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Chroniques numériques de Chine : l’Empire des livraisons

Mathieu Fouquet | | 14:00 |  39

Il est un pays où les Google, Facebook et autre Twitter dont nous ne pouvons pas nous passer sont quasiment inexistants. Ce pays, c'est la Chine. Expatrié dans l'Empire du Milieu, Mathieu Fouquet nous raconte son périple technologique.

Après son arrivée dans le pays, les apps bloquées, celles pour apprendre à communiquer, la guerre des transports, les méthodes de paiement par mobile, et la qualité de l'air, il se penche sur les possibilités de livraisons aussi courantes que surprenantes.

Connaissez-vous le chabuduo (« 差不多 ») ? Il ne s’agit non pas d’un étrange légume poussant sur les sommets enneigés du Sichuan, mais d’un concept fort commode pour comprendre certaines bizarreries qui parsèment l’Empire du Milieu. Le chabuduo, que l’on pourrait traduire par « presque » ou « à peu près », est la tendance à faire le travail plus ou moins bien, à ne pas fournir plus d’efforts que nécessaire, tant que le résultat est (à peu près) là. Peu importe qu’un interrupteur ne soit pas aligné avec les autres : après tout, il permet toujours d’allumer la lumière, non ? Et si la peinture se décolle un peu des murs, ma foi, ça n’a jamais tué personne.

Par exemple, cette chose est à peu près un croissant. Cliquer pour agrandir

On peut disserter sur les causes de cette tendance : normes insuffisantes (ou insuffisamment contrôlées), salaires trop faibles, formations approximatives… Quoi qu’il en soit, le chabuduo est en Chine un ami du quotidien. Et bien qu’il soit source de frustration, il faut lui reconnaître par moments un certain génie. Mon exemple préféré reste sans aucun doute celui de ma salle de bain, qui ne dispose d’aucune bouche d’évacuation des eaux usées, mais comprend heureusement de magnifiques toilettes à la turque à travers lesquelles les eaux de la douche et de la machine à laver (!) s’écoulent. De quoi donner quelques sueurs froides à un plombier, mais impossible de nier que ça marche.

Colis suspects

Étrange paradoxe : cet empire de l’à-peu-près est aussi celui de tous les possibles. Des solutions qui paraissent à première vue branlantes peuvent souvent s’avérer étonnamment efficaces. Un jour, ayant commandé un colis sur internet, je reçois un SMS m’informant de son arrivée.

Je m’empresse alors de me rendre — à l’heure indiquée — au lieu de retrait mentionné dans le message. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’était pas vraiment le bureau de poste du coin…

Le problème avec cette méthode, c’est que les colis deviennent vite poussiéreux. Cliquer pour agrandir

Pour achever le tableau, soulignons que pour retirer un colis, il suffit de donner son nom ou — parfois — son numéro de téléphone à l’employé qui distribue les paquets. Pas franchement le service le plus sécurisé du monde, mais… ça marche (en tout cas, aucun de mes colis ne s’est jamais perdu). Plus fascinant encore, les services de livraison chinois sont légion et utilisent divers types de moyens et petits véhicules, dont ces merveilles électriques :

Je n’ai aucune idée de quel nom leur donner, mais une seule chose est sûre : ils sont adorables. Cliquer pour agrandir

Conséquence logique de cette variété des services, les points de retrait changent d’un livreur à l’autre : petite boutique dédiée, sol terreux, directement depuis la camionnette… lorsque le livreur ne vient tout simplement pas frapper à votre porte (les boîtes à lettres sont loin d’être populaires en Chine).

Quant aux différents sites de commerce en ligne, certains noms vous seront peut-être déjà familiers : Taobao, Tmall, Jingdong… Autant d’acteurs dans la frénésie commerciale qui saisit le pays chaque 11 novembre, pendant la fête des célibataires.

