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Pourquoi les livres sur Apple sont-ils si mauvais ?

Anthony Nelzin | | 12:30 |  35

Ce qui fait l’intérêt d’un livre sur Apple, c’est sa capacité à ignorer le discours marketing et les informations de seconde main pour dissiper l’écran de fumée érigé par la firme de Cupertino, ouvrir les portes de son campus et soulever le drap noir protégeant ses produits. Bref, à dire la vérité, ou du moins une partie de la vérité.

Les livres qui peuvent se targuer de ces qualités se comptent sur les doigts de la main. Revolution in the Valley raconte vraiment « l’incroyable histoire de la genèse du Mac » : il a été écrit par l’un de ses concepteurs, Andy Hertzfeld, qui ne cache rien des éclairs de génie de Steve Jobs… ni de ses colères. Personne d’autre que Paul Kunkel n’a pu discuter des heures et des heures avec les designers d’Apple, personne d’autre que Rick English n’a pu photographier tous les prototypes de la société : leur AppleDesign est une somme sur l’Apple des années 1980 et 1990.

Insanely Simple est parfois un peu trop angélique et souvent réducteur, mais qui mieux que Ken Segall pour analyser le marketing d’Apple qu’il a contribué à former ? Et même si son livre est resté à l’état de brouillon sans grande cohérence et truffé d’erreurs et d’imprécisions, Walter Isaacson a bénéficié d’un accès direct au man himself.

Haunted Empire: Apple After Steve Jobs et Jony Ive - Le génial designer d'Apple, comme la plupart des livres « sur Apple » qui sont venus avant eux et qui paraîtront après eux, ne sont pas de ce calibre. Un historien sans matériel ni méthode historiques n’écrit rien de plus qu’un roman : sans accès direct à l’objet de leur livre, Yukari Iwatani Kane et Leander Kahney sont condamnés à ne pouvoir qu’illustrer un propos écrit d’avance avec des exemples de seconde voire de troisième main. Mais l’un le fait mieux que l’autre.

Yukari Iwatani Kane a commencé son livre par le titre, puis l’a poursuivi pour justifier ce titre. Et il faut admettre qu’à ce petit jeu, elle a un certain talent : elle a tout de même réussi à commettre 384 pages. 384 pages où l’on trouve trois informations et beaucoup de resucées, une idée fixe répétée tous les quatre lignes et quelques mots intéressants tous les quatre chapitres, une palanquée de lieux communs et de trop rares germes d’analyse pertinente. Tous les talents ne sont pas bénéfiques.

Ce que cette ancienne du Wall Street Journal nous apprend de Tim Cook ? Rien de plus que ce que ses propres parents ont déjà déclaré à leur canard local, que ce que des sources forcément anonymes ont déjà confié aux médias spécialisés… et que ce quelques recherches sur Google peuvent faire ressortir. En somme, que Tim Cook se lève tôt, qu’il aime le vélo, les barres énergétiques et le Mountain Dew, et qu’il croit que travailler dur est la clef du succès. La belle affaire.

Quelles sont les raisons profondes de son engagement pour la philanthropie, une plus grande transparence sur les conditions de travail en Chine, ou en faveur d’un développement plus durable des activités d’Apple ? Son style de direction a-t-il évolué maintenant qu’il est CEO, en quoi son travail au quotidien diffère-t-il de celui de son prédécesseur, quels sont ses rapports avec l’équipe de direction qu’il a totalement revue ? Comment sa personnalité peut influer sur la stratégie à long terme d’Apple ?

Yukari Iwatani Kane ne répond pas à ses questions, par peur de trouver des éléments qui contrediraient sa thèse : que sans Steve Jobs, Apple est foutue. Son bouquin aurait été sans doute plus éclairant, plus profond, plus fouillé, mais aussi plus difficile à écrire et à vendre à un éditeur puis à des lecteurs avides de la moindre information sur une société qu’ils adorent ou qu’ils adorent détester. Or sur ce point-là aussi Yukari Iwatani Kane a un certain talent, elle qui a réussi à provoquer des réactions épidermiques jusqu’à la tête d’Apple. Cet article lui-même pourrait donner envie de la lire : résistez et faites nous confiance, cela n’en vaut pas la peine.

Gardez plutôt votre argent pour le livre de Leander Kahney, qui souffre certes des mêmes symptômes, mais s’en sort beaucoup plus honorablement. De la même manière que Haunted Empire n’est pas un livre sur Tim Cook, Le génial designer d'Apple n’est pas un livre sur Jony Ive : il retrace plutôt l’irrésistible montée en puissance du design chez Apple, jusqu’à ce qu’il prenne le pas sur l’ingénierie et le marketing et devienne le centre de gravité de toutes les activités de la société.

Un mouvement commencé avant même l’arrivée de Jony Ive, qui a hérité des structures mises en place par son mentor Robert Brunner et détaillées en profondeur dans AppleDesign. Kahney le reconnaît lui-même : il ne peut qu’évoluer dans l’ombre du travail de Kunkel — mais il fait mieux que le paraphraser, lui qui a prouvé avec The Cult of Mac et The Cult of iPod qu’il savait deux ou trois trucs sur Apple. Sa jolie plume ne gâche rien, même si elle perd un peu de sa légèreté dans la traduction proposée par First. Quand bien même AppleDesign ne serait pas aujourd’hui introuvable, le livre de Kahney n’en serait pas qu’une pâle copie.

