Le tout soudé, c’est fantastique !

Soumis par Christophe Laporte le dim, 20/11/2016 - 14:00

C’est une tendance de fond, qui déplait à beaucoup d’utilisateurs : Apple soude de plus en plus de composants de ses produits. Il n'était plus possible de changer la batterie de son MacBook Air, il n'est plus possible de changer la RAM du Mac mini, il ne sera bientôt plus possible de rien changer. Le MacBook montre la voie.

Processeur, RAM et SSD sont soudés sur la (petite) carte mère du MacBook.

À première vue, cette évolution pénalise l'utilisateur. Il ne lui est plus possible de donner un second souffle à sa machine, comme c’était le cas auparavant. L’utilisateur peut avoir à juste titre le sentiment d’être lésé, mais les choses sont beaucoup plus compliquées. Si Apple le fait, c’est pour son bien !

Il était une fois le PowerBook G3 Wallstreet

Les moins jeunes d’entre nous se souviennent probablement du PowerBook G3 Wallstreet. Peut-être en ont-ils encore un souvenir ému. C’était incontestablement une bonne machine à une époque où Apple était en grande difficulté.

C’était une vraie machine de geek. Il possédait deux baies, une de chaque côté, où l’on pouvait mettre ce que l’on voulait ou presque : une batterie supplémentaire, un lecteur de disquettes, un graveur CD, un lecteur DVD… Son logement PCMCIA permettait d'ajouter des ports USB, un lecteur Compact Flash, une connexion Wi-Fi, etc.

Crédits : Vectronic's Collections

Mieux encore, à l’intérieur, on pouvait changer la RAM et monter ainsi jusqu’à 512 Mo ! Même chose pour le disque dur, et impensable depuis des années, le processeur aussi. Celui-ci était en effet logé sur une carte fille, une conception qui a fait le bonheur des partenaires d’Apple. Cette machine respirait la solidité, mais c’était également un beau bébé : quasiment 3,4 kg pour un ordinateur équipé d’un écran de 12 pouces.

Avec le temps, le champ des possibles sur les ordinateurs Apple s’est considérablement réduit. La firme de Cupertino a rapidement abandonné l'approche modulaire, lui préférant une intégration toujours plus poussée. Même le Mac mini, autrefois machine de bidouilleurs armés de spatules et de tournevis, a perdu une bonne partie de son intérêt avec sa mémoire soudée. Alors, qu’est-ce qui pousse Apple à faire cela ?

On mettra de côté les intérêts mercantiles : Apple ne se base pas uniquement sur cet aspect pour prendre ce genre de décisions. Ses choix reposent avant tout sur une vision, sur une philosophie, sur son ADN…

Tout d’abord, un constat simple : les ordinateurs que nous achetons sont autrement plus complexes que ceux que nous avions il y a 20 ans. Nous allons vers des appareils toujours plus puissants, toujours plus compacts et moins gourmands en énergie. Aussi fantastique qu’était le PowerBook G3 Wallstreet, aujourd’hui, il apparait face au MacBook comme une machine mal dégrossie.

Le système sur puce de l’iPhone et de l’Apple Watch en est le parfait exemple. L’A10 comprend le processeur, le GPU et même la mémoire vive. Bref, cette puce se substitue à une bonne partie des grosses cartes mères d’antan à elle seule. Le tout dans 125mm2 pour 3,3 milliards de transistors. Ce que vit actuellement le marché de la high-tech, cette miniaturisation continue, c’est le sens de l’histoire.

À tous ceux qui disent qu’Apple n’innove plus, cette miniaturisation est le passage obligé pour voir apparaître sur le marché des appareils de rupture. Imaginez ce que l’on pourra faire le jour où l’on aura l’équivalent d’une carte mère de MacBook Pro dans le système sur puce de l’Apple Watch !

Une vision fermée de l’informatique

Apple s’est toujours présentée comme une entreprise de design. Le reste n’est que secondaire ou presque. C’est toujours le design qui a le dernier mot sur l’opérationnel ou les ingénieurs. Pour le meilleur et pour le pire…

C’est vraiment quelque chose à prendre en compte pour bien comprendre Apple, celle d’hier comme celle d’aujourd’hui. Dans ce domaine, la philosophie d’Apple est exactement la même que celle du temps de Jobs. Ce dernier n’aimait pas que l’on puisse trop bricoler ses produits. En tout cas, depuis son retour chez Apple, il a toujours eu une vision fermée des choses.

