Anti-manuel de la méthode Jobs

Nonoche |
skitched
Si depuis quelques années, divers manuels fleurissent pour reproduire la méthode gagnante de Steve Jobs, ceux-ci occultent son ingrédient essentiel : l'homme lui-même.

Nombre de cassandres ont annoncé la fin d'Apple avec celle de Jobs, tant l'homme et sa société ont pu sembler indissociables, en appuyant leur raisonnement sur les années noires d'Apple en l'absence de Jobs (et en oubliant bien commodément l'énorme différence de contexte). Sans son providentiel visionnaire aux commandes, qui pourra bien aiguillonner les ingénieurs et designers, et les pousser vers l'excellence ? L'erreur serait précisément de chercher à faire du Jobs sans Jobs.

Le dernier mot d'ordre de Steve Jobs pour Apple fut de ne jamais se demander ce qu'il aurait fait, de peur de voir la société verser dans l'immobilisme, intimidée par le spectre de son illustre fondateur, à l'image de ce qui arriva à The Walt Disney Company. Comment Apple peut-elle poursuivre dans sa voie sans la supervision de son visionnaire de fondateur ?

Suivez votre instinct (du moment qu'il est infaillible)

Malgré ce sage conseil, Steve Jobs en donnait un diamétralement opposé à ses auditeurs lors de sa célèbre allocution à Stanford :

Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. D'une certaine manière, l'un et l'autre savent déjà ce que vous voulez vraiment être. Tout le reste est secondaire.


Ce conseil n'était en réalité valable que pour lui-même : suivre son intuition, c'est bien beau, encore faut-il qu'elle ne vous trompe pas. Si Apple a connu de formidables succès, c'est parce qu'elle a pris de formidables risques, et si elle a pris ces risques, c'est parce que Steve Jobs avait une profonde conviction dans ses choix, qui se sont souvent avérés gagnants. Et si Jobs a eu plus souvent raison que tort dans ses divers choix, ça n'est malheureusement pas le cas de tout le monde.

Contrairement à la morale disneyenne, ou au rêve américain dont Jobs sera désormais l'une des figures emblématiques, il ne suffit pas d'avoir le cœur pur et de vouloir très fort quelque chose pour que vos souhaits s'accomplissent. Combien d'artistes en herbe se sont vainement acharnés à poursuivre une carrière vouée à l'échec, faute de talent et en dépit de la meilleure volonté du monde ? Si la passion joue pour beaucoup dans la motivation et l'investissement personnel, il faut bien sûr du travail, mais aussi du talent et des compétences, dont Jobs n'était pas dénué.

Il s'est en effet illustré par un formidable instinct et un sens de ce qui fonctionne ou pas. Ce discernement, et la foi qu'il lui accordait, ont été à l'origine de jugements parfois sanglants, séparant le monde entre excellence et médiocrité, qui ont fait sa réputation "d'enfant terrible de la Silicon Valley". Un comportement élitiste qui évoque une arrogance démesurée, mais dont il avait manifestement les moyens. S'il faut déborder de prétention pour croire qu'on peut changer le monde, force est de constater qu'elle était légitime lorsqu'on y est parvenu. Cependant, croire qu'il suffit d'appliquer sa recette pour parvenir aux mêmes fins serait illusoire.

Mêlez-vous de tout (si vous êtes compétent)

Nombre d'anecdotes ont illustré l'attention quasi-maladive que Jobs portait aux plus infimes détails, de bout en bout de la vie de chacun des produits dont il a supervisé la création. Jobs s'est préoccupé de la boîte de ses Mac, du bruit que faisait la prise jack de l'iPod, de la couleur des machine-outils de ses lignes de fabrication, jusqu'à la couleur de l'icône de l'application Google pour iOS.

Une attitude qui peut s'avérer catastrophique si l'interventionnisme ne fait qu'enrayer la machine, en imposant des choix hasardeux. Le site Clients From Hell est rempli chaque jour d'anecdotes à frémir, sur les exigences saugrenues de PDG de PME qui se piquent d'être publicitaires, designers ou graphistes en lieu et place de leurs prestataires, quand ils n'ont manifestement ni les compétences, ni le savoir-faire, pour offrir un avis constructif et de qualité. Reproduire la méthode Jobs sans avoir ses compétences est donc promis à un échec cuisant.

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Identifiez les problèmes que tout le monde ignore avoir

Le profond mépris que Jobs éprouvait pour le statu quo et la médiocrité ont été de formidables outils pour identifier le mal à la racine. Par force d'habitude aux contraintes qui nous entourent, nous nous sommes résignés sans même envisager qu'une autre voie était possible, et nous voilà heureusement surpris lorsque Apple nous donne une solution que nul n'espérait.