L’année dernière, cet événement national riche en promotions diverses a rapporté à Alibaba la bagatelle d’environ 18 milliards de dollars et a impliqué de distribuer rapidement et efficacement un milliard de colis. Un milliard de colis. Acheminés vers le client dans des véhicules surprenants. Déposés dans des points de retraits improbables. Pas de camions UPS, pas de drones futuristes d’Amazon, pas même un postier dans sa fourgonnette jaune, mais un système en apparence un peu chaotique qui pourtant supporte chaque année des records de consommation de plus en plus élevés.

J’ignore quelle magie logistique ces géants commerciaux exploitent, mais j’aurais du mal à m’en plaindre : recevoir dans la matinée un colis commandé la veille au soir, le tout pour des frais de port négligeables, disons qu’il y a pire.

Sur place ou à emporter ?

Je me rappellerai toujours d’une remarque de l’un de mes collègues lors de mon installation dans le pays :


Si tu as un problème, ne t’inquiète pas. C’est la Chine, il y a toujours une solution.


De fait, que ces solutions soient approximatives ou non, il est étourdissant de compter le nombre de domaines que l’Empire du Milieu s’attache à révolutionner à marche forcée. Taobao et ses semblables maîtrisent la distribution de centaines de millions de colis ? D’accord, mais ne reste-t-il pas une autre catégorie de biens qui ont besoin d’être acheminés du producteur vers le consommateur ?

Mon plat chinois préféré. 🍕🇨🇳 Cliquer pour agrandir

Si la livraison de nourriture à domicile est loin d’être un nouveau concept, force est de constater que les startups chinoises s’en sont saisies avec enthousiasme. Alors qu’il n’est pas rare que les restaurants français disposent de leur propre service de livraison, la Chine préfère généralement s’appuyer sur des intermédiaires qui font le lien entre restaurateurs et clients affamés.

Pensez au service tricolore Allo Resto, mais généralisé à un pays tout entier, et beaucoup plus versatile. Imaginez par exemple pouvoir, dans n’importe quelle ville française, commander un kebab depuis votre smartphone et le voir arriver à votre porte une vingtaine de minutes plus tard. Un système qui s’effondrerait clairement s’il fallait que les patrons de petits restaurants le financent…

Dans ma chronique sur les différentes applications chinoises, j’avais brièvement abordé Meituan, qui est une sorte de Groupon ou Yelp à la chinoise (lire : Chroniques numériques de Chine : les apps murailles). Concrètement, Meituan est le service que j’utilise pour trouver de bons restaurants aux alentours — et parfois pour régler l’addition. Mais les ambitions de Meituan vont au-delà de cette « simple » fonctionnalité : il est tout aussi possible d’utiliser l’app pour trouver des bars, des karaokés, des salons de beauté… et pour commander à manger.

À travers le service Meituan Waimai (Waimai, « 外卖 », signifiant « à emporter »), cette société propose en effet aux utilisateurs de choisir l’un des restaurants partenaires à proximité, de payer en ligne et de se faire livrer à domicile par un employé Meituan.

KFC à domicile ? Pas de souci.

Notons que Meituan n’a pas le monopole sur ce créneau : entre Eleme et Baidu Waimai, la compétition est rude et les marges probablement très fines.

Et contrairement à ce que la capture ci-dessus peut laisser penser, ces services sont loin de se limiter aux grosses enseignes — il est tout aussi possible de commander un Burger King que de se faire livrer quelques gobelets de thé au lait.

Petit détail confortable (ou orwellien), ces apps permettent typiquement de suivre la progression du livreur en temps réel…

C’est beau, le XXIe siècle.

Cerise sur le gâteau : comme c’est souvent le cas avec les services chinois, il est possible d’obtenir régulièrement divers coupons de réduction qui incitent à la consommation et à une alimentation équilibrée (faut-il le préciser ?).

Par contre, pour les kebabs, il faudra repasser : ce mets exquis n’est pas encore parvenu à trouver son chemin vers l’Empire du Milieu. Comme quoi, la France, ce n’est pas si mal en fin de compte.

En conclusion

On ne le répétera jamais assez : en Chine, il y a toujours une solution. Cette solution peut être brillante, bancale, ou — plus probablement — un peu des deux à la fois.