Dans les Mac, les machines qui représentent le mieux l’ADN d’Apple, ce sont sans doute l’iMac et le MacBook Pro. Les extensions des ordinateurs sont forcément externes. C’est pour cela que le Californien a toujours misé sur des technologies comme le FireWire ou le Thunderbolt. Cette philosophie est l’exact opposée de celle du PC qui a toujours été plus évolutif, sans que cela ne soit toujours un avantage pour lui.

La vision d'un poste pro chez Apple. À noter que c'est tout aussi valable pour le Mac Pro : il ne possède plus de baies SATA, mais a suffisamment de ports Thunderbolt pour accueillir bien plus de stockage que son prédécesseur.

On peut adjoindre jusqu’à 24 appareils aux nouveaux MacBook Pro grâce à leurs quatre ports Thunderbolt 3. Mieux vaut avoir un grand bureau… Cette vision peut même s’avérer être économique pour l’utilisateur. La personne ayant acheté des équipements Thunderbolt 2 pourra continuer à les utiliser sans souci avec un MacBook Pro 2016. Il est plus facile de mettre un adaptateur à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Mais alors, qu’est-ce que le design selon Apple ? C’est très difficile à résumer en quelques lignes. L’erreur serait de résumer le design à son simple caractère esthétique. Jony Ive se plait à répéter que ses produits sont aussi beaux à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il n’y a qu’à voir les vidéos de présentation, où le designer s’emballe pour des procédés de fabrication, qui montrent des composants s’assembler naturellement.

Apple a toujours estimé que la technologie devait s’effacer au profit de l’utilisateur. Elle doit l’aider et non être une contrainte. Si Apple se bat tant sur la question de la finesse, c’est avant tout pour cela. Il est important de comprendre la philosophie d’Apple (on peut y adhérer ou non), pour comprendre ses choix techniques.

La batterie inaccessible

Le MacBook Air et le MacBook Pro Retina, lorsqu’ils sont sortis, avaient déclenché une levée de boucliers sur un composant bien précis : la batterie. Impossible d’en changer facilement. Il faut impérativement passer par la case SAV ou être bricoleur dans l’âme.

À l’époque, cette décision en avait choqué plus d’un. Les utilisateurs acceptaient que la batterie de leur iPod soit difficilement accessible, mais beaucoup moins celle de leur ordinateur. Quelques années plus tard, cela est semble-t-il entré dans les moeurs. Au passage, il est toujours possible de faire remplacer sa batterie en se rendant dans un Apple Store.

Alors, pourquoi Apple fait cela ? Au lieu d’avoir toute une infrastructure autour d’un composant (coque, connecteur), il n’y a que le composant lui-même. Résultat, on gagne de la place. Autre avantage, en matière d’intégration, Apple peut aller beaucoup plus loin.

L’autonomie est de manière générale le point faible des produits high-tech. Ce qu’Apple a fait notamment sur les MacBook et MacBook Pro pour leur offrir une autonomie satisfaisante est assez exceptionnel. On est loin du petit bloc auquel on a été habitué pendant des années. Si elle rend ses batteries moins accessibles, ce n’est pas pour punir le consommateur, mais pour améliorer son expérience d’utilisation. Cela peut paraitre paradoxal, mais…

RAM et SSD sont toujours moins accessibles

Dans tous ses appareils, Apple cherche à gagner le plus de place possible, parfois pour la batterie, parfois pour rendre ses appareils plus compacts ou légers… Les raisons ne manquent pas.

Mais pourquoi donc ne plus permettre de changer les barrettes de RAM ? En retirant les connecteurs, Apple gagne de la place sur sa carte mère, en hauteur et limite les risques de panne : un connecteur, cela peut casser.

Cupertino améliore aussi la fiabilité et la stabilité de ses machines, car toutes les barrettes RAM ne se valent pas. Vous vous souvenez du Mac qui se met un beau jour à faire kernel panic sur kernel panic sans raison ? D’un point de vue électrique, c’est également mieux.