Comme il l'a démontré dès son retour aux commandes d'Apple, Steve Jobs était l'homme du "non" : il savait faire la différence entre l'essentiel et le superflu, à charge de ses collaborateurs de faire œuvre de proposition. Ce discernement, il l'a dû à une forte conscience de la mission d'Apple, qui n'est pas de gagner de l'argent, ce qui n'était qu'une conséquence, mais de faire les meilleurs produits technologiques imaginables.

Soyez qui vous êtes, faites ce en quoi vous croyez

Cette mission, au cœur de tout ce que fait Apple, engendre un cercle vertueux : une adhésion du public qui partage ses valeurs (lire Pourquoi les gens aiment les produits Apple), et des investisseurs en bourse (il a toujours montré le plus grand dédain concernant le cours de l'action, considérant qu'il ne pouvait que suivre tant qu'Apple faisait du bon travail).

Ce modèle économique défierait presque l'entendement, à le comparer aux pratiques des autres entreprises. Siri et iCloud ont des coûts opérationnels que rien ne vient rentabiliser (ni abonnement ni publicité), leur seule logique étant d'apporter un "plus produit" aux appareils d'Apple, pour les rendre plus désirables, et donc en vendre plus. Apple veut apporter le plus de valeur possible à ses utilisateurs, sous tous les angles qu'elle peut attaquer. Impensable pour Microsoft ou Google.

Pour Apple, c'est précisément en cherchant la rentabilité à tout crin qu'elle se compromet et poursuit le mauvais lièvre (et c'est d'ailleurs comme cela qu'elle a périclité dans les années 90). Les bénéfices doivent rester une conséquence et non un objectif, et c'est une conséquence naturelle du bon travail.

Cet abord profondément sain du business Apple, bien loin du cynisme auquel nombre de capitaines d'industrie nous ont habitués, a également eu pour conséquence d'oublier le clientélisme, qui freine l'innovation par définition : Apple n'a jamais eu recours aux études de marché pour évaluer le succès potentiel d'un produit, ou pour l'adapter par anticipation aux goûts du public. Il en résulte des produits qui ont un parti-pris honnête, sincère, souvent risqué, et qui laissent rarement indifférent. Ce qui n'a pas empêché les échecs, Apple devant parfois réviser sa copie le cas échéant (souris "hockey puck", G4 Cube, iPod HIFi…).

L'aura de Jobs et d'Apple dans toute l'industrie a longtemps intimidé la concurrence, loin de l'inspirer. Celle-ci se contentait, au mieux, de reproduire laborieusement la recette miracle, façon "Monsieur Plus" : plus de gigahertz, de giga-octets, d'interfaces d'entrée/sortie… tout en lâchant la proie pour l'ombre.

Apple l'a martelé à chaque procédure judiciaire qu'elle a intentée à l'encontre des émules qui s'inspiraient d'elle d'un peu trop près : elle ne fait qu'apporter une réponse parmi tant d'autres à des problèmes spécifiques, libre à chacun d'en trouver d'autres. La formule vaut autant pour les CEO d'Apple, passés, présents et futurs : il n'y a pas qu'une seule et unique bonne réponse, l'essentiel est d'avoir la bonne approche.

Le message aura fini peu à peu par être entendu : d'abord par webOS, puis par Windows Phone 7, et bientôt par Android, chacun y va de sa conviction et de ses valeurs, et les propositions diffèrent, mais ne manquent pas pour autant de pertinence ni d'intérêt : le consommateur n'en est que mieux loti. Alors que l'industrie informatique est restée sclérosée dans l'unique métaphore du bureau depuis près de 30 ans, on assiste aujourd'hui en matière de plateformes et d'interfaces à une créativité et à un esprit d'initiative encore inédits. Sans doute est-ce là la plus grande valeur de l'héritage de Steve Jobs.

