Le jour où l'acquisition de Pixar par Disney a failli capoter

Morad Belkadi |

Le départ de Bob Iger du conseil d'administration d'Apple est l'épilogue d'une aventure commune entre le constructeur informatique et le patron de Disney. L'avenir dira si les deux entreprises poursuivront un chemin parallèle ou si elles seront amenées, via leurs services de streaming respectifs, à se concurrencer frontalement. Mais cela n'enlèvera rien à l'amitié entre Bob Iger et Steve Jobs.

Dans un livre1 dont Vanity Fair a publié les bonnes feuilles, Robert Iger revient sur la longue relation amicale qu’il a entretenue avec le cofondateur d’Apple, et qui sera à l’origine du rachat de Pixar pour plus de 7 milliards de dollars en 2006.

Janvier de la même année, du côté d’Emeryville en Californie. Dans un peu plus d’une demi-heure, la nouvelle va être livrée au monde entier : l’ogre Disney va s'offrir Pixar. Au même moment, Steve Jobs, le patron du studio d'animation, passe un coup de fil à Iger pour lui proposer une petite balade à pied. Ce dernier est un peu inquiet : « Je me suis demandé s’il ne voulait pas annuler le deal, ou renégocier le contrat », raconte Bob Iger.

Les deux patrons marchent un moment puis s'assoient côte à côte sur un banc en plein cœur du campus des studios Pixar. Jobs passe son bras derrière le dos de son interlocuteur, le saisit par l’épaule avant de lui confier : « Je vais te dire une chose dont seule ma femme est au courant. Mon cancer est revenu ». Incrédule, le boss de Disney se demande pourquoi Jobs lâche une information aussi sensible à quelques minutes de l’officialisation du deal. Simple question d’honnêteté, répond Steve Jobs, « je m’apprête à devenir l’un des plus gros actionnaires de Disney et l’un des membres de son conseil d’administration. Je te dois cette information pour que tu puisses tout annuler ».

Pris de court, Bob Iger ne sait pas comment réagir. D’autant que le patron d’Apple souhaite que son cancer reste secret. Du coup, comment expliquer aux cadres de Disney que l’opération a capoté ? Iger tenant plus que tout à ce mariage entre les deux compagnies, l'acquisition aura donc bel et bien lieu. Jobs et Iger se lèvent du banc puis marchent en silence vers l’atrium de Pixar. Le boss de Disney raconte la suite :

Le soir même, j’ai mis ma femme dans la confidence. Elle connaissait Steve depuis des années, bien avant que moi-même je le rencontre. Au lieu de porter un toast à un jour mémorable dans ma jeune carrière de PDG, nous avons pleuré ensemble. Peu importe ce que Steve m’avait dit, peu importe la détermination qu’il avait affichée à vaincre son cancer, nous redoutions vraiment ce qu’il s’apprêtait à affronter.

L’empathie n’est pas simulée. Steve Jobs et Bob Iger n’avaient pas que des relations professionnelles, au fil des années ils ont tissé de profonds liens d’amitié. D’ailleurs, le fait même que Disney puisse envisager d'acheter Pixar tient du miracle, tant les tensions entre les deux studios étaient à leur paroxysme peu de temps auparavant. Le co-fondateur d’Apple n'appréciait guère Michael Eisner, le prédécesseur d'Iger à la tête de Disney. Le contrat de distribution qui liait les deux sociétés ― et qui sera à l’origine du carton du premier Toy Story ― finira par tomber à l’eau. En 2004, Steve Jobs déclare même publiquement qu’il ne fera plus jamais d’affaires avec Disney. La fin de la romance est un coup dur pour l'entreprise aux grandes oreilles, aussi bien pour sa santé financière que son image de marque.

Alors quand Bob Iger entre en scène à la tête de la Walt Disney Company, son premier objectif est de recoller les morceaux avec le pionnier de l’animation assistée par ordinateur. Tout commence par un timide coup de fil au patron d’Apple afin de briser la glace, mais l’animosité de Jobs pour son concurrent est toujours aussi bien ancrée.

Iger décide d’amadouer Jobs en lui parlant d’un concept qui lui trotte dans la tête depuis quelques temps. Nous sommes au début des années 2000, bien avant l’avènement de l’iPhone et du streaming de masse, mais Iger sait que le futur de la télévision passera par internet et les ordinateurs. Il propose donc à Jobs de développer une plateforme iTunes pour la télévision qu’on appellerait iTV. Steve Jobs reste silencieux un long moment. Finalement il répond : « Je bosse actuellement sur quelque chose, il faut que je te montre ».

