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Adobe InDesign : 15 ans, l'âge bête

Mickaël Bazoge | | 10:30 |  71

Il y a 15 ans, pratiquement jour pour jour, un vent nouveau a commencé à souffler dans les studios de PAO. Le seul outil à disposition des maquettistes, QuarkXPress, était certes un bon logiciel, mais son éditeur Quark usait et abusait de son monopole absolu pour imposer toutes sortes de limitations (qui, de cette époque, ne se rappelle pas ces maudits dongles ADB ?). Le pire étant sans doute l'absence presque totale d'innovation. Pourquoi investir dans le développement de nouvelles fonctions quand vous êtes celui qui impose ses vues sur tout un secteur ?

C'est en mars 1999 qu'Adobe commença à faire la démonstration qu'un autre logiciel de PAO était possible. La tornade InDesign n'a cependant été qu'un léger coup de vent : la version 1.0 livrée le 31 août 1999 se montrait en effet largement sous-dimensionnée pour les besoins des utilisateurs pro. Mais c'est dès la mouture suivante, la version 1.5, que les maquettistes ont pu sérieusement envisager de bazarder XPress pour un outil moderne, sérieux, bien moins onéreux et surtout, respectueux de ses utilisateurs.

15 ans plus tard, les choses ont bien changé. Le métier de maquettiste s'est mué en une sorte de chef d'orchestre multimédia, qui doit savoir non seulement mettre en forme un article sur une page blanche, mais aussi créer une animation et mettre à jour un site web. Adobe a suivi cette évolution en livrant des mises à jour successives d'InDesign ayant petit à petit imposé le logiciel dans les studios. Mais le fantôme de l'ancien QuarkXPress a rattrapé Adobe. La mainmise progressive d'Adobe sur le marché s'est accompagnée de réflexes que l'on pensait définitivement disparus.

Branislav Milic est un des meilleurs spécialistes mondiaux d'InDesign. Consultant et formateur dans une dizaine de pays européens et aux États-Unis pour les groupes de presse et des agences, il est parfaitement au fait du logiciel et de ses coulisses. Il y a cinq ans, nous l'avions interrogé pour fêter les dix ans du logiciel, et depuis la situation a évolué… mais pas dans le bon sens. Un vent mauvais s'est levé.

Lors de notre dernière rencontre, vous aviez prédit un avenir radieux pour InDesign devant l'émergence des nouvelles formes de publications électroniques. Aujourd'hui nous nous revoyons et vous semblez inquiet. Pour quelles raisons ?

Depuis plusieurs années, Adobe ne développe plus InDesign en écoutant réellement les utilisateurs. Même si lors de l'une ou l'autre conférence publique nous avons la possibilité de rencontrer les développeurs pour leur soumettre nos impressions et requêtes, généralement c'est le département Marketing d'Adobe — pas vraiment au fait de la réalité du métier de metteur en page — qui décide quelles sont les fonctions qui seront ajoutées et/ou améliorées et qui a le dernier mot, avec tout ce que cela entraîne comme décalage entre l'offre et la demande. À cela se greffe une détérioration progressive de la qualité du logiciel après InDesign CS5.5. Et pour couronner le tout, les équipes de développement ont beaucoup changé ces derniers temps... dans la moins bonne direction.

Prenons les problèmes les uns après les autres. Vous dites que l'équipe de développement d'InDesign est sous la coupe du marketing. Qu'est-ce que cela signifie ?

Adobe regarde d'abord les tendances du marché et, actuellement, l'EPUB et le Digital Publishing sont les nouvelles révolutions en publication. Au lieu de compléter les fonctions inachevées ou buggées de l'InDesign historique pour le « print », le marketing impose des fonctions uniquement pour ces nouvelles tendances sans corriger les fonctions existantes qui sont pourtant aussi utilisées dans ces nouveaux types de publications. Ce n'est pas seulement ma propre conclusion vue de l'extérieur, elle m'a été confirmée de l'intérieur par des développeurs désabusés. Il n'y a plus l'esprit entretenu par des spécialistes et experts du noble art de la « mise en page » comme entre 1980 et 2000. Aujourd'hui le marketing dit qu'il faut des animations dans InDesign, mais quid des notes de bas de page toujours aussi limitées ?

Je rappelle régulièrement cette anecdote révélatrice qui date d'InDesign CS (2003). Un important client d'Adobe aux États-Unis avait dit: « Ajoutez cette série de fonctions et nous vous achèterons 1 000 licences ». Aussitôt dit, aussitôt fait en moins de deux ans. Pendant des années, j'ai demandé autour de moi qui utilisait ces fonctions... quasi personne. Dans InDesign CS6, l'outil Récupérateur de contenu est apparu, il est censé aider à la mise en page de documents de formats différents. C'est l'exemple parfait de la fonction qui n'a été demandée par personne, dans laquelle Adobe met beaucoup de temps et d'énergie, mais qui n'est utilisée par personne comme j'ai pu le constater lors de mes différents sondages.

