Chroniques numériques de Chine : vos ordures, sur place ou à emporter ?

Mathieu Fouquet |

La troisième saison des Chroniques numériques de Chine continue. Entre anecdotes personnelles et analyses de faits de société, Mathieu Fouquet poursuit son exploration des pratiques technologiques chinoises décidément bien étrangères.

En 2018, la Chine faisait souffler un vent de panique mondial : en fermant la porte à l’importation de presque tous les déchets étrangers, elle privait de nombreux pays (soi-disant) développés d’une terre d’accueil pour les montagnes d’ordures qui les étouffaient.

Il faut dire que, jusqu’ici, le système avait été confortable : les cargos chinois qui livraient leurs marchandises aux quatre coins du globe, au lieu de repartir vides, rentraient au pays avec une cargaison plus odorante que la précédente. La Chine retraitait les matériaux qu’elle pouvait, et les pays exportateurs pouvaient continuer à négliger leurs propres réseaux de recyclage. Bref, tout le monde y trouvait son compte.

Jusqu’à ce que la Chine n’y trouve plus son compte.

Des poubelles de recyclage (?) et un Steve Jobs qui serait ravi de se savoir là.

C’est que le pays de M. Jinping traverse actuellement une période transitoire complexe qui ne se prête absolument pas à l’importation d’ordures. Pour commencer, la nécessité d’un écologisme rigoureux est une épée de Damoclès que Beijing ne peut plus se permettre d’ignorer. Taper les industriels pollueurs sur les doigts tout en important des détritus toxiques, cela ne renvoie pas exactement une image très sincère.

Une armée de bus électriques garés dans un dépôt de la ville de Changzhou. Ces bus se multiplient partout sur le territoire à un rythme effréné.

Ensuite, il y a le fait que si la Chine s’est très longtemps appuyée sur l’industrie manufacturière pour générer l’essentiel de sa croissance économique, il est clair que le Parti communiste chinois a des aspirations plus variées pour le futur du pays. Osons même un parallèle amusant entre la Chine et Apple, étant donné que les deux placent de grands espoirs dans une catégorie qui n’était pas jusqu’ici leur atout principal. Pour préparer le terrain de l’après-iPhone, Apple mise sur ses sacrosaints services. Dans l’optique d’une croissance à long terme, le gouvernement chinois parie sur le secteur tertiaire. Autrement dit, les services.

Ce pari n’a rien de fou. Après tout, la classe moyenne chinoise ne fait que s’agrandir au fil des années, tout comme ses besoins et ses désirs. Des industries entières — et entièrement indigènes — se nourrissent de ce marché qui n’a pas fini de croître1. Pourquoi produire toujours plus de matériaux et d’objets lorsque l’on peut vendre des produits et des services à une population aux appétits illimités ?

« Quelques » paquets entassés à côté d’un point de retrait après de grosses soldes sur Taobao. Précisons que c’est bien mieux organisé d’habitude.

Ce qui nous amène naturellement au dernier point : cette population qui consomme de plus en plus produit également de plus en plus de déchets. Qui l’eût cru ? Il s’agit d’une conséquence inévitable de l’enrichissement d’un pays, mais c’est d’autant plus marqué en Chine où la technologie facilite particulièrement la consommation, les commandes à distance et l’utilisation de produits jetables. En particulier dans le domaine alimentaire.

L’effet waimai

Les habitués de ces chroniques se souviendront peut-être du waimai, autrement dit des plats commandés en ligne qu’un livreur sur son scooter électrique s’empresse d’apporter chez vous. Dire que ce phénomène est populaire en Chine, c’est comme expliquer que la température du Soleil est un petit peu élevée. Des applications telles que Meituan et Eleme squattent le téléphone de virtuellement tout le monde (du moins parmi les jeunes générations) et mettent en relation restaurants, livreurs et clients affamés.

Mais faut-il s’étonner de cette popularité quand de tels services exploitent nos pires instincts ? Recevoir des jiaozi sans bouger de son canapé alors qu’il fait 40 °C dehors, le tout pour l’équivalent de deux ou trois euros, il faudrait être fou pour refuser.

Des livreurs Meituan taillent le bout de gras en attendant leur prochaine commande.