Quelques semaines plus tard, le boss d’Apple se rend au siège de Disney pour un face à face avec Iger. « Tu ne dois parler de cette rencontre à personne, insiste Jobs. La plateforme que tu as évoquée avec les séries télé, c’est exactement ce que nous avons imaginé ». Et Steve de sortir de sa poche le prototype de l’iPod vidéo. « Si on lance ce produit, est-ce que Disney mettra à disposition son catalogue vidéo ? »

Iger n’hésite pas une seconde. C’est un grand oui. Jobs est impressionné par la rapidité de la réponse, lui qui était habitué à de longues négociations avec ses homologues de Disney. Moins de cinq mois après, les deux hommes sont ensemble sur scène lors d’un keynote pour annoncer que cinq séries télé, dont les cartons Lost et Desperate Housewives, peuvent être téléchargées sur iTunes et lues sur l’iPod.

Bob Iger. Image Josh Hallett (CC BY-SA 2.0).

La Lune de miel entre Jobs et Iger peut alors débuter. Les deux hommes s’apprécient, s’admirent même. Jobs va jusqu’à confier qu’il n’a jamais rencontré une personne dans l’industrie du divertissement prête à prendre autant de risques. Iger décide donc d’abattre sa carte ultime : il faut que Pixar tombe dans l’escarcelle de Disney. Un dessein inéluctable pour retrouver les sommets que la firme d’Iger avait tutoyés dans les années 80 et 90, portée par les succès de La Petite Sirène, La Belle et la Bête ou encore Le Roi Lion. Racheter Pixar permettrait aussi d’attirer John Lasseter et Ed Catmull, les deux génies visionnaires du studio, dans le giron de Disney. Et ainsi renouer avec le succès.

Bob Iger décide de ne pas tourner autour du pot. Lors d’une conversation avec Jobs il lui annonce de but en blanc son objectif. « Je m’attendais à ce qu’il me raccroche au nez ou se moque de moi. Le silence avant sa réponse me parut interminable. Puis il dit, "tu sais ce n’est pas la pire idée au monde" ».

Une première réunion de travail peut alors commencer à Cupertino. Devant un tableau blanc, Jobs et Iger dessinent deux colonnes pour lister les pour et les contre d’un achat de Pixar. Iger est trop nerveux pour donner le premier contre-argument. Alors Jobs se lance sans gêne : « La culture Disney va tuer Pixar ». Puis la liste s’allonge.

« Wall Street va détester, le conseil d’administration de Disney ne laissera jamais faire ». Iger trouve tout de même un avantage à l’opération : « Disney sera sauvé par Pixar, et les deux vivront heureux et auront beaucoup d’enfants… » Après deux heures de brainstorming, la liste des arguments contre est largement plus longue que la colonne opposée. Pourtant, Steve Jobs ne veut pas abandonner l’idée, il propose même à son invité de poursuivre la conversation dans les semaines à venir. Bob Iger est sur un petit nuage :

Si je devais nommer les dix meilleurs jours que j’ai passés à la tête de Disney, cette première visite à Cupertino en ferait partie. Ce que j’ai vu ce jour-là m’a laissé sans voix. Le niveau de talent, de créativité, cet attachement à la qualité, l’ingéniosité, la technologie, la culture du leadership, cette ambiance enthousiaste de collaboration, même les bâtiments, l’architecture en elle-même. C’était une culture à laquelle aspirerait n’importe quelle personne dans le monde du divertissement, ou dans tout autre domaine d’activité. Ils étaient bien au-dessus de Disney et bien au-dessus de ce que nous aurions pu atteindre de notre côté. C’est le moment où j’ai réalisé que nous devions faire tout ce qui était en notre pouvoir pour réussir cette acquisition.

Mais du côté de Disney, les grosses huiles ne sont pas emballées par le projet, ils pensent même que la personnalité de Jobs sera ingérable. La détermination d’Iger va finir par payer. Il parvient à fixer un prix à Pixar en accord avec Steve Jobs : 7,4 milliards de dollars au total. Le 24 janvier 2006, le conseil d’administration vote en faveur du rachat.