À Noël dernier, j’étais à Chengdu avec d’autres laowai (« étrangers ») pour célébrer cette fête éminemment chinoise, et notre choix de repas s’était porté sur un plat tout aussi typique : la « 披萨 », ou pizza. Seul petit problème : ce restaurant en particulier ne supportait pas de services de livraison à domicile. Que faire ?

Expédier les pizzas dans un Didi, tout simplement.

Dans les chroniques précédentes…

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39 Commentaires Signaler un abus dans les commentaires

avatar Hoppy 13/05/2017 - 14:36 via iGeneration pour iOS

La bise depuis 重庆!

avatar Domsware 13/05/2017 - 14:47 via iGeneration pour iOS

Merc pour ces petits moments d'évasion !

avatar louisb 13/05/2017 - 14:55 via iGeneration pour iOS

Génial, merci de nous faire voyager !
Mais je ne comprends pas le choix de l'exemple du croissant ? C'est plutôt "culturel" non? Au Japon également ils ont repris notre traditionnel croissant pour en faire des sandwichs, mais ils sont loin (comme il m'apparaît sur la photo) de faire cheap ou bancal, ils sont même "raffinés" dans certains cas.
Mais sinon excellent article, bien écrit. J'ai l'impression de "connaître" de plus en plus la Chine grâce à vos chroniques, merci 😊



avatar harisson 13/05/2017 - 20:47

Il y a quand même un biais réducteur de l'auteur concernant la nourriture (et aussi sur la tech).

avatar Mathieu Fouquet 15/05/2017 - 15:30

@louisb J'avoue que c'était un peu taquin de ma part, mais ce croissant m'avait marqué 😃

Et merci à vous (et à tous les lecteurs) pour ces retours positifs, c'est un geste plus important qu'on ne peut le penser !

avatar harisson 15/05/2017 - 16:07

@Mathieu Fouquet

Le croissant, ça va encore, on peut comparer à ce qu'il se fait ici mais Pizza (Hut), KFC, burger... o_O

avatar Mathieu Fouquet 15/05/2017 - 17:23

@harisson

Ah mais KFC est une institution en Chine, qu'on le veuille ou non. Rien à voir avec en France !

avatar harisson 15/05/2017 - 23:33 via iGeneration pour iOS

@mathieufouquet

En tout cas, la junkfood, ce n'est pas ce que je mettrai personnellement en avant pour présenter la cuisine chinoise (soupes, Dim Sum, nems, canard laqué, nouilles sautées, porc sauce aigre douce, riz cantonnais, fondue, mapo tofu , etc, il y a vraiment de quoi faire).

avatar Kriskool 13/05/2017 - 14:56 via iGeneration pour iOS

Le kebab !!! Non mais ....

avatar Powerdom 13/05/2017 - 15:04 via iGeneration pour iOS

C'est vraiment sympa cette découverte de la Chine 🇨🇳 vue de cette façon. 😎

avatar thebarty 15/05/2017 - 00:39 via iGeneration pour iOS

@Powerdom

+1. Très sympa, cette rubrique !

avatar Wolf 13/05/2017 - 15:08 via iGeneration pour iOS

"Pensez au service tricolore Allo Resto, mais généralisé à un pays tout entier"
allo-Resto appartient à Just Eat, d'ailleurs je suis prêt à parier que d'ici peut il n'y auras plus allo-Resto mais seulement Just Eat

avatar JLG01 13/05/2017 - 15:11 via iGeneration pour iOS

Voyage sur une autre planète très accueillante, mais toujours surprenante vue de notre occident.

avatar Raynaud Kévin 13/05/2017 - 15:14 via iGeneration pour iOS

Trop bon la brèle 😅

avatar 0MiguelAnge0 13/05/2017 - 15:14 via iGeneration pour iOS (edité)

Au redacteur: vous êtes franc de la même manière avec les Chinois que vous cotoyez, ou vous faites part de votre frustation uniquement sur un site francophone?!