Certes, il n’a pas pu s’entretenir avec Jony Ive lui-même et tient l’essentiel de ses informations de personnes qui ne sont pas forcément restées en bons termes avec Apple et dont les informations sont donc sujettes à caution. Mais son travail n’en demeure pas moins solide : il replace Ive dans sa tradition familiale sans nier son talent personnel, il interroge ses anciens collègues tout autant pour illustrer le génie du designer d’Apple que pour souligner ses imperfections, et il décrit son bureau et ses méthodes de travail comme personne avant lui.

Il ne parvient pas à remplir ses 304 pages sans répéter deux ou trois fois les mêmes choses, sans prendre des chemins si détournés pour expliquer certains aspects que l’on en perd parfois le fil et sans avouer qu’il en sait finalement très peu sur Ive. Et il oublie de rappeler la passion du designer d’Apple pour les montres et son talent à lever le coude, alors qu’il y a sans doute là matière à analyse et anecdotes. Mais avec peu, Kahney en fait beaucoup, ce qui est sans doute remarquable.

35 Commentaires

avatar Tronculaire 27/03/2014 - 12:32via iGeneration pour iOS

Parce que vous n en avez pas encore écrit un?....

avatar Francis Kuntz 27/03/2014 - 13:03

C'est ce que j'allais dire. Ce les livres sont si mauvais, c'est que vous considerez avoir plus de connaissance que ceux qui les ecrivent. On attends donc votre "bon" bouquin sur Apple avec impatience ...

avatar Anthony Nelzin 27/03/2014 - 13:08via iGeneration pour iOS

@Tronculaire : sauf que si on n'écrit pas de bouquin sur Apple, c'est justement parce qu'on n'a rien à apporter. Donc autant s'abstenir.

avatar umrk 27/03/2014 - 12:37

Pas tous ! Le livre de Guy Kawasaki "the Macintosh Way" est génial. Epuisé, bien sûr (1987 ...) mais j ai quand même réussi à m en procurer un exemplaire ...

avatar ArchiArchibald 27/03/2014 - 12:38via iGeneration pour iPad

Très choqué par votre critique massacrante du livre de Walter Isaacson ! Et en total désaccord.

avatar Bruno de Malaisie 27/03/2014 - 12:48via iGeneration pour iPad

@ArchiArchibald

Je n'en vois pas la critique massacrante.
Mais je suis d'accord avec toi. C'est un excellent livre testament de Steve Jobs.

avatar ArchiArchibald 27/03/2014 - 16:41via iGeneration pour iPad

@Bruno de Malaisie

Je cite : "Et même si son livre est resté à l’état de brouillon sans grande cohérence et truffé d’erreurs et d’imprécisions, Walter Isaacson a bénéficié d’un accès direct au man himself."
Le jeu des virgules dit clairement que le "son" du début désigne Walter Isaacson, dont le livre est donc ici qualifié de brouillon sans grand cohérence.

avatar Thierry Jacquot 28/03/2014 - 07:48

Oui, moi je l'ai trouvé passionnant; il porte évidemment plus sur la dimension humaine et l'évolution psychologique du personnage que sur la stratégie industrielle et marketing du citizen Jobs. Mais il est unique et sera unique en son genre.

avatar Thymotep 27/03/2014 - 12:39

J'attend le livre de Kahney mais bon, étant de Paris, je ne l'aurai pas aujourd'hui !

"Suite à la visite du Président chinois dans la Capitale, certaines rues sont bloquées ou difficile d'accès. La livraison de votre colis peut donc potentiellement être retardée. Merci de votre compréhension."

Merci les Chinois ;)

avatar Dwigt 27/03/2014 - 13:04

Ceux qui ont accès à des infos de première main préfèrent conserver cet accès plutôt que de risquer de le perdre.
Ensuite, la plupart des grandes décisions chez Apple sont prises en comité restreint (cf. l'équipe réduite qui a conçu le premier iPhone), ce qui restreint les possibilités de fuites anonymes.
Ensuite, Apple est l'objet d'une relation souvent affective, avec beaucoup d'amour ou de haine irrationnels, avec des opinions bien ancrées sans avoir lu le moindre livre sur le sujet.
Donc, il ne faut pas s'étonner si les auteurs de livres consacrés à Apple sont finalement aussi peu éclairants que les prévisions positives ou négatives des experts boursiers sur le titre.

avatar Calem 27/03/2014 - 13:29via iGeneration pour iOS

A quel moment on parle du livre de Walter Isaacson dans cet article ?

avatar Calem 27/03/2014 - 13:32via iGeneration pour iOS

2 petites lignes sans précision. L'article égratigne (ou écorche) surtout ce qui a suivi l'autobiographie

avatar SteveC72 27/03/2014 - 13:34

Pour comprendre Apple dans le détail , il faut bercer dans la même culture qu'eux ou bien la comprendre ...