Porté par ce succès, le patron de Disney tente même de convaincre Jobs d'acheter immédiatement les studios Marvel. Sauf que la réaction du co-fondateur d’Apple est cinglante : « Je n’ai jamais lu un comics de ma vie, je les déteste, encore plus que les jeux vidéo ! ». L'histoire a montré à quel point Steve Jobs avait tort sur ce sujet !

Pas de quoi faire ombrage à la relation entre les deux hommes, leur amitié reste au beau fixe. Jobs et Iger se voient chaque semaine, partent en vacances ensemble, s’offrent des longues marches où ils parlent de leurs femmes, leurs enfants, leurs sociétés. Ils causent même musique. « Steve pouvait me critiquer, je pouvais être en désaccord, mais on n’en faisait jamais une affaire personnelle ».

Aujourd’hui, Steve Jobs n’est plus de ce monde, mais Iger en est convaincu : « Je crois que si Steve était toujours vivant, nous aurions fusionné nos entreprises, ou nous aurions au moins discuté de cette possibilité très sérieusement ». Lors d’un dîner organisé en 2011 au domicile d'Iger, Steve Jobs alors en phase terminale trouve la force d’adresser quelques mots à son ami : « Regarde un peu ce que nous avons accomplis, nous avons sauvé nos deux entreprises ».

Lors de son enterrement à Palo Alto, seules 25 personnes seront présentes, dont Bob Iger. Laurene Powell Jobs demandera alors si une personne souhaite prendre la parole. Le patron de Disney n’avait rien préparé, mais à ce moment-là il se souvient de la longue marche qu’il avait eue avec Steve en 2006, ce jour où il lui a révélé la récidive de son cancer.

Dans le cimetière, Iger décide de raconter cette anecdote en décrivant avec minutie chaque étape. La façon dont Steve l’avait pris à part, le geste de son bras sur son épaule, la préoccupation du patron d’Apple à lui faire part de sa maladie, et son envie de voir un jour son fils Reed être diplômé et entamer sa vie d’adulte.

À la fin de l’enterrement, comme le raconte Iger dans son livre, la veuve de Steve Jobs est venue à sa rencontre : « Tu sais, je ne t’ai jamais raconté ma version de cette histoire », lui a dit Laurene. « Ce jour-là, nous avons dîné et lorsque les enfants ont quitté la table je lui ai demandé : "Alors, tu l’as annoncé à Bob ? Oui, je lui ai dit" », répondit Jobs. Puis Laurene a repris : « Est-ce qu’on peut lui faire confiance ? ». Steve Jobs a alors eu ce mot : « j’aime bien cet homme ». Le sentiment était réciproque, conclut Iger.

avatar Elkaar | 

🤓🤓🤓

avatar mattcastel | 

Très bel article...

avatar IceWizard | 

M’enfin Steve, les jeux vidéo c’est le Bien ! C’est fou quand même que l’inventeur/developpeur du casse-brique déteste autant les jeux, alors que son premier travail a été d’en créer pour Atari !

Apple et le jeu vidéo, une longue histoire de haine et d’incompréhension !!

avatar eldison | 

Bel article, merci MacG, ☕️ 📰!

avatar Nesus | 

Iger a eu le nez fin, il a sauvé Disney avec Pixar et propulsée sa société dans des niveaux inégalés avec Marvel. Bref, un chef d’entreprise comme on en croise rarement.

avatar pat3 | 

« Sauf que la réaction du co-fondateur d’Apple est cinglante : « Je n’ai jamais lu un comics de ma vie, je les déteste, encore plus que les jeux vidéo ! ». L'histoire a montré à quel point Steve Jobs avait tort sur ce sujet ! »

Je pense que non.
N’aimant pas les comics, Jobs n’aurait pas su comment les vendre. On comprend pourquoi l’histoire d’Apple et des jeux vidéo est si compliquée.

Jobs, à mon avis, était un device man, son truc était de concevoir des machines qui donnent envie de les utiliser, de pousser ses équipes à les réaliser. Pour cela, il se basait sur ses goûts. Cette stratégie avait ses limites (AppleTV, the long time hobby, l’obsession de maîtrise qui devenait une obsession du contrôle, liberticide pour l’utilisateur), versants nord de ses atouts: peu de produits, peu de marchés, et une volonté disruptive. C’est ce qui a fait l’intérêt de la boîte, l’importance de Ive, les interfaces conviviales, l’effet « Waouh », bref, la raison pour laquelle on a payé plus cher nos macs, nos iPads et nos iPhones.