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71 Commentaires Signaler un abus dans les commentaires

avatar misterbrown 25/08/2014 - 14:05 via iGeneration pour iOS

J'ai commencé Indesign avec version 1.5 en autodidacte et complètement enthousiasmé par ce produit révolutionnaire.

J'ai arrêté à la CS, en me disant que c'était devenu une usine à gaz comme les autres...

avatar emts 25/08/2014 - 14:18 (edité)

Et finalement tu utilises quoi ?

avatar Heka 25/08/2014 - 14:18

Le titre est extra.

J'ai beaucoup rigolé car c'est quelque chose que je ressent aussi lors de l'utilisation des logiciels. Je suis particulièrement d'accord sur le fait que des "fonctions inutiles sont développées mais ne servent qu'à une grande minorité d'utilisateurs.

Ce serait bien d'avoir une critique sur chacun des principaux logiciels de la suite : Photoshop, illustrator et premiere



avatar mbk28 25/08/2014 - 14:38

vous oubliez qu'il existe un logiciel qui faisait déjà la même chose et qui s'appelle (toujours en vente) Adobe PageMaker

avatar Ponchan 25/08/2014 - 15:01

Pour nous, le passage en Cloud est la goutte qui fait déborder le vase. Il est hors de question de payer un abonnement pour cette suite logicielle (idem pour Office). Je préfère encore galérer sur Scribus et The Gimp.
Cela dit, nous ne sommes pas des graphistes.

avatar Cap.Achab 25/08/2014 - 15:12 (edité)

Belle interview, bien d'accord avec ce qui est expliqué.

Adobe a amené tellement dans le monde du pré-presse, il a véritablement révolutionné la production, mais depuis une décennie on assiste à une stagnation, voire à une déchéance. Le problème d'Adobe, c'est sa situation de quasi-monopole. Et nous utilisateurs nous retrouvons pieds et poings liés ou presque avec cette boîte, malgré ses pires travers.
De ma conviction, Adobe faisait des bons produits lorsqu'il était challenger ou suivi de très près par des concurrents. Ici, depuis qu'Indesign a enterré XPress (c'est allé tellement vite, dès la sortie d'Indesign CS les mentalités avaient changées et les pros sautaient le pas), il n'a fait qu'itérer sans gros changements majeurs, comme si la réussite était fragiles et les innovations dangereuses.

Adobe est devenu le champion du marketing et du versionning, sans réelle innovation, sans remise en question. Une usine à produits qui amène X fonctions "Wahou' inutiles ou presque, pour justifier un changement de numérotation et faire vendre une nouvelle licence. Les problèmes des versions précédentes, des limitations, bugs, ou des interfaces non homogènes ou lourdingues ? On les trimballe de suite en suite, comme s'ils s'en moquaient (ce dernier point va un peu mieux depuis la CC).
Le pire du pire étant la non retro-compatibilité des fichiers INDD, dans le genre restriction factice liée au marketing pour forcer à la mise à jour, c'est rageant.

Pour résumer, Adobe est assise sur une mine d'or, mais elle finit par faire popo dedans de peur de bouger ses fesses.

avatar DouceProp' 25/08/2014 - 16:23

Cette interview est vraiment bien !

J'ai été obligé de bosser sur Quark Xpress 6.5 pendant quelques années, il y avait des choses toutes simples qu'on ne pouvait pas faire en mise en page... Symétries de blocs un peu spéciaux... Pas d'effets... Des trucs aberrants pour des mises en page de l'an 2000. Je n'ai bossé qu'avec cette version d'Xpress, et je la trouvais carrément moyenâgeuse comparée à InDesign. Puis ce fut l'abandon progressif d'Xpress au boulot et je n'ai jamais regretté ce logiciel...

Il est vrai que les versions CS6 et CC déconnent parfois... Acrobat pro aussi... Pour l'affichage des couleurs... Et apparemment ça ne s'arrangera pas...

C'est marrant l'évolution d'Adobe... C'est un peu comme Apple.
Des bonnes idées quand il faut se battre contre la concurrence puis après pouf, surdité face aux demandes des utilisateurs et peu d'évolutions...

avatar - B'n - 25/08/2014 - 17:41

Le passage sur comment a été créée la partie DPS ne m'étonne pas du tout. Une usine à gaz complètement anti-ergonomique, bugguée…

avatar sylko 25/08/2014 - 17:53 via iGeneration pour iOS

Ah qu'il est loin le temps de ReadySetGo

avatar G2LOQ 25/08/2014 - 17:58 (edité)

Voilà qui n’encourage pas vraiment à passer sur la CS6 ou CC… Très intéressante interview !

avatar Madalvée 25/08/2014 - 18:09

Il n'y a aucune alternative à InDesign pour qui investit et utilise des typographies modernes.

avatar G2LOQ 25/08/2014 - 18:39

avatar Boboss29 25/08/2014 - 18:42 (edité)

