Comment Google est en train de reprendre le contrôle d'Android

Stéphane Moussie |

« Apple pourrait faire un téléphone Android », d'après Steve Wozniak qui expliquait récemment que cela serait un moyen de s'orienter vers l'entrée de gamme et ainsi faire repartir significativement la croissance de l'iPhone.

Le cofondateur d'Apple n'a plus depuis longtemps de pouvoir décisionnaire dans l'entreprise, ni même d'influence. Cette idée est saugrenue pour beaucoup de raisons, la principale étant évidemment que le modèle d'Apple est de contrôler dans les moindres détails le matériel et le logiciel. Mais Android est open source et de fait modifiable librement, répliqueront certains. Qu'est-ce qui empêcherait Cupertino de personnaliser le système de Google de sorte qu'il ait le look and feel d'iOS ? Après tout, des cloneurs ont déjà commencé le travail avec des surcouches imitant iOS 7.

Cette option, que l'on peut définitivement écarter au vu de la dernière critique de Tim Cook sur la fragmentation « européenne » d'Android, ne serait en fait pas aussi simple qu'elle en a l'air. Android, tel qu'il est présent dans les smartphones Nexus, Samsung, HTC, Sony, etc., n'est pas entièrement open source. Le système est composé de deux parties distinctes : Android Open Source Platform (AOSP) et Google Mobile Services (GMS).

AOSP est la base du système. Il contient le noyau, la machine virtuelle Dalvik qui sert à exécuter les applications et quelques éléments importants d'interface, comme l'écran de verrouillage, le panneau de notifications et les réglages. Ce code est sous licences libres GPL et Apache.

GMS, c'est tout le reste d'Android. Il comprend de nombreuses API et services regroupés sous la bannière Google Play Services ainsi que les applications de Google à proprement parler. Contrairement à AOSP, GMS n'est pas open source, il est propriétaire.

Au fil du temps, la firme de Mountain View retire de plus en plus de code d'AOSP pour l'intégrer à GMS. Pourquoi ? D'une part pour réduire la fragmentation d'Android. En faisant passer de plus en plus de choses via Google Play Services, l'entreprise évite l'interminable processus de mise à jour du système à proprement parler. Les dernières versions de Google Play Services donnent un bon aperçu de l'importance des nouveautés qui sont introduites de cette façon. La version 4.1 lancée en janvier apporte notamment la prise en charge du jeu multijoueur asynchrone pour Play Games (l'équivalent du Game Center) et une nouvelle API Google Drive plus efficace en hors-ligne. La version 4.2 comprend un kit de développement pour prendre en charge le Chromecast.

L'autre objectif de Google en favorisant GMS au détriment d'AOSP, c'est de rendre GMS indispensable et ainsi imposer ses services. Prendre le code libre d'Android, AOSP donc, et le mettre dans un smartphone n'est pas suffisant pour en faire un smartphone Android comme on l'entend communément — un appareil compatible avec toutes les applications Android et avec la présence de la boutique Google Play. Les applications utilisent naturellement de plus en plus les API de GMS au préjudice de celles d'AOSP, plus anciennes ou carrément retirées.

« Android, c'est comme l'Europe »

Comme l'explique en détail Ars Technica, il existe plusieurs manières de faire de l'Android. La première est celle utilisée par les plus gros constructeurs : utiliser AOSP et GMS. Ce choix assure une excellente compatibilité des applications, puisqu'elles ont accès aux API des deux parties d'Android. En outre, l'utilisateur dispose de toutes les applications de Google (Gmail, Maps, YouTube...) et a l'assurance de bénéficier des nouveautés d'Android — jusqu'à la fin du support de son terminal qui est généralement autour de 18 mois après son lancement.

Selon Re/code, Google veut durcir les conditions d'utilisation de GMS. Samsung, qui dispose de plus de 60 % de parts de marché sur Android, serait visé en premier lieu. Selon le média généralement très bien informé, Google veut que Samsung atténue sa nouvelle surcouche à mi-chemin entre Flipboard et Windows Phone qui s'éloigne sensiblement de l'interface de base. De plus, Google aimerait voir disparaître les applications de distribution de contenus concurrentes des siennes (Play Musique, Play Films...). L'entreprise obligerait aussi à prendre l'ensemble de ses apps, sinon rien. Enfin, les constructeurs devraient payer 0,75 $ par appareil en frais de certification pour pouvoir profiter de GMS.