À moins, bien sûr, que la folie ne consiste justement à trop dépendre d’un système qui force les livreurs à affronter toutes les intempéries et à foncer sur la route au péril de leur vie — et de la mienne. Et qui n’incite généralement pas à manger sainement. Et qui emploie des tonnes de récipients jetables. Pour paraphraser Jurassic Park, ce n’est pas parce que la technologie nous ouvre certaines portes qu’il nous faut pour autant les franchir. Ou, en tout cas, les franchir sans mener de réflexion préalable2.

Qu’on le veuille ou non, le waimai fait cependant partie du paysage local. Entrez dans le premier fast food venu et vous verrez des livreurs vêtus de jaune ou de bleu retirer des commandes à la caisse pour des clients qui habitent à quelques kilomètres de là (ou à 300 mètres, pour les moins courageux). C’est aussi particulièrement marquant dans les boutiques de naicha (littéralement « thé au lait »).

Quelques thés au lait et jus de fruit. À emporter, bien sûr.

Le naicha, cette autre institution nationale, est le complice idéal du waimai. Délicieux glacé en été, ou chaud en hiver, généralement accompagné de petites boules de tapioca que l’on aspire avec une grosse paille3, il est facile et abordable de s’en faire livrer chez soi ou au travail. Ces boissons arrivent toujours dans un gobelet en plastique qui sera dans la poubelle (ou dans l’océan) avant que vous n’ayez même fini de vous exclamer « hao he ! » (« délicieux ! »).

Une utilisatrice commande du thé depuis son téléphone directement en boutique.

Paradoxe ou nature humaine, la Chine est aussi le pays qui propose le plus d’outils pour ne pas avoir à se faire livrer de plats préparés. L’omniprésent WeChat, par exemple, vous permet de commander sur place au restaurant sans même appeler un serveur (pensez donc : de l’interaction humaine !). Avec Alipay, vous pouvez acheter des aubergines au petit marché d’en face sans un sou en poche. Ou vous faire livrer ces mêmes aubergines à domicile depuis Meituan ou Taobao. Ce ne sont pas les options qui manquent pour éviter le Big Mac commandé au lit, même si ce dernier possède certains arguments que l’aubergine n’a pas4.

L’empire des ordures contre-attaque

Dans de telles circonstances, il est aisé de comprendre pourquoi la Chine a cessé de dépendre de l’aide des autres pour entasser des montagnes d’ordures. Ériger un véritable Himalaya de vieux cartons, de gobelets usagés et de déchets plastiques en tous genres n’est plus un problème pour ce pays qui était jadis trop pauvre pour y parvenir. Au grand désespoir des autorités pour qui l’écologie est désormais une question de survie. Comme elle devrait l’être.

Récemment, les habitants de Shanghai ont été choqués de découvrir de nouvelles règles de recyclage complexes, pour le plus grand bonheur des réseaux sociaux chinois. C’est vrai que la distinction parfois floue entre les déchets secs et humides offrait une base solide pour ce mème très chinois.

Sec ou pas sec ? Telle est la question.

Mais au delà de la dérision (et parfois de la colère) que de telles mesures ont déjà engendré, il est difficile de ne pas y voir une promesse : l’empire du Milieu ne souhaite pas demeurer celui des ordures.

Peu après l’apparition des nouvelles règles de recyclage, la société Alibaba proposait déjà un outil à certains de ses utilisateurs : en pointant la caméra de son téléphone sur un objet, le logiciel vous indique sa catégorie. Pratique pour ne pas mettre son gobelet de naicha à moitié vide dans la mauvaise benne et ainsi éviter une amende.

C’est ce qui est merveilleux avec la technologie : elle peut contribuer à encombrer les décharges chinoises aujourd’hui pour mieux les alléger demain. Tout dépendra des usages.