La mémoire LPDDR3 au coeur des MacBook Air (iFixit)

Autre avantage, la LPDDR3 que l’on retrouve par exemple dans les MacBook Pro est beaucoup plus économique d’un point de vue énergétique que les barrettes traditionnelles. Apple attend sans doute avec impatience Kaby Lake, qui est compatible LPDDR4. Cette évolution consomme encore moins d’énergie et permettra surtout à Apple de proposer en option à ses clients professionnels 32 Go de RAM sur ses portables (lire : MacBook Pro : Intel limite Apple (sur la quantité de RAM)) .

Ce qui est valable pour la RAM l’est également pour AirPort ou le support de stockage. Il ne faut pas perdre de vue qu’un connecteur est un point d’achoppement. Et qu’un connecteur, outre le fait qu’il prend de la place, a ses limites qui lui sont propres. La force d’Apple, c’est d’avoir un contrôle grandissant sur le hardware. Si les SSD des MacBook Pro sont si performants, c’est en grande partie grâce au contrôleur maison d’Apple.

Mis bout à bout, tout cela permet à Apple de proposer des machines plus performantes, moins gourmandes et à terme de minimiser les coûts. Qu’on aime ou non le MacBook, le travail de miniaturisation d’Apple est admirable. Sa carte mère fait davantage penser à celle d’un iPhone que d’un Mac.

image : ifixit

Quand on évoquait le fait que pour Apple un bon design se juge aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, le MacBook en est la parfaite illustration. C’est une machine très complexe et qui est composée de seulement quelques pièces distinctes. Et pour les techniciens d’Apple, cette machine présente un avantage assez inattendu : la possibilité de changer très facilement la batterie. Il suffit de changer l’une des deux faces de la machine.

Il y a un autre avantage à ne pas pouvoir changer facilement des pièces. Cela semblera tiré par les cheveux pour certains, pourtant au vu de révélations faites au sujet de la NSA ou du FBI, l'argument de la sécurité ne peut être ignoré. Imaginez ce que l’on peut faire par exemple avec une carte AirPort légèrement bidouillée à votre insu…

L’industrie informatique entre enfin dans l’âge adulte

Il est tout à fait possible d’établir un parallèle avec l’automobile. Comparez une voiture à essence à une voiture électrique, le bricoleur du dimanche est autrement plus limité (sauf sur le plan logiciel, mais c’est une autre histoire et c’est d’ailleurs plus que jamais le nouveau terrain de jeu des bidouilleurs).

Quand on a suivi pendant des années l’industrie informatique, on peut trouver cette tendance de fond ennuyante. C’est la mort du geek en quelque sorte. Cette approche n’est pas sans défaut : s’il y a une panne, il faudra dans bien des cas changer la carte mère. Sur les anciennes machines, avec de la chance, un défaut pouvait se limiter à un composant.

Mais aussi sexy fût-il, le PowerBook Wall Street (dont le prix oscillait entre 2299 $ et 7000 $) ne fait pas le poids avec un MacBook Pro 2016 en termes de fiabilité et de longévité. Trois ans après sa sortie, ce modèle faisait déjà pâle figure face au processeur G4 qui avait une fréquence d’horloge deux fois plus importante. Dans cette course à la puissance, qui ressemble de plus en plus à une course d’escargot, le MacBook Pro 2016 sera sans doute loin d’être ridicule dans 5/10 ans.

Le MacBook Pro 2016 en kit - image : iFixit

À l’heure du bilan, il faut bien reconnaitre que les ordinateurs n’ont jamais été aussi stables et fiables qu’aujourd’hui. Et les choix de design d’Apple ne sont pas étrangers à cela.

Le drame de l’informatique, du moins pour les passionnés, c’est que l’ordinateur de 2016 ressemble de plus en plus à une machine à laver ou un four à micro-ondes. On le branche, ça marche et cela fait le travail demandé. Acheter un ordinateur aujourd’hui revient à acheter une voiture. On les remplace uniquement quand ils sont en fin de vie, et plus toutes les deux ou trois révisions comme à la grande époque. Je trouve ces MacBook Pro 2016 très intéressants, mais jamais l’idée de me séparer de mon Retina 2014 ne m’est venue à l’esprit…