Magazine UX, la surcouche qui déplaît à Google

Ce cadre est donc très contraignant et ne convient pas aux acteurs qui ne veulent pas proposer les services de Google, ni dépendre de son bon vouloir pour des raisons stratégiques et/ou économiques. C'est notamment le cas d'Amazon. Pour le géant de la vente en ligne, vendre des tablettes à des prix abordables lui permet de mettre dans les mains des consommateurs ses services maison. Pour éviter de subir une concurrence au sein même du système, Amazon a retiré toute trace de Google en n'intégrant pas GMS. Pourquoi alors se baser sur Android ? Cela évite de devoir réinventer la roue sur des points essentiels (compatibilité matérielle, fonctions téléphoniques...) et assure la présence d'un écosystème d'applications important. D'après Amazon, plus de 75 % des apps Android sont compatibles avec les Kindle Fire sans faire le moindre changement.

Pour pallier l'absence de GMS, Amazon développe ses propres solutions de substitution. Fire OS a ainsi son propre système de push, d'achats in-app, de géolocalisation, de jeux, etc. En somme, la deuxième équation possible est utiliser AOSP et des services de remplacement maison. Les deux autres façons de faire de l'Android décrites par Ars Technica s'inscrivent dans la même lignée qu'Amazon mais à des degrés d'effort différents. Un fabricant peut décider d'en faire moins qu'Amazon et ne chercher qu'à ajouter quelques apps de son cru à AOSP, sans chercher à répliquer des fonctions de GMS. Cette stratégie bon marché est plutôt destinée aux appareils d'entrée de gamme où l'absence de certaines fonctions est acceptable. À l'inverse, un acteur peut vouloir créer un équivalent complet à GMS, ce qui demande beaucoup plus d'investissement.

À ce sujet, il sera intéressant de savoir où se situe le Nokia X, premier smartphone Android du constructeur finlandais. D'après les premières fuites, il fera complètement l'impasse sur les services de Google qui sont remplacés par des utilitaires Nokia (Here, MixRadio) et Microsoft (Skype).

L'Android du Nokia X

Au fur et à mesure que Google vide AOSP de sa substance, les fabricants qui veulent s'en servir pour forker (créer un nouveau logiciel à partir du code source d'un autre) Android doivent fournir des efforts supplémentaires. Et la compatibilité d'AOSP seul avec les applications Android va decrescendo puisque les API sont de plus en plus intégrées à GMS. En compliquant la réalisation d'un fork et en réduisant son intérêt, Google cherche à faire de son Android, celui qui contient GMS et qu'elle contrôle entièrement, la seule solution viable. L'ouverture et la gratuité d'Android apparaissent de plus en plus comme des leurres.

L'autre tactique de Mountain View pour décourager les forks, c'est simplement d'interdire à ses partenaires de l'Open Handset Alliance, un consortium d'entreprises créé à son initiative, de commercialiser un appareil utilisant un fork d’Android, sous peine que tous ses appareils perdent leur accès au Play Store. Une stratégie qui a marché avec Acer qui avait tenté de produire un smartphone sous Aliyun, une variante chinoise d’Android, avant de se rétracter sous la menace (lire : Pourquoi Google ferme Android).

Il faut dire que l'enjeu est crucial pour Google. Plus de 30 % des smartphones Android vendus au dernier trimestre 2013 n'embarquaient pas ses services et ce pourcentage ne fait qu'augmenter. D'après ABI Research, les ventes de smartphones équipés des services de Google ont augmenté de 29 % en un an, tandis que ceux qui en sont dépourvus (AOSP seulement) ont explosé de 137 % dans le même temps.

Si Google ne veut pas voir Android cannibalisé par les forks — et donc perdre une source importante de revenus —, c'est dans son intérêt de reprendre la main sur le système par l'intermédiaire de GMS et d'en faire sa chasse gardée. En vendant Motorola à Lenovo, Google peut maintenant pleinement se concentrer dans son rôle du chef d'orchestre qui mène à la baguette des musiciens (les fabricants) pour leur faire jouer une partition, la sienne.

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