Je me souviens avoir fait des mises en pages sur Xpress 4... Quelle galère pour faire un tableau, les aperçus images en basse résolution, etc... Bref, ça marchait bien mais c'était vraiment austère comme logiciel. Puis j'ai eu le plaisir de manipuler Indesign sur OSX (en 2002 donc surement 10.1), et c'était la révolution, import de PSD ou de fichier AI sans devoir convertir en EPS, aperçu en pleine résolution, etc... à ma pause le midi, avant de retourner sur Xpress après manger... Bref, pleins de grandes promesses ! Si bien que je me suis formé dessus, ai laissé tombé Xpress, et je le trouve hyper intuitif, bien que devenu une grosse usine à gaz.. Mais en tout cas, indesign à fait du bien à la PAO, en virant Xpress, car Quark avait tendance à ne plus trop fair évoluer leur logiciel (et surtout le faire payer une fortune...).

avatar apreslapluie 25/08/2014 - 19:02 (edité)

Et quand est-ce qu'ils vont optimiser Ind pour le multi-cœur ?
Quand on exporte un Doc de plusieurs pages, ce serait bien d'utiliser plusieurs cœurs (par exemple…)

avatar kamil 25/08/2014 - 19:06 via iGeneration pour iOS

Super l interview, la fonctions texte variabke a le meme probleme que celle des legendes statiques dynamiques, et franchement, la honte!

avatar apreslapluie 25/08/2014 - 19:13

C'est vrai qua la fonction de récupération de Contenu était vraiment indispensable… ;-)

avatar ysengrain 25/08/2014 - 19:19 via iGeneration pour iOS

Pour 3 ou 4 documents par an - je suis un pro de l'amateurisme - j'ai réinstallé Snow Leopard sur un disque dur externe. Il a reçu un In Design 2.0.
L'explication vient du fait que je suis resté à ID4 qui bug beaucoup sous Mavericks.
Mon MBP de 2010 accepte de démarrer sur le DD et de faire tourner le tout.
Je génère un PDF, et voilà, le tour est joué.

avatar iSteph 26/08/2014 - 15:38 (edité)

BM ne s'est jamais gêné pour dire ce qu'il pense et c'est tant mieux ! Voilà une voie forte qui retranscrit parfaitement les problèmes et les ressenties des utilisateurs (dont je fais parti).

Par contre, si j'étais M. Adobe, je tiendrais sérieusement compte de ce témoignage et me remettrait un peu (beaucoup) en cause !

avatar iSteph 25/08/2014 - 19:27

Et surtout, M. Adobe qui a des bonnes idées au départ (comme récemment Muse), tachez de rester concentrer sur l'essentiel et éviter les usines à gaz !

avatar vicento 25/08/2014 - 21:32 via iGeneration pour iPad

Merci pour cet article vraiment très intéressant.

avatar hammac 25/08/2014 - 22:11

Les joies du marché libre et non faussé.... pour le bien du consommateur
Cà débouché étonnamment toujours sur un monopole qui pourrit la vie de tous...
Sortons de ce trou pourri de la pensée unique, libérons nous de nos chaines...

avatar Odysseus 26/08/2014 - 08:35

En tant qu'utilisateur historique d'InDesign, je ne peux qu'approuver cet article et les critiques lucides que j'y ai lu ! Merci Branislav !
Pour ceux que ça intéresse, pour des renseignements et des infos sur le digital publishing et les outils comme Twixl ou Aquafadas, un super site :
www.ElectricNews.fr

avatar claude 26/08/2014 - 09:21 (edité)

Merci pour cette article et je comprends un peu mieux pourquoi les fonctions d'inDesign me semblent de plus en plus éloignées de la réalité et le manque de réactivité de l'application.
J'avais testé DPS à sa sortie et je me disais que je devenais vieux car je ne trouvais pas la logique de tout ça, mais finalement, ma première impression était la bonne…
Est-il possible de faire bouger les choses au final?

avatar mgbertrand 26/08/2014 - 13:48 via iGeneration pour iPad

Dans DPS la logique de la palette FolioBuilder qui gère plusieurs niveaux d'informations, la publication, les articles, les covers, les pages, les orientations, à ma connaissance c'est unique ... d'où une confusion, un empilement des informations qui font que l'on ne sait plus sur quoi on travaille, on est vite perdu et ce n'est pas efficace du tout.
Heureusement il y a Aquafadas, entre autres, qui fait un très bon travail et qui sait se rendre disponible pour rencontrer les utilisateurs (chose que nous avons tous reproché à Quark) !
Merci MacGe pour cette interview, j'aime toujours les interventions de B. Milic !

avatar tempest 26/08/2014 - 15:32

Si même BM le dit, alors on ne peut qu'approuver.
Il en est de même dans tous les logiciels (quasi) monopolistiques…
Adobe était un rebelle dans les années 90 il est devenu un gros retraité américain qui attend ses dividendes…

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