La voie que Jobs aurait choisie ne vaudrait que pour lui-même, avec ses qualités et ses défauts. Si les cadres d'Apple mettent leurs compétences propres aux services des valeurs qui ont animé Apple ces dernières années, ils ne peuvent qu'honorer la mémoire de Steve Jobs, au lieu de s'évertuer à n'en être que de pâles ersatz, ce qui n'aurait pour seule conséquence que de faire perdre à Apple la sincérité de son approche. Il ne s'agit pas de reproduire ce que Jobs aurait fait, mais la manière dont il abordait les enjeux et problèmes, quitte à y apporter une réponse toute personnelle. Le résultat sera indubitablement différent, et pas nécessairement moins bien, mais l'esprit restera le même.
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avatar Manu | 
@JustTheWay "Mais des mecs comme lui il y en a la pelle tout au long de l'histoire. " Peux-tu s'il te plait en citer un seul? @canola "Les produits sont bons car ils sont pensés pour des non-technophiles, par des non-technophiles." Les ingénieurs d'Apple, NeXT et Pixar sont des non-technophiles? Je crois que l'une des grandes forces de Jobs c'est de prendre des technologies en gestation que beaucoup ne savent pas trop comment les utiliser, et en sortir des produits que tous finalement finissent par admirer puis tenter de reproduire. Il l'a fait pour le Mac avec des technologies en gestation au PARC, Il l'a fait avec NeXT avec toujours des technologies du PARC (langage orienté objet) et la technologie des OS à base de micro noyaux en vogue dans les années 80 dans les centres de recherche et universités Il l'a fait pour l'iPhone avec le tactile. N'ayant pas connu l'homme personnellement, je ne me permettrais pas de porter un quelconque jugement sur sa personne.
avatar demenla971 | 
Bravo à Macgé pour votre article. C'est la loose de critiquer Jobs à ce point à le traiter de tyran. A en lire certains JOBS est limite comparable à Kadafi. Il faut arrêter de cracher son venin, Jobs et ses équipes ont beaucoup apportés à l'informatique grand public.
avatar benjaminhparis12 | 
Ce qui me fait peur , c est que je finis toujours par trouver stupide un individu qui ne comprends pas la valeur des produits Apple qui trouve encore son blackberry geniale ( surtout les working girl parisiennes des quartiers chic qui pensent que leur blackberry ést encore le surkiffe et qui avancent les deux pouces collés et la démarche hyper déterminées ) et le dialogue me semble impossible , pourquoi je dis ça ... Je ne sais plus.
avatar laurange | 
Serve no master but your ambition @benjaminhparis12 l'informatique en général ne devrait être qu'un outil, le plus adapté n'est pas forcément de chez Apple, rien de grave là dedans ...
avatar sopcaja | 
@Manu : " Peux-tu s'il te plait en citer un seul?" Le voila ton example www.youtube.com/watch?v=e8M6S8EKbnU
avatar Orus | 
Steve Jobs avait le "Mojo" et ça peu de gens peuvent le comprendre (surtout en France). Cet article est une ode au banal et au conformiste. Apple ne survivra qu'avec un nouveau leader charismatique.
avatar San_Pellegrino | 
On se demande comment des types si mal habillé peuvent produire des appareils au design si raffiné.
avatar Florian Innocente | 
Test
avatar Che | 
@bambougroove Je veux dire : Apple a un service marketing, un service financier, un service juridique... et probablement des tas de chargés d'études. Celui qui ne bosse pas chez Apple et qui peut affirmer avec certitude qu'Apple ne fait pas d'études de marché, je veux bien le rencontrer. Les entreprises ne communiquent pas là dessus. Je ne vois pas Apple ne pas analyser la concurrence, leurs produits, le marché. Après, que cela ne soit pas leur principal guide dans les affaires, je veux bien... Lors de l'antennagate, leur première réaction a été de brandir les appareils de la concurrence, les appareils du marché. Lors de la présentation de l'iPhone, Steve Jobs a présenté les différentes interfaces utilisateur du marché. Ils ont annoncé à l'époque vouloir obtenir 1% du marché de la téléphonie mobile. Tout ça, c'est issu d'études de marché effectuées en interne.
avatar MacTyger | 
"Ce discernement, il l'a dû à une forte conscience de la mission d'Apple, qui n'est pas de gagner de l'argent, ce qui n'était qu'une conséquence, mais de faire les meilleurs produits technologiques imaginables" J'ai du mal avec ce passage. Si ce n'était pas pour se faire de l'argent ils baisseraient le prix de vente de leur produits. Chacun connait les marges importantes qui sont faites sur chacun d'eux.
avatar Nonoche | 
@ MacTyger : si c'était pour se faire de l'argent ils seraient dans la finance ou le pétrole.
avatar Nonoche | 