  1. Sans même parler des multiples investissements de la Chine à l’étranger, notamment sur le continent africain. ↩︎
  2. Comme toute technologie, le waimai n’est pas fondamentalement mauvais. On peut même l’imaginer transformateur pour les personnes à mobilité réduite. ↩︎
  3. C’est meilleur que ça n’en a l’air. ↩︎
  4. J’ai pourtant goûté les meilleures aubergines de ma vie dans ce pays. ↩︎

Vous pouvez retrouver toutes les chroniques précédentes sur MacGeneration ainsi que sous la forme d’un livre numérique en vente sur Apple Books à 4,99 €. Le livre Chroniques numériques de Chine comprend les deux premières saisons, avec en plus deux chapitres exclusifs.

avatar NEWIPHONE76 | 

Article très intéressant qui donne une autre perspective de ce grand pays. Merci

avatar madaniso | 

ça ne doit pas être une excuse pour ne plus rien faire dans nos pays d’Europe mais il est clair qu’une autre pollution existe a un tout autre niveau.

avatar MarcMame | 

@madaniso

"ça ne doit pas être une excuse pour ne plus rien faire dans nos pays d’Europe"

Je ne comprend pas ta remarque.
Quel rapport avec l’article ?
Qu’est-ce qui ne doit pas être une excuse ?

avatar oomu | 

Madaniso s'inquiète que je comprenne que puisque le chinois bosse à ma place, je peux dormir.

hélas, c'est déjà ce que j'ai compris y a longtemps !

avatar iSide | 

Merci pour l'article en tout cas, très intéressant à lire !

avatar kevin13300 | 

Super article 👌🏻👌🏻👌🏻

avatar B2G | 

Petit détail (pas si petit que ça) : le nom de famille en Chine est placé avant le prénom.
Les Chinois n'ont donc pas de pré-nom mais un post-nom.
XI nom de famille
Jinping : prénom

avatar Mathieu Fouquet | 

@B2G

Doh! Bien vu, merci. On va dire que je me suis permis une petite familiarité...

avatar franfran94800 | 

Mais du coup, que deviennent les ordures? Recyclées? Brulées? Enfouis? Rejetées à la mer? 🤔

avatar guigus31 | 

@franfran94800

90% du plastique dans les océans vient de terre, via entre autre les fleuves.
91% des déchets plastique ne sont pas recyclés, au niveau mondial.
Les meilleurs sont les norvégiens, avec seulement 40% de plastique recyclés.
Et France on recycle 22%
Tout le reste est brûlé / enfoui / envoyé ailleurs (ou il finit brûlé / enfoui / déversé dans des fleuves...)
Sur les 22% recyclés, la majeure partie est en réalité envoyée ailleurs, le recyclage effectué en France est minime.

avatar P'tit Suisse | 

Des chercheurs allemands ont inventorié les dix plus grands fleuves transporteurs de plastique du monde, dans la revue Environnemental Science & Technology (octobre 2017).

Figurent dans cette liste : le Yangzi Jiang, (ex-fleuve Bleu), le fleuve Jaune ; le Hai He et le Zhu Jiang ( ou rivière des Perles), également en Chine ; l’Indus, qui relie le Pakistan à la Chine ; l’Amour qui traverse notamment la Russie et le nord de la Chine ; le Mékong, en Asie du Sud-Est ; le Nil et le Niger, deux grands fleuves africains irriguant respectivement l’est et l’ouest du continent ; et, enfin, le Gange, qui débouche en Asie du Sud sur le golfe du Bengale.

Selon les scientifiques, ces dix fleuves seraient responsables de 88 à 95 % de la déverse océanique mondiale de déchets en plastique de toutes les tailles.

avatar jackhal | 

"Mais du coup, que deviennent les ordures? Recyclées? Brulées? Enfouis? Rejetées à la mer?"

Le dernier C dans l'air y était consacré. C'est une émission très inégale, mais celle-là était d'un très bon niveau, notamment grâce à un invité qui connait vraiment son sujet.
youtube.com/watch?v=o6tzc2m2_IU

Sur les plastiques et le recyclage, LSD sur France Culture a fait une très bonne émission :
https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/un-mond...

Et pour compléter, cette conférence de Jancovici sur les énergies est top niveau tout en étant très accessible (1h30 environ, le reste c'est des questions-réponses) :
youtube.com/watch?v=2JH6TwaDYW4

Ça prend un peu de temps, mais si tu écoutes/regardes ces trois trucs, tu commenceras à y voir un peu plus clair.

