Les faux procès du MacBook Pro 2016

Soumis par Christophe Laporte le mar, 08/11/2016 - 17:00

Le moins que l'on puisse dire concernant les nouveaux MacBook Pro, c'est qu'ils créent la controverse. Et cela dure depuis le special event, ce qui est inhabituel comme l'a convenu Phil Schiller envoyé au feu pour expliquer les choix d'Apple. Cette nouvelle gamme de portables fait l'objet de critiques surprenantes, voire infondées, pour qui suit l'évolution du constructeur de longue date.

Il y a un point qui fera l'unanimité, et encore, on peut en débattre, c'est le prix de la nouvelle gamme. Apple fait une fois de plus chèrement payer ses nouveautés. Mais est-ce que ces MacBook Pro sont plus chers que leurs illustres prédécesseurs ? Rien n'est moins sûr.

Si l'on s'en tient au ticket d'entrée, c'est certain. Si l'on se fie à sa durée de vie potentielle, c'est plus compliqué. Oui, tout est soudé dans ce MacBook Pro, ce qui interdit tout changement de composant. Autrement dit, pas d'amélioration possible après l'achat. Mais même dans sa configuration de base, le MacBook Pro 13" est suffisamment dimensionné pour durer des années. L'époque où un modèle en chassait un autre tous les six mois et rendait le précédent obsolète est révolue depuis un moment. Nous y reviendrons plus tard.

Depuis le premier PowerBook, les portables d'Apple ont toujours essayé de trouver un compromis entre finesse, autonomie, confort et puissance. Si vous cherchez un ordinateur portable avec toutes les dernières spécifications à la mode, allez voir la concurrence, cela n'a jamais été la force d'Apple.

Vous vous plaignez qu'Apple n'ait pas la carte graphique haut de gamme du moment ? Vous devez vous égosiller depuis bien longtemps ! Là encore, on peut vous conseiller quelques marques. Apple fait des choix, parfois radicaux, et cela a toujours été ainsi.

L'arrivée en force du couple USB-C / Thunderbolt 3 en est la parfaite illustration. Quelque part, c'est le symbole que cette société est fidèle à elle-même. Oui, la transition va être pénible à court terme, mais à moyen ou long terme, ce sera une avancée fantastique. La tentation aurait été de laisser un port USB classique, mais avec ce genre de compromis, on aurait encore des ports LocalTalk sur nos Mac (ce n'est pas faute d'avoir aimé LocalTalk).

On a survécu aussi à la fin du SCSI alors qu'il n'y avait pas d'adaptateur ! Image Smial CC BY-SA

Une des fautes d'Apple a été de ne pas suffisamment communiquer sur cette avancée. Et il est vrai que les fiches techniques (celle-ci ou celle-là) concernant le Thunderbolt 3 donnent le vertige : il est bien compliqué de s'y retrouver, même pour un utilisateur aguerri. Cette confusion est un mal nécessaire, le temps que les choses se lissent et que l'industrie marche du même pas.

Mais ce n’est pas nouveau : Steve Jobs avait eu beau mettre en marche son champ de distorsion de la réalité, l’absence d’un lecteur de disquettes avait été vécue comme un drame pendant des années par de nombreux utilisateurs.

Pourquoi ces machines vont durer

Comme on l’expliquait cet été, la course à la puissance n’est plus d’actualité sur les ordinateurs. On a vu que le nouveau MacBook Pro 13" d'entrée de gamme se faisait talonner par l'iPhone 7 et qu’il n’offrait pas d’avancée spectaculaire par rapport au MacBook Pro 2015.

Pour donner un autre exemple de cette stagnation en matière de puissance, il suffit de faire des comparaisons avec Geekbench, qui teste les performances brutes des processeurs. Sur un cœur, le nouveau MacBook Pro sans Touch Bar affiche un score de 3 588 points. À titre de comparaison, le premier MacBook Pro Retina haut de gamme avec un Core i7 réalise un score de 3519. Rappelons qu’il y a quatre ans d’écart entre ces deux machines. Il existe évidemment des applications qui savent tirer parti de plusieurs cœurs, mais pour un usage quotidien classique, ce sont surtout les logiciels à un cœur qui sont les plus sollicités

Toujours afin de montrer à quel point Intel stagne, en 2008, au même petit jeu, le meilleur MacBook réalisait un score de 1 728. Autrement dit, alors que les performances sur un cœur ont quasiment stagné ces quatre dernières années, elles avaient doublé entre 2008 et 2012.

Le principal problème qui se pose à Apple et à l'ensemble de l'industrie du PC par la même occasion, c'est la stagnation de son principal partenaire Intel. Le contraste est cruel avec ce qu'Apple est capable d'accomplir chaque année pour ses propres processeurs ARM. Les systèmes sur puce Ax qui équipent iPhone et iPad explosent le plafond de verre des performances de leurs prédécesseurs - on peut difficilement en dire autant des processeurs Intel.