@ Che : l'affirmation n'est pas plus péremptoire dans un sens que dans l'autre à partir du moment où on ne bosse pas chez Apple… En revanche on peut s'appuyer sur quelques faits reconnus. "It's really hard to design products by focus groups. A lot of times, people don't know what they want until you show it to them." Steve Jobs -- BusinessWeek, May 25 1998 ---------- As reported by the New York Times, Jobs said "his own study and intuition, not focus groups, were his guide. When a reporter asked what market research went into the iPad, Mr. Jobs replied: 'None. It's not the consumers' job to know what they want.'" ---------- interview de John Sculley, qui parle de la rencontre de Steve Jobs avec son modèle, Edwin Land : Dr Land was saying: “I could see what the Polaroid camera should be. It was just as real to me as if it was sitting in front of me before I had ever built one.” And Steve said: “Yeah, that’s exactly the way I saw the Macintosh.” He said if I asked someone who had only used a personal calculator what a Macintosh should be like they couldn’t have told me. There was no way to do consumer research on it so I had to go and create it and then show it to people and say now what do you think?
avatar oomu | 
il y a une chose qui fait que Steve pouvait se permettre de donner son avis sur tout : la quasi-totalité des décideurs chez Apple (ça va de l'ingénieur en chef sur os X jusqu'à celui qui a géré les apple store) étaient des gens extrêmement doués/passionnés et connus de longue date. Il avait à faire à des gens capable de lui répondre et de faire du coup de poing avec. Une bonne part de ces gens étaient déjà avec lui chez NeXT ou longtemps actif chez Apple. Bref, il a toujours su bien s'entourer et avoir des gens capable de lui dire "naon"
avatar San_Pellegrino | 
@oomu C'était ça le truc, dire "naon" au lieu de "non". Si on avait su cela, certains auraient évité bien des déboires.
avatar San_Pellegrino | 
@oomu C'était ça le truc, dire "naon" au lieu de "non". Si on avait su cela, certains auraient évité bien des déboires.
avatar sopcaja | 
@ San_Pellegrino Bah parce que d'aprés sarko "Le pourvoir de dire non enfaite n'existe ... existe , et le pouvoir dit oui non !" www.youtube.com/watch?v=r8X9vFTYrMc Cette fois je sors pour de bon --->
avatar bambougroove | 
@ Che : OK désolée, je l'avais compris comme une étude de marché "classique" avant lancement d'un nouveau produit (connaître les besoins, etc.), Steve Jobs ne fonctionnait pas comme cela, les interviews, biographies et témoignages divers le confirment. Observer la concurrence en revanche c'est évident, et c'est ce que tu avais du vouloir dire par "étude de marché".
avatar bambougroove | 
@ sopcaja : MDR !!! C'est la méthode Coué ;)
avatar mugu | 
pour NeXt ca n'a pas reussi
avatar Manu | 
@mugu "pour NeXt ca n'a pas reussi " faux en partie, car Apple est ce qu'il est aujourd'hui parce qu'il y a eu NeXT. La grande partie des technos phares actuelles d'Apple reposent sur les acquis de NeXT. S Jobs l'a d'ailleurs rappelé dans son discours à Stanford.
avatar Dahas | 
Une société en carence d'idéal déifie un commerçant, les temps modernes ont quelque chose de pathétique. Sinon... suivre son instinct ? La majorité des boites qui ferment ont suivi leur instinct par manque de connaissance clair du terrain. De plus, les conseil de Steve et son instinct l'ont conduit vers un sectarisme bourgeois et à sa fin rapide.Un conseil écoutez les spécialistes quand vous êtes malades. Point barre.
avatar PPbis | 
les études de marchés servent quand vous avez aucune idée sur la question ou pour demander un financement à votre banque. Elles ne fonctionnent qu'a posteriori pour affirmer ou infirmer la bonne ou mauvaise idées mais seule le flaire cad la synthèse de l'histoire d'une vie ou d'une observation c'est çà la meilleure étude de marché une expérience terrain vécu par le boss lui même le reste n'est que littérature écouter une chaîne hifi sur du papier avec des chiffres sur les performance peut mener a une grande déception Choisir une chaine hifi c'est l'écouter et pas regarder les chiffres !
avatar Cricri | 
Bon on revenir à des choses sérieuses et pas trop médiocre http://www.nytimes.com/2011/10/30/opinion/mona-simpsons-eulogy-for-steve-jobs.html
avatar camiapp | 
Toutes ces méthodes laissent à réfléchir :/
avatar stratovirus | 
Steve Jobs est parti trop tôt, il avait certainement encore beaucoup à donner/montrer de ce coté… Pour moi, déjà il manque beaucoup, même si j'ai souvent été en désaccord en tant qu'acheteur (écran miroir, firewire, et j'en passe) mais c'était son choix, sa société, donc respects

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