J'habite en Chine mais je ne me permets pas de sortir de leurs contextes les situations que je rencontre.

Il est de notorité publique que tous les artisants, PME font du boulot nickel en France, n'est-ce pas?!!
J'habite dans un appart au standing des villes européennes. Si apparament vous n'êtes pas compatible 'avec les normes locales' visez autre chose!!

Bref, une série de clichets lamentables!! Bravo champion, continuez....

avatar deltiox 13/05/2017 - 15:34 via iGeneration pour iOS

@0MiguelAnge0

Je vous trouve trop dur
Et sa vision de la Chine pas si critique que cela, loin de la
Relisez bien tous les articles

Bon week End

avatar Pierre H 13/05/2017 - 16:59

N'oubliez pas que l'une des forces de la Chine, c'est le contrôle de son image. Il existe des armées de petites mains qui passent leurs journées sur le web pour rétablir "leur" vérité, sur les forums, sur FB, partout. Le PC chinois n'a même pas besoin de les menacer ou de les payer, ce sont les idiots utiles chers à Lénine.
Il y a fort à parier que Miguelange en fasse partie.

Pour avoir passé du temps en Chine, je confirme ce que dit l'article. Même dans des résidences ultra haut de gamme, on trouve beaucoup d'approximations dans la fabrication - nous on appelait ça L'attitude "Ca ira bien comme ça" !

avatar zoubi2 13/05/2017 - 15:57

@0MiguelAnge0

C'est dingue ces gens qui ont sans cesse le couteau entre les dents...

Entre l'humour de Mathieu et votre rigidité sourde et aveugle, je choisis vite...

avatar YAZombie 13/05/2017 - 18:01

Sinon tu as le droit d'apprendre à lire. Parce que franchement ton commentaire te fait passer pour un profond imbécile. Si l'auteur manie parfois l'ironie, elle est vraiment gentille, et rien ne te permet de dire qu'il ne traiterait pas la France de la même façon. Et surtout ces gentils sarcasmes sont soigneusement équilibrées par un regard fondamentalement positif sur son expérience.
J'ajouterais qu'une recherche rapide sur "chabuduo" dans Google donne quelques autres textes, parfois tout aussi bon enfant, parfois plus durs, parfois d'Occidentaux, parfois de Chinois, sur la réalité de la chose. Donc rien de spécifique à Mathieu Fouquet.
Alors, bon, je ne sais pas ce que tu fumes, mais il vaudrait sûrement mieux que tu arrêtes. Parce que c'est clairement trop fort pour toi.

avatar louisb 13/05/2017 - 19:54 via iGeneration pour iOS

@0MiguelAnge0

Vous n'avez donc pas compris le but de l'article. Il n'y est pas question de clichés ni de critiques mais d'expériences de vie à l'étranger.

avatar Hoppy 14/05/2017 - 03:45 via iGeneration pour iOS

@0MiguelAnge0

Totalement d'accord

avatar JeevesGre 13/05/2017 - 15:53

@Mathieu Fouquet.
Bravo pour ces passionnantes chroniques, et merci de nous sensibiliser subtilement à nos différences culturelles. L'humour distancié n'y est pas pour rien …
Les deux traductions possibles de chabuduo montrent d'ailleurs que ça ne nous est pas totalement étranger ;-)
(@0MiguelAnge0, j'espère échapper aux clichés :)
Juste une question : Où finissent ces eaux usées collectées dans la salle de bain ?

avatar MarcMame 13/05/2017 - 16:52

@JeevesGre
"Juste une question : Où finissent ces eaux usées collectées dans la salle de bain ?"
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A mon avis : dans le salon, puis l'entrée, puis la cage d'escalier et enfin le trottoir... ;-)

avatar mat 1696 13/05/2017 - 19:38 via iGeneration pour iOS

@JeevesGre

Ouais je me pose la même question^^

avatar Mathieu Fouquet 15/05/2017 - 15:33

@JeevesGre ah ça, ça part dans les canalisations direct, donc allez savoir 😉

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