Tim Cook est un corporate man: son but est de faire grossir l’entreprise, peut importe les produits, ou les services. Les produits, il s’en fout, c’est pas son truc. Les services aussi, d’ailleurs. Son truc, c’est d’agrandir la surface d’action de l’entreprise.
Steve Jobs le savait, et tout ce qu’il voulait c’est qu’après sa mort sa boîte perdure, coûte que coûte. Cook l’a assise sur un tas d’or.
On s’ennuie, les produits stagnent ou perdent en qualité, mais les sous rentrent dans la caisse, parce que la boîte tente de se fabriquer des rentes: les services, l’abonnement, c’est des trucs de boites qui veulent vivre de leurs rentes.

avatar minitoine | 

@pat3

Ce qui sera intéressant, c’est de voir la stratégie de la nouvelle tête d’Apple quand Cook passera le relais.

avatar Hasgarn | 

Larmichette du matin 🙂

avatar macfredx | 

@Hasgarn

+1

avatar damienjdc | 

Vraiment un très bel article. Merci MacG !

avatar berrald | 

Merci pour cet article !

avatar turismo | 

Très bel article. Mais je ne voie pas le nom de l’auteur sur l’app.

avatar Macadomia | 

Tout pareil. Il manque le nom de l’auteur de l’article. Dommage, on aurait pu ainsi le féliciter nommément 😊

avatar turismo | 

@Macadomia

C’est inséré
Nous n’avons plus qu’à remercier M. Belkadi pour sa plume !
En espérant revoir vos articles sur le site.

avatar umrk | 

Les mastodontes sont incapables d'innover dans le cadre leurs structures internes (alors qu'ils dépensent des fortunes en R&D). Disney était incapable de réinventer le cinéma d'animation tout seul, son patron le savait, de même que , lorsqu'il s'est agi de concevoir le PC, IBM a créé une structure ad hoc, totalement affranchie des contraintes maison (qui auraient tué le projet).

Bravo à MacG pour ces rappels historiques (très rarement évoqués, et pourtant ......).

avatar Ajioss | 

wow quel article.

avatar RenaudL | 

Génial. Merci pour cet article

avatar Crunch Crunch | 

Super article !
Étonnamment je suis d'accord avec Jobs.

Je n'ai jamais LU ou même VU un comics Marvel. ça ne m'a jamais inspiré…

avatar loubalico06 | 

Super article

avatar Grift | 

Merci pour ce bel article.

avatar BananaYatta | 

Beaucoup d’émotions à la lecture de cet article. Merci

avatar Adrienhb | 

Jobs avait des méthodes de travail qui s’apparentaient plus à du harcèlement, mais en même temps, par son parcours, il avait quelque chose de bien plus riche que les autres entrepreneurs. Et il suffit de voir les souvenirs qu’il a laissés à ceux qui l’ont côtoyé de près pour mesurer à quel point l’homme était (et reste) fascinant.

avatar YAZombie | 

Si la "culture Pixar chez Disney" intéresse, je recommande vivement l'interview de Chris Williams, co-réalisateur de l'excellent Big Hero 6, sur (l'excellent aussi) Geek's Guide to the Galaxy:
https://geeksguideshow.com/2014/12/07/ggg128-chris-williams/
Ce qu'il décrit surprend même quand on aime les films en question.

avatar BeePotato | 

Une petite remarque au sujet de ce passage :
« Si je devais nommer les dix meilleurs jours que j’ai passés à la tête de Disney, cette première visite à Cupertino en ferait partie. »

À la lecture du texte publié par Vanity Fair, on comprend qu’il parle plutôt de sa première chez Pixar (décidée lors de cette visite à Cupertino).
Ce qui explique la remarque sur le bâtiment (au singulier, contrairement à la traduction ici), bien plus remarquable que le 1 Infinite Loop, ainsi que le passage (non inclus ici) sur « the storytelling ingenuity » (dont on a du mal à voir à quoi ça ferait référence à Cupertino).

avatar menlopark | 

Non pour le coup, il parle bien de sa visite chez Cupertino dans son bouquin. La visite a bien eu lieu au siège d’Apple avec Steve Jobs. Et le story-telling ne fait pas référence au cinéma. Le story-telling c’est le discours marketing autour d’Apple dont Iger dit avoir été impressionné, tout comme la forte culture d’entreprise.

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