pas avant qu’ils nous aient achetés », raconte Jochem.

L’application Kiosque lancée avec iOS 5.

Et puis les discussions ont abouti. « Cela a pris trois ou quatre mois avant la finalisation de l’accord ». Apple a mis un certain montant sur la table (impossible de savoir combien évidemment, mais la somme proposée a satisfait Jochem et ses camarades). Néanmoins, l’argent ne fait pas tout : « La raison la plus importante pour nous, celle qui nous a poussés à accepter cette proposition, c’est que nos idées finiraient par être intégrées à iOS ». Une récompense doublée d’une satisfaction : « Nous savions que l’équipe allait être emballée à l’idée de déménager en Californie pour travailler chez Apple ».

Kiosque change de peau avec iOS 7.

Encore fallait-il régler quelques problèmes d’ordre… administratif. « Dix de nos ingénieurs se sont mariés avec leurs petites amies la même semaine pour qu’elles obtiennent un visa afin de venir les rejoindre » ! Décrocher les fameux sésames pour s’établir aux États-Unis a été « facile », explique Jochem (les choses ont sans doute un peu évolué depuis).

Apple a vraiment pris soin de tout, le déménagement, etc. Mes enfants ont eu des leçons d’anglais avant de venir, mais nous ne pouvions rien dire à personne. Mais bien sûr, il arrive à Apple de faire des erreurs de temps en temps. Quand les déménageurs sont arrivés, ils nous ont félicités pour notre nouveau travail chez Apple !

Une fois sur place, il a fallu commencer le travail. Une ambiance bien sûr très éloignée de celle que connaissait la start-up. « Dès le départ, travailler chez Apple a été très différent. Les choses vont plus lentement à mesure que l'intérêt et le nombre de personnes impliquées grandissent ». Assez logiquement, les changements liés à ce nouvel environnement de travail ont été ressentis plus fortement dans les premières semaines et premiers mois, avant de se réduire au fil du développement.

En tant que fondateur, Jochem était en contact avec plusieurs dirigeants haut placés « car [Apple News] était stratégique ». Il travaillait de près avec Eddy Cue, le patron du logiciel et des services, mais aussi d’autres. « En fait, ces relations ont été la meilleure partie de mon séjour [en Californie] », estime-t-il aujourd'hui. « J'ai aussi adoré les concerts sur le campus Infinite Loop, où le conseil d'administration rejoignait le reste de l'équipe, et ils faisaient des danses ridicules sur la musique de Pharrell Williams comme nous tous ! ».

Quant aux goûts vestimentaires d'Eddy Cue, connu pour ses amples chemises colorées, « les Californiens ne sont pas toujours très bien habillés », convient Jochem. « Je ne me rappelle pas de ses chemises, désolé ! Mais je me souviens qu'il adorait les voitures rapides, je me souviens aussi de sa Ferrari ». Le vice-président d'Apple est membre du conseil d'administration du constructeur italien.

Un an après l’acquisition de Prss, le constructeur lance Apple News dont l’architecture repose sur les travaux de la plateforme de publication. L’application est très bien reçue par les lecteurs dès le départ. « C’est une app gratuite qui vous propose de l’actualité. Vous pouvez la personnaliser et y trouver vos publications préférées. Impossible de ne pas aimer ! ». Techniquement parlant, Apple News est très bien fichue, mais la Pomme ne s’est pas arrêtée en si bon chemin : le service bénéficie d’une vraie rédaction composée de journalistes.

Apple News est disponible aux États-Unis, en Australie et au Royaume-Uni (et bientôt au Canada). Les autres pays doivent se contenter du widget News dont la chiche sélection est gérée par des algorithmes obscurs (lire : Le widget Apple News toujours aussi mystérieux et bénéfique pour la presse française). Jochem n’a malheureusement aucune idée d’un éventuel lancement dans de nouveaux pays.

Maintenant qu’Apple News est sur les rails, le fondateur de TRVL est revenu à ses premières amours. « J'ai quitté Apple pour un certain nombre de raisons. J'ai senti que mon travail était terminé quand Apple News a été lancé », explique-t-il. « Quand je suis arrivé [chez Apple], j'étais le fondateur [de Prss], mais arrive un moment où n'importe qui devient un employé, et je ne le voulais pas ».

L'idée de transformer TRVL en site de réservation d'hôtels a germé dans l'esprit de Jochem à la suite d'une suggestion de voyage au Mexique recommandée par un membre de son équipe alors qu’il travaillait chez Apple. « J'avais tellement d'idées pour faire de TRVL.com la meilleure app de réservation que je n'en dormais plus ! ». Sur le site comme dans l'application, l’utilisateur se voit proposer une sélection d’hôtels : « Vous ne perdez pas votre temps dans des lieux qui n’ont rien de spécial ». Cerise sur le gâteau, le service verse à l’utilisateur une commission pour chaque réservation recommandée à ses amis.

TRVL.com surfe régulièrement sur l’actualité. Ainsi, tous ceux qui réserveront un voyage vers le Mexique recevront… une boule anti-stress à l’effigie de Donald Trump ! Une manière pour la société de protester contre la rhétorique toxique du président américain lorsqu’il parle des pays étrangers et de leurs habitants…

De son côté, Apple News est appelé à devenir un des services piliers sur lesquels le constructeur veut s’appuyer pour rentabiliser son énorme base d’utilisateurs. Un système d’abonnement à la Netflix est dans les tuyaux.


  1. Le Daily, éphémère quotidien pour iPad lancé par le groupe News Corp, pesait chaque jour des centaines de Mo. La parution a cessé fin 2012. ↩︎

Pour aller plus loin :

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avatar Lucas | 

Super intéressant, merci beaucoup !

On a plus que hâte de voir ça enfin arriver en France, et l’ouverture au français via le Canada donne espoir !

avatar iPop | 

Adobe et la presse faisait la gueule a apple a l’époque....ça a pas trop changé je crois. Paraît que ‘Photoshop sort cette année.

avatar hartgers | 

Super article.
Par contre, si les "californiens ne sont pas toujours bien habillés", il est clair que les néerlandais ne sont pas toujours bien coiffés ! À leur dégaine je les reconnais à l'autre bout du monde ! ;-)

avatar Crunch Crunch | 

Je VEUX Apple News en Suisse, tout de suite ??

Les journaux numériques sont tellement mauvais par ici !

avatar demus | 

Super article

avatar Terrehapax | 

Si j’allais au Mexique, je crois que j’aurais davantage besoin d’une boule anti-stress à l’effigie d’un chef de cartel...
Mais bon, un peu d’antitrumpisme primaire, ça vous pose.

avatar zmr | 

Je me faisais la même réflexion...

avatar hartgers | 

Si vous alliez au Mexique, vous verriez la réalité du mur entre les USA et le Mexique, un crève-cœur. Vous verriez aussi que les gens, comme partout ailleurs, sont accueillants et chaleureux. Et qu'un Trump promet de renforcer cette frontière qui est déjà une atteinte aux droits de l'Homme. Il est bien normal de s'attaquer à lui, quoique ses prédécesseurs n'ont pas fait mieux que lui concernant le Mexique.

avatar zoubi2 | 

@hartgers

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