Ici sur la côte Est , il y a un univers de différences socioculturelles avec la cote West alors j'imagine facilement le décalage avec l'Europe ....

Le livre écrit par Isaacson ne sera pas interprété de la même façon par une personne de San Francisco qu'un lecteur de St Malo ...

avatar 6nema 27/03/2014 - 14:10

J'ai un bon souvenir de "Steve Jobs un destin fulgurant".

http://www.amazon.fr/Steve-destin-fulgurant-Jeffrey-Young/dp/2868992501

avatar Lio70 27/03/2014 - 14:24

Le livre de Kawasaki est effectivement excellent et revele des choses interessantes sur le marketing d'Apple a l'epoque. Par contre, je fus aussi decu par le livre d'Isaacson que je trouve fort decousu. A lire aussi: "La troisieme pomme" de Jean-Louis Gassee.

avatar bigham 27/03/2014 - 14:29

Mouais…

Je ne vois pas cités dans les doigts de la main "The Little Kingdom" ("Return to the Little Kingdom" en version légèrement mise à jour) ou "Apple The Inside Story of Intrigue, Egomania, and Business Blunders".

"[…] la passion du designer d’Apple pour les montres […]" et ne pas payer des droits sur les design d'horloge dans iOS.

avatar Siilver777 30/03/2014 - 09:37

Ça, c'était avec iOS 6, c'était pas Ive. ^^

avatar umrk 27/03/2014 - 14:49

@6nema : oui, le "destin fulgurant" était également un ouvrage intéressant

avatar ddrmysti 27/03/2014 - 15:50

@ Francis Kuntz :
Émettre une critique envers une œuvre ne signifie pas la prendre de haut et s'estimer supérieur. On peut estimer qu'une œuvre n'est pas à la hauteur sans pour autant estimer être capable de faire mieux, le tout est d'apporter une critique constructive. Et en général les "artistes", tout du moins ceux qui n'ont pas trop le melon, préfèrent une critique objective de la part de leur publique plutôt qu'on leur dise bêtement que ce qu'ils font c'est génial. Et je met artiste entre parenthèse non pas parce que j'estime que les personnes dont je parlent ne méritent pas ce titre, mais parce que je parle de tous les domaines, même certains où on utilise pas forcément le terme d'artiste pour désigner la personne.

avatar poulpe63 27/03/2014 - 17:06

@ddrmysti : critique constructive ?
OK, jouons le jeux, par exemple : "...son livre est resté à l’état de brouillon sans grande cohérence et truffé d’erreurs et d’imprécisions..."
Bien.
"état de brouillon" => mettre ça "au propre"
"sans grande cohérence" => rendre ça "plus cohérent"
"truffé d’erreurs et d’imprécisions" => corriger tout ça.

Des volontaires ? ;)

avatar ddrmysti 27/03/2014 - 17:31

Après si c'est un fait, oui c'est constructif, ils annoncent ce qui d'après eux ne va pas dans l'ouvrage. Après une critique non constructive, ça aurai été de dire "ces bouquins sont pourris, na". Personnellement je ne jugerai pas leur jugement, parce que je n'ai lus aucun de ces ouvrages, mais l'article ne m'a pas paru gratuit, genre "ton bouquin n’encense pas apple donc c'est de la merde".

avatar Stanley Lubrik 27/03/2014 - 17:07

Pourquoi les livres sur Apple sont-ils si mauvais ?

C'est notre sondage de la semaine...

Cliques sur l'une des bonnes réponses.

1) Parce que ces livres sont toujours écrits pas des journalistes 100% Apple maniaques qui rêvent d'avoir leur rond de serviette à la cantine de Cupertino.

2) Parce que leurs auteurs, pensent qu'un PC tourne toujours sous Windows 3.1.

3) Parce qu'il faudrait coucher avec Tim Cook, ce que - même avec du croustillant à la clé - bon nombre de rédacteurs refusent encore.

4) Parce qu'à force d'être gavés comme des oies par les blogs spécialisés, seuls les non convertis sont la cible de ces bouquins, ce qui renvoie à des généralités du genre Apple = Révolution...

5) Parce qu'Anthony (auteur du billet) ne voit pas ce qu'il y a à rajouter en écrivant son propre livre sur Apple , nous prouvant enfin que pour lui la boucle est bouclée, et qu'il est temps de passer à autre chose...

avatar hogs 27/03/2014 - 17:50

et surtout, les livres racontent ce que l'on veut bien raconter et servent avant tout les objectifs des auteurs/éditeur/donneur d'ordre respectifs que chercher à montrer la réalité . D'ailleurs, j'ai même sérieusement l'impression que tous le monde se fout de la réalité, les fans cherchant des livres plébiscitant leur firme favorite et les non-fan des livres cherchant à mettre en exergue l'envers du décor...

avatar Anthony Nelzin 27/03/2014 - 18:11

@Stanley Lubrick : ça peut être les 5, ou il faut absolument choisir ?

avatar Stanley Lubrik 27/03/2014 - 18:35

On peut tout prendre Anthony !

ou créer sa propre liste !

:-)

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