P.S. : pas de liens pour youtube, sinon MacG fait complètement disparaitre les adresses :-/

avatar ForzaDesmo | 

C'est pas en France que l'on verrait des Bus électriques. Ici c'est toujours au consommateur de faire l'effort en premier (avec amendes comme rétorsion) et ensuite aux administrations françaises.

avatar Dark Phantom | 

@ForzaDesmo

La France c’est d’abord le pays du fromage

avatar Sindanárië | 

@Dark Phantom

😁

avatar ForzaDesmo | 

@Dark Phantom
La France c’est d’abord le pays du fromage

C'est pas faux 🤭😉

avatar Jeamy | 

@Dark Phantom

Et Paris en est vraiment la Capitale tellement cela pue !!!

avatar False | 

@ForzaDesmo

Vu qu'ils font toute leur électricité au pétrole et charbon, pas sûr que ce soit un réel progrès :-)

avatar guigus31 | 

@False

A court terme la chine sera devant tout le monde sur les énergies renouvelables. Ils avancent à une vitesse dingue sur le sujet car ils n’ont pas le choix. Dans 10 ans, la chine nation la plus écologique du monde ? J’en suis certain.

avatar J'en_crois Pas_mes yeux | 

@ guigus31
C'est ça qui est génial avec les réseaux sociaux : comment chacun apporte sa pierre à la connaissance !
- "A court terme" ? moins de 6 mois ? moins de 2 ans ? moins de 5 ans ?
Un peu plus quand même. Dans l'empire du milieu (empire millénaire) le court terme se calcule en dizaine d'années.
"Ils avancent à une vitesse dingue"
C'est une excellente nouvelle, car la dernière fois que j'y suis passé, dans certaines région c'était douloureux de respirer. J'y retourne bientôt, alors tu confirmes, la pollution n'est plus ce qu'elle était ?
Ah 10 ans, que ça passe vite 10 ans (voir première partie du commentaire)
Et comment va donc faire ce gigantesque pays pour devenir un paradis écologique ?
Ils ferment leurs usines et se remettent au vélo ?
j'aime tant les réseaux sociaux on y trouve des informations que l'on ne peut trouver nulle part ailleurs.

avatar guigus31 | 

@J'en_crois Pas_mes yeux

C’est au doigt mouillé, c’est un avis personnel. Je ne suis pas expert au GIEC. J’ai quand même l’impression qu’ils vont plus vite que n’importe quel autre pays. Mais je me trompe peut-être ?

avatar J'en_crois Pas_mes yeux | 

@guigus31
C'est bien ce que je trouve génial avec les réseaux sociaux, plus besoin d'experts, pas besoin de faire des études, il suffit d'assurer avec suffisamment de conviction ce que nous dit notre petit doigt mouillé; et avec un peu de chance, d'autres reprendront nos avis personnels et nous deviendront suffisamment forts pour créer une réalité alternative qui saura faire disparaître le travail des chercheurs. Fuck des experts, les gens simples ont aussi le droit d'exprimer leurs opinion. C'est une évolution saine de la démocratie qui rend au petit peuple le respect auquel il a droit.

Faisons du doigt mouillé l'étendard de notre pouvoir retrouvé.

avatar menestrelo | 

@J'en_crois Pas_mes yeux

Tu n'es pas obligé d’être aussi méprisant.

avatar J'en_crois Pas_mes yeux | 

@ ménestrel
Je suis en effet désolé pour @guigus31 que je ne méprise pas et à qui je présente mes excuses.
Ce n'est pas lui que je méprise mais les social media qui ont des effets gravissimes sur la société. @guigus31 par son intervention m'a juste permis de mettre le doigt sur ce phénomène et d'en expliquer les mécanismes.

avatar guigus31 | 

@J'en_crois Pas_mes yeux

Aucune vexation, c’est un débat intéressant !
C’est en effet tout le problème des commentaires d’articles de presse (car ici nous ne sommes pas sur un réseau social ni sur un forum, mais sur l’espace d’expression des lecteurs d’un site d’actu tech).
Mais c’est aussi l’intérêt, avoir l’avis des un et des autres.
Mon commentaire initial visait aussi à contrer l’asian bashing, en défendant un point de vue sur une grande nation mondiale qui sera « un jour » à la pointe sur les questions environnementales.
Et qui, oui, continuera à produire plastiques et autres biens de consommation jetables, polluants, etc, mais qui au moins n’aura pas « rien fait ».
Le mieux étant évidemment d’arrêter de produire, mais pour cela il faut arrêter de consommer, ce qui est de la responsabilité de chaque individu, et non pas des états / firmes / méchants consortiums de vendeurs du rayon bazar.

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