La feuille de route d'Intel ne laisse pas présager de miracles dans les années à venir. Les puces graphiques d'Intel progressent plus vite, mais cela n'a rien à voir avec ce que l'on a pu connaitre par le passé. Et c'est peut-être le principal enseignement de cette génération de MacBook Pro : Apple est bloquée avec Intel, comme elle a pu l'être à une autre époque avec le PowerPC. La tentation de passer à ARM doit être sacrément grande du côté de Cupertino.

Le faux débat sur la RAM

« 8 Go par défaut ? C'est scandaleux, c'est de l'obsolescence programmée », on a eu le droit à ces balivernes dans les réactions, notamment dans les commentaires des différents articles consacrés au MacBook Pro. Ou encore « 16 Go pour les professionnels, c'est ridicule ! »

Beaucoup en sont manifestement restés dans les schémas de l'informatique à papa, guidée par la loi de Moore. N'en déplaise à certains, avec l'avènement du mobile, nous avons basculé dans une nouvelle époque. Là où on était dans le toujours plus, on est désormais dans le toujours mieux. Cette bascule sur Mac a eu lieu avec Snow Leopard. L'influence du mobile et de ses méthodes de développement ont eu un impact considérable sur macOS.

La gestion de la RAM n'a jamais été parfaite sous OS X. À un certain moment, cela aurait même pu devenir problématique. Mais ces dernières années, Apple a fait beaucoup d'efforts pour améliorer tout cela. On citera deux exemples : l'arrêt du Garbage Collector et la compression de la RAM introduite dans OS X Mavericks.

Pourquoi a-t-on pendant longtemps cherché à acheter toujours plus de RAM ? On va s'épargner les détails et aller au plus vite : tous les systèmes d'exploitation, ou presque, ont recours à la mémoire virtuelle. Lorsque la RAM est pleine, l'OS a recours au disque dur pour stocker les données dont il n'a pas besoin.

La gestion de la mémoire sous Mac OS était très artisanale

Comme vous le savez, la RAM est extrêmement rapide alors que les disques durs en comparaison sont lents. En matière de performances, cet aller-retour entre la RAM et le disque dur est extrêmement coûteux. Avec les SSD, la donne a considérablement changé. Et quand on sait que le SSD du MacBook Pro bat le record de vitesse du MacBook Pro 15" 2015 (2 Go/s en lecture) et multiplie par plus de deux les débits par rapport au précédent 13", on commence à entrevoir le faux problème que cette capacité en mémoire vive peut représenter.

Il y a les progrès système et les progrès matériels. Puis il y a le travail des éditeurs tiers. Quelle est l'application la plus gourmande chez bien des utilisateurs ? Le navigateur web ! Récemment, Google s'est aperçu que Chrome avait tendance à faire des excès. Le géant de l'internet a fait amende honorable et s'est lancé dans un régime forcené. Résultat, sur certains points, sa consommation en RAM a été divisée par deux. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.

Pour le commun des mortels, 8 Go de RAM, c'est suffisant. Et au vu des arguments avancés, c'est sans doute vrai pour de nombreuses années. À la suite de ces polémiques, nous avons trouvé un comparatif publié l'année dernière qui cherchait à évaluer les performances en fonction de la quantité de RAM. Ces tests ont été effectués sur un PC Windows dans une optique « gaming ». Petite précision : le PC était équipé d'un processeur Skylake Core i7 et d'un SSD. Résultat : autant la différence est grande entre 4 et 8 Go dans le cadre d'un montage vidéo, autant elle est minime entre 8 et 16 Go.

Il est vrai que pour quelques professionnels, 16 Go, ce n'est peut-être pas assez. Mais on invitera ceux qui ont tendance à râler un peu facilement à consulter ce témoignage du chercheur en sécurité Jonathan Zdziarski, qui expliquait que son Mac ne swapait pas alors qu'il avait un grand nombre d'applications ouvertes :

  • VMware Fusion avec deux machines virtuelles (Windows 10 et Sierra)
  • Photoshop CC avec quatre photos 36 MP ouvertes avec des calques
  • Xcode : 4 projets Objective-C ouverts
  • Microsoft PowerPoint : une présentation ouverte
  • Microsoft Word : un document de 20 pages ouvert avec de nombreux graphiques
  • MachOView : le genre d'outils qu'emploie un chercheur en sécurité pour analyser des binaires
  • Firefox : consultation d'un site web
  • Safari : consultation d'un site web
  • Aperçu : affichage de trois livres
  • Hopper : un logiciel de rétro-ingénierie qui analysait un binaire
  • WireShark : qui analysait un réseau en temps réel
  • IDA Pro 64-bit :qui analysait un binaire 64 bits
  • Apple Mail : consultation de 4 boîtes aux lettres
  • Tweetbot
  • iBooks : affichage d'un livre électronique
  • Skype
  • Terminal
  • iTunes
  • Messages
  • Finder
  • Calendrier
  • Console
  • Path Finder
  • Little Snitch

Pour faire swapper son MacBook Pro, il a fallu grosso modo qu'il lance et utilise toutes les applications présentes sur son Mac. Le seul moment où la pression sur la mémoire s'est manifestée (voir le graphique en jaune), c'est quand il a lancé InDesign.

Autrement dit, on peut parfaitement être « pro » et n'utiliser que 16 Go de RAM. Même s'il reconnait que volontiers, 16 Go, dans de rares cas, cela peut être insuffisant. Là où l'on est à 2 000 % d'accord avec Jonathan Zdziarski, c'est sur les conseils qu'il donne.

Si votre Mac rame, c'est peut-être parce que vous avez installé un peu trop de saloperies. À titre personnel, je suis parfois surpris par l'accumulation d'icônes chez certains dans la barre des menus. Il invite tous les utilisateurs à faire le ménage dans les dossiers /Library/LaunchDaemons, /Library/LaunchAgents (aussi bien à la racine du disque que dans votre dossier utilisateur) et à faire le ménage dans le panneau Ouverture dans Préférences Système.

Autre conseil auquel on souscrit : bien sélectionner vos applications. Il explique (et je le fais pour les mêmes raisons) ne pas utiliser Slack et Chrome, car ce sont de gros cochons en matière de gestion de mémoire vive.

Pourquoi 256 Go de SSD convient à la plupart des utilisateurs

Le stockage est un élément clé dans un ordinateur. Mais là encore, la course vers le toujours plus est passée de mode à une exception près. S'il y a un domaine dans lequel Apple concentre ses efforts vers le toujours plus, c'est dans les performances de ses SSD. L'acquisition d'Anobit — 390 millions de dollars en 2012 — est l'une des plus précieuses de ces dernières années.

Grâce à ses contrôleurs faits maison, les performances en lecture-écriture ont fait des progrès incroyables sur les dernières générations d'iPhone et de Mac. Mais la quantité de stockage sur un ordinateur portable n'est plus aussi importante qu'autrefois. 99 % du temps, nos ordinateurs sont connectés et la vérité est dans le nuage.

À une époque, vous étiez condamnés à avoir toute votre musique sur votre ordinateur. Il y a maintenant Spotify, Deezer, Apple Music ou même iTunes Match. Même chose pour les photos, avec des services comme la photothèque iCloud ou Google Photos. Voilà qui permet à bien des utilisateurs de gagner des centaines de giga-octets d'espace disque.

Apple a également comme souci constant de réduire l'empreinte de son système. Cela a été particulièrement le cas avec Sierra. Son installation permettait d'économiser une dizaine de giga-octets. De nombreuses options permettent de gagner drastiquement de la place comme la possibilité de ne garder que les pièces jointes récentes dans Mail.

Mais la fonctionnalité la plus impressionnante est iCloud Drive, qui peut se charger automatiquement de vous faire gagner de l'espace en stockant dans le cloud les documents que vous n'utilisez jamais (lire : macOS Sierra : comment fonctionnent le stockage et la synchronisation iCloud Drive) .

Bien entendu, certains diront qu'ils ne veulent pas dépendre d'iCloud ou d'un autre nuage. Libre à vous d'utiliser d'autres solutions et/ou de bâtir votre propre nuage avec un NAS par exemple. Les solutions existent.

Mais en 2016, votre ordinateur portable n'a pas forcément vocation à être le lieu où vous centralisez tous vos fichiers. En partant de ce principe, 256 Go peuvent suffire à un grand nombre d'utilisateurs. C'est vrai aujourd'hui, ça le sera également dans 2 ou 5 ans.

Le dépit amoureux ?

On peut aimer ou pas ces MacBook Pro, mais dans l'ensemble les choix d'Apple sont cohérents. On se retrouve en 2016 avec un MacBook Pro dans un MacBook Air, c'est finalement comme cela que l'on pourrait résumer cette machine.

Après, il y a des choix sur lesquels on peut logiquement s'étonner. Comment se fait-il qu'une machine censée finalement être connectée le plus souvent possible n'ait pas des performances Wi-Fi au top ? On peut aussi discuter des choix d’Apple en matière de carte graphique. Pourquoi AMD et pas Nvidia ? On peut aussi s’émouvoir qu’Apple ne donne pas 512 Go de SSD sur le 15” entrée de gamme qui est quand même vendu 2699 €. On peut s’interroger aussi sur la présence du port jack. Apple aurait-elle dû aller plus loin à ce niveau ?

De manière plus générale, on peut regretter que la gamme d'ordinateurs portables Apple soit devenue aussi complexe que la gamme de meubles de rangement d'IKEA.

Mais que cachent finalement ces commentaires qui ont déferlé sur Internet ? Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas une spécificité française ! Le déboulonnement du Mac comme centre du hub numérique est-il mal vécu chez certains ? Est-ce qu'il n'y aurait pas une part de nostalgie dans cette affaire ? On est passé d'une époque où le Mac était le centre de tout à un produit qui vit dans l'ombre d'iOS et pour lequel ses responsables doivent insister sur le fait qu'il va encore exister pendant de nombreuses années.

Et si le souci, ce n'était pas que tout le monde se rend finalement compte, petit à petit, que le meilleur est passé, que l'heure de gloire des ordinateurs est derrière nous et que ce sont les smartphones, les tablettes, voire les montres qui